INTRODUCTION
Les réformateurs allemands , comme déjà nous l'avons vu , ne poussèrent point leurs principes jusqu'aux dernières limites ; souvent , au contraire, ils attaquèrent telles doctrines qui, pourtant, ne renfermoient que les conséquences des prémisses qu'ils avoient posées. Ici nous ne parlons point de cette théologie du jour qui , proclamant la raison souveraine , efface tout ce qui est au-dessus de nos foibles conceptions. Plusieurs auteurs présentent cette théologie comme la fille du protestantisme primitif. Mais comment une doctrine qui nie la chute originelle , pourroit-elle dériver de ce point de dogme : Nous avons été complètement dégradés dans Adam ? Comment une doctrine qui déifie la raison, qui élève la liberté outre mesure,
pourroît-elle avoir sa source dans la croyance qu'il n'y a ni raison , ni liberté ? Certes , de deux principes diamétralement opposés, l'un ne peut être le complément de l'autre. Sous un rapport , l'enseignement moderne est la réaction contre l'ancien. Répudiée parla réforme, la raison bientôt s'est vengée d'une manière terrible : pour montrer qu'elle existoit, elle a renversé l'édifice de son implacable ennemie. On peut encore , du reste , envisager cette question sous un autre point de vue ( voyez ci-dessus , 1^'' vol. J 27 ) ; mais ce n'est point celui où nous devons nous placer en ce moment.
Ainsi , quand nous disons que les réformateurs ne firent que la moitié du chemin qu'ils s'étoient ouvert ; quand nous ajoutons qu'ils se renièrent eux-mêmes dans les conséquences de leurs prin cipes , nous parlons des doctrines renfermées dans leur faux spiritualisme , et qui , plus tôt ou plus tard , dévoient en sortir nécessairement. Car une pensée féconde s'est-elle une fois produite à la lumière , à coup sûr elle trouvera des esprits qui la suivront jusque dans ses dernières profondeurs.
L'idée fondamentale de la réforme, c'est que
le divin Esprit agit seul clans le fidèle , que celuici ne possède ni pensée ni vouloir pour les choses du ciel. En conséquence, les docteurs du XVP siècle rejetèrent l'Eglise et la tradition , et proclamèrent l'Ecriture sainte la seule règle de foi. Cependant ce premier pas n'avoit point encore , si nous osons le dire , arrondi le système : restoit à fixer la place et la signification de l'Ecriture même. La parole écrite n'est-elle pas le véhicule humain de la pensée divine ? Quand elle a traversé les siècles et franchi les mers ; lorsqu'elle est arrivée à des peuples différens de mœurs , de langage, ne faut-il pas, pour la pénétrer, le concours de l'intelligence humaine ? La connoissance des anciens idiomes , l'étude de l'histoire , des antiquités; que de recherches, que de travaux ne demande-t-elle pas ! Quel est donc le rapport de ces deux propositions : L'Ecriture sainte est la source de la foi, et : l'Esprit seul conduit à Dieu, sans l'activité de l'homme? En un mot, si le Créateur porte lui-même toute venté dans les cœurs , a-t-il donc besoin de livres , de monumens écrits pour éclairer le monde?
C'est ainsi que , de conséquence en conséquence , on en vint à dire que Dieu se commu-
nique au fidèle indépendamment de tout moyen Lumain, qu'il lui fait connoître sa volonté par une inspiration intérieure et immédiate, qu'ainsi la Bible est subordonnée à la raison et par conséquent inutile. Séparant l'Ecriture d'avec l'Eglise , les réformateurs avoient ouvert la porte à toutes les aberrations, menacé de détruire le sanctuaire. Maintenant on repousse jusqu'à la parole extérieure, consignée dans les écrits des apôtres : le dogme , la morale , le culte , tout est livré aux caprices de chaque docteur. Parvenu alors à son dernier développement, le protestantisme retourna sur ses pas ; mais , comme il marclioit au milieu des ténèbres, il vint se perdre dans les visions et les apparitions d'esprits. Schwédenborg,, qui conversoit familièrement avec les êtres supérieurs ( car ils lui apparoissoient sous des formes corporelles), se crut choisi de Dieu pour préserver le christianisme d'une ruine totale. Il voulut opposer l'autorité à la raison, la révélation du dehors à l'inspiration du Saint-Esprit. Dans le nouveau prophète , l'intérieur reprit une forme , le spirituel se revêtit d'un corps; mais c'est alors surtout qu'un libre cours fut ouvert à Fimaginatiou ; des songes , des rêveries ^ de vains
fantômes , voilà ce qui dut reuiplacer l'Eglise du Christ. En d'autres termes , l'imagination plastique de Scliwédenborg donna des formes visibles à la pensée protestante; ainsi le voyant prend les figures de ses rêves pour autant de réalités.
Refoulées au dedans par un faux spiritualisme , les nouvelles sectes déclarèrent une guerre à mort à tout ce qui venoit du dehors : la hache à la main, elles sapèrent toutes les institutions ecclésiastiques ; le ministère de la parole , elles le rejetèrent comme enchaînant les intelligences; les formes du culte retenues ou établies par les réformateurs, elles les taxèrent d'idolâtrie. C'est ainsi qu'on proclama la nécessité de réformer la réforme ou plutôt de lui donner ses derniers développemens; l'esprit humain, jusque là, n'avoit point encore été affranchi de toute entrave, de tout symbole extérieur; il falloit le rappeler en lui-même , dans son propre sanctuaire.
Cependant ces sectes se rapprochoient de l'Eglise catholique , bien qu'elles semblassent s^en éloigner encore davantage. Chose remarquable, ce rapprochement eut presque toujours lieu dans la doctrine de la justification. A la vérité, nous rencon-
trons encore , dar i leurs symboles , des formules inconnues jusqu'à la réforme ; mais elles représentent la vie nouvelle en Jésus -Christ comme l'affranchissement du mal héréditaire , comme la rénovation complète de l'homme. En un mot, leur conscience se révolte contre la doctrine de l'imputation. Il n'y a pas jusqu'au piétisme de Spener qui ne tende vers les principes catholiques.
On voit facilement la liaison de ce phénomène avec les idées fondamentales de ces communions. L'Esprit de Dieu , disoient-elles , a les cœurs dans sa puissance : comment donc ne pourroit-il point en arracher le mal ? comment ne pourroit-il régénérer, consacrer l'homme dans tout son être? Aussi avec quelle énergie ne flétrissent-elles point la doctrine de la foi justifiante? elles la traitent de charnelle et de diabolique. Mais c'est dans le schwédenborgianisme , surtout, que cet antagonisme paroît dans tout son jour. Le prophète du nord , ainsi que nous le verrons plus tard , dévoue Calvin aux peines éternelles , et ferme le ciel à Mélanchthon. De là enfin, la sévère discipline et l'austérité que nous remarquons dans ces différentes sectes ; de là cette doctrine que l'Eglise ne
se compose que de saints ; doctrine également enseignée par les anciens montanistes , les novatiens et les donatistes. En général les petites sectes protestantes se rapprochent beaucoup des montanistes extatiques.