LES ANABAPTISTES OU LES MENNONITES
Première période des Anabaptistes^ $ LV.
Idée-mère de cette secte.
A peine la réforme avoit-elle cinq années de date , qu^au milieu de ses adhérens l'on vit s'élever des hommes qui la déclarèrent insuffisante. Luther se trouvoit précisément à Wartbourg, quand Nicolas Storch , Marc Thomas , Marc Stubner, Thomas Muncer, Martin Cellarius et d'autres , se rendirent de Zwickau à Wittenherg , pour entrer en rapport avec les théologiens de cette dernière ville. Ils parlèrent de révélations qui leur avoient été faites; mais ils se contentèrent pour lors de rejeter le baptême des enfans.
Jusque là cette question n'avoit point encore été agitée dans la réforme. Comment donc ces hommes , qui n'avoient aucune instruction , portèrent-ils leur pensée sur cette matière? Com-
ment se déclarèrent-ils contre un usage universellement reçu? On s'en est souvent étonné. Cependant rien de plus facile que d'expliquer ce phénomène. Les nouveaux prophètes avoient goûté la doctrine des réformateurs; carj dans les conférences qu'ils eurent avec Mélanchtlion , celui-ci trouva leurs principes conformes à ceux de l'école de Saxe , et le premier prédicateur de Zwickau étoit en rapport intime avec Luther. Or ce patriarche de la réforme, nous l'avons vu, attachoit à la foi seule l'efficacité des sacremens. Etoit-il donc si difficile aux anabaptistes de conclure que le baptême ne peut être d'aucun avantage à l'enfant privé de raison? D'ailleurs ne suffit-il pas de voir Mélanchtlion prêt à embrasser cette nouveauté, de voir Luther ne pouvoir la réfuter sans contredire son propre système, pour recônnoître l'affinité de l'anabaptisme avec la réforme, au lieu de le faire dériver des vaudois ?
Mais si les deux sectes partirent l'une et l'autre de la même idée , bientôt elles arrivèrent à un antagonisme complet. L'esprit de désordre et de vertige s'empara des anabaptistes ; ils s'emportèrent à tous les excès , et ne respirèrent plus à l'aise qu'au milieu du carnage et des ruines. Et quelle digue opposer au fanatisme qui les transportoit ? dans tous leurs crimes ils se croyoicut les iostru-
mens du Saint-Esprit'. La guerre des paysans est allumée , Muncer y joue un rôle que nous ne qualifierons point ; enfin ses scandales et sa triste destinée vinrent arracher le voile à tous les yeux*.
* Mélanchthon, Histoire de Thomas Muncer. { OEuvres de Luther, édit. de Wittenb. IP partie, p. 473) : « Pour donner à sa doctrine une apparence de vérité, il (Muncer) dit qu'elle lui a été révélée par le Ciel ; il prétend qu'il n'enseigne et ne commande que ce que Dieu lui a ordonné. »
* La bonne harmonie entre les anabaptistes et les réformateurs ne fut pas de longue durée. Muncer parcourut la Souabe, la Thuringe , la Franconic , prêchant également contre le Pape et contre Luther, semant partout ses erreurs. Déjà la vois du docteur saxon avoit allumé la guerre civile en Allemagne : secouant tout joug, toute autorité, des provinces entières s'étoient soulevées contre les seigneurs; les mots tyrannie, liberté, avoicnt enflammé tous les esprits. C'est dans ces circonstances que Muncer vint dire aux peuples : « Nous sommes tous frères , tous » enfans d'un père commun. D'où viennent donc la pauvreté et la » richesse ? Pourquoi gémirons-nous dans l'indigence ; pourquoi )) serons - nous accablés de maux , tandis que les grands du )i monde nagent dans les délices? Rendez-nous , riches du siècle, » avares usurpateurs , rendez-nous des biens que vous retenez » dans l'injustice : ils sont faits pour être partagés entre tous ; ce » n'est pas seulement comme homme que nous avons droit à une » égale distribution des avantages de la fortune, c'est aussi )) comme chrétien.
» A la naissance de la religion , n'a-t-on pas vu les apôtres » n'avoir égard qu'au besoin de chaque fidèle dans la répartition » de l'argent qu'on apportoit à leurs pieds? Ne verrons-nous » jamais renaître ces temps heureux ! Et toi , infortuné trou^ » peau de Jésus-Christ , gémiras-tu toujours dans l'oppression , » sous les puissances ecclésiastiques!... Le Tout-Puissant attend » des peuples qu'ils détruisent la tyrannie des magistrats , qu'ils K redemandent leur liberté les armes à la main , qu'ils refuseat
De ce jour les rebaptisans rencontrèrent partout des ennemis déclarés, et plusieurs payèrent de
» les tributs , et qu'ils mettent leurs biens en commun. C'est à » mes pieds qu'on doit les apporter, comme on les entassoit au- » trefois aux pieds des apôtres. Oui , mes frères , n'avoir rien en » propre , c'est l'esprit du christianisme ; et refuser de payer aux » princes les impôts dont ils nous accablent , c'est se tirer de la » servitude dont Jésus-Christ nous a affranchis '. »
Dans tous les temps , quand on a voulu saper le pouvoir, c'est aux passions du peuple qu'on s'est adressé; les paroles de Muncer sont le thème de tous les ambitieux , de tous les hérétiques , de tous les novateurs. Aussi quel ne fut point l'effet de ses harangues? La ville de Muhlhausen se révolte, chasse les magistrats, et proclame le prophète juge en Israël. Alors il écrit aux souverains que l'aurore de la liberté va se lever sur le monde , que Dieu lui commande d'exterminer les tyrans. Efficacement secondés par ses disciples, il se voit bientôt à la tête de 40,000 hommes. Les princes confédérés marchent contre la légion fulminante; les deux armées sont en présence. Haranguant ses soldats : « Tout doit céder, dit Muncer, au commandement de l'Eternel , qui m'a mis à votre tête. En vain l'artillerie de l'ennemi tonnera contre nous ; je recevrai tous les boulets dans la manche de ma robe , et seule elle sera un rempart impénétrable à l'ennemi. )) En dépit de l'homme de Dieu, plus de 7,000 anabaptistes périrent dans cette journée ; la déroute fut complète. Le général lui-même (Muncer) prit la fuite, mais il fut découvert et exécuté à Muhlhausen en 1525.
Jean de Leyden ne joua point un rôle moins tragique. L'anabaptisme s'étoit établi à Munster et y avoit fait de grands progrès. Jean Matthieu, boulanger d'Harlem, imposa les mains aux prosélytes, puis les envoya en qualité d'apôtres. Ils annoncèrent partout qu'un prophète suscité de Dieu étoit arrivé à Munster, qu'il prédisoit des choses merveilleuses , et apprenoit aux hommes la voie du ciel. Une foule de fanatiques allèrent à l'homme de Dieu, ravageant tout sur leur passage.
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leur sang la doctrine qui les avoit si prodigieusement égarés *.
Quant à leurs principes , nous devons placer au premier rang leur attente d'une nouvelle époque. Lorsque les impies seront foudroyés , mis au néant, disoient-ils avec les millénaires, alors le royaume de Dieu descendra sur ce monde. Dans ces jours heureux une nouvelle société s'établira parmi les chrétiens ; la loi morale , reprenant son empire , affermira tous les rapports sociaux ; la
Alors Jean de Leyden courut nu par les rues , criant : Le roi de Sîon vient. Il écrivit ensuite que Dieu lui avoit lié la langue pour trois jours. Lorsque ce temps fut écoulé, il déclara d'un ton prophétique que le Seigneur lui commandoit d'établir douze juges sur Israël. Se croyant bien affermi dans l'esprit du peuple, il fit dire aux juges par un prophète : « Voici ce qu'annonce le Seigneur Dieu, l'Eternel : Comme autrefois j'établis Saûl roi sur Israël, et après lui David, bien qu'il ne fût qu'un simple berger, de même j'établis aujourd' hui Bécold (c'est le vrai nom de Jean de Leyden) mon prophète, roi en Sion. » Bientôt vint un autre Samuel , et présentant une épée à Jean : Dieu t'établit, dit -il, roi non-seulement sur Sion, mais sur toute la terre. Le nouveau David signala son règne par des indignités et des atrocités incroyables; les catholiques furent massacrés ou subirent des tourmens raffinés. On voit encore suspendues à la tour de la cathédrale de Munster les cages de fer dans lesquelles ils étoient brûlés à petit feu. {Note du trad.)
* Luther, Mélanchthon , Bugenhagen , Régius avec les théologiens d'Ulm et de Tubingue , décidèrent que les anabaptistes pouvoient être punis de mort en leur qualité d'hérétiques. Trois d'entr'eux, MuUer, Kraut et Peisker furent décapités k Jéiïa par la coopération de Mélanchthon. ( Note du trad. )