LVII
Les anabaptistes attaquent la doctrine protestante sur la justification.
Sur l'article de la justification , les anabaptistes s'élevèrent contre la doctrine protestante, et revinrent presque entièrement à la doctrine catholique. Le passage suivant , de JustMénius, explique très bien leur sentiment à cet égard : « Ils (les » anabaptistes ) disent à tort et à travers , ils crient » incessamment qu'ils ont la force de Dieu dans » leur doctrine; mais la nôtre (la doctrine luthé- » rienne ) , ajoutent-ils, est infructueuse , vaine et
1 Mélanchth. Unterricht.., à l'end, cite. p. 292. Just. Mcniu.s ti snpra p. 339.
ubi snpra p. 339.
» sans force ; elle ne peut faire et ne fait que ré- » péter : Crois , crois ; clameur inutile , cri mort » et sans effet. »
Mais comment les rebaptisans peuvent-ils enseigner la nécessité des bonnes œuvres ? comment les allient-ils à la foi justifiante, eux qui vouloienttoutà-l'heure renoncer à leurs actions pour un gros ? Le vrai sens de ces dernières paroles va nous donner la clef de celte apparente contradiction. Quand les anabaptistes nous offrent leurs œuvres pour un si vil prix , ils veulent porter rbumilité dans les cœurs, réprimer l'orgueil, l'amour-propre , ce funeste ennemi de la vie spirituelle. C'est ce que nous montre encore un raisonnement de Ménius contre nos sectaires : « Vainement , dit-il , les fa- » natiques répètent jusqu'à satiété , qu'on ne doit » point élever la foi au-dessus des œuvres et des » souffrances , mais considérer ces deux choses » comme également nécessaires pour le salut. En » effet si les œuvres étoient nécessaires , il s'ensui- » vroit qu'on ne peut arriver au ciel sans les » œuvres ; qu'ainsi la foi ne justifie pas seule : » conséquence fausse et des plus absurdes. »
Ainsi , d'après le pasteur luthérien , la foi nous obtient le ciel , quand bien même elle n'est point accompagnée des bonnes œuvres. Ménius passant plus avant , reproche aux anabaptistes d'être en contradiction formelle avec eux-mêmes. 11 dit ;
ff Vois comme leur chose s'accorde finement. Il » faut renoncer à ses œuvres , disent-ils; puis » ils enseignent que , sans les œuvres , nous ne » pouvons arriver au bonheur éternel. Qu'est-ce » à dire ? les œuvres sont nécessaires au salut , et » qui veut être sauvé doit renoncer aux œuvres ! » Ergo qui veut être sauvé doit renoncer à ce qui » est nécessaire pour le salut, à ce sans quoi l'on ne j) peut obtenir le salut. Accorde-toi donc avec toi- » même , Sabot. Mendacem oportet esse memorem , » il faut que le menteur ait bonne mémoire ; sinon , » ce qu'il avance à présent, il le nie l'instant » d'après, en sorte qu'on voit dans l'ouvrage com- » ment il a menti dans la préface. Les menteurs » devroient pourtant y prendre garde'. » Ainsi donc, aux yeux de Ménius , la doctrine des bonnes œuvres est incompatible avec l'humilité ; il pense que renoncer à notre propre mérite^ reconnoître que nous sommes des serviteurs inutiles, c'est rejeter la nécessité de la vertu pour le salut; d'où il conclut que la foi seule nous obtient l'amitié de Dieu.
'Just. J^îenius , ubi supra p. 319, 320.
§ LVIÎI.
Différentes erreurs des anabaptistes.
Tels étoient les dogmes reconnus par tous les rebaptisans : reste encore à exposer quelques opinions plus ou moins répandues dans le parti. Selon Just Ménius , les anabaptistes auroient rejeté le péché originel ; et cela sans doute pour donner un nouveau fondement à leur doctrine touchant le baptême des enfans. Ici nos sectaires s'appuyoient sur quelques passages de l'Ecriture : Voyez, disoient-ils , le divin Rédempteur appelant à lui les enfans ; bien plus il nous les donne pour modèle : nous devons leur devenir semblables , si nous voulons entrer dans le royaume des cieux '.
Cependant, quoique Blénius attribue cette erreur à toute la secte , elle n'a pu être partagée que par un petit nombre. En effet ces hérétiques enseignoient , au rapport du même écrivain , que le corps de Jésus-Christ a été créé par l'Esprit de Dieu, mais non point formé du sang de la Vierge. Or que se proposoient-ils dans cette doctrine? de placer l'innocence du Sauveur dans une vive lumière. Mais, nous le demandons, seroient-ils tombés
1 Just. Menius, loc. cit. p. 332 et suiv.
dans cette erreur s'ils eussent nié le péché originel ? Et d'ailleurs , comme nous avons vu , ils propliétisoient que , dans le royaume de Dieu , il ne naîtroit plus que des fruits sans tache : donc ils admettoient que le mal primitif se transmet avec la vie. Enfin tout leur système élève un mur de séparation entre le divin et l'humain ; ils reconnoissoient donc, répétons -le, la déchéance de l'humanité. Au reste , le sentiment dont nous parlions tout-à-l'heure , sur la conception du Fils de Dieu, paroît s'être répandu au loin parmi les anabaptistes ; plusieurs de leurs adversaires , du moins, se donnent la peine de le réfuter'. Or, plus la foule de ceux qui tombèrent dans cette erreur est grande , moins doit avoir été nombreux le parti de ceux qui nièrent la faute héréditaire.
Plusieurs erreurs encore trouvèrent des partisans parmi les anabaptistes. Quelques-uns, en effet, rejetèrent la divinité de Jésus-Christ; d'autres soutinrent la restauration de toutes choses
' Mélanchtbon : Etliche Propositiones wider die leere der IFiderteuffer : Quelques propositions contre ta doctrine des rehaptisans, loc. cit. p. 282. b. llrbanus Rhegius , ibid. p. 402 — 418. Menius, 342. Voyez aussi, dans le même volume des œuvres de Luther, la conférence de Corvinus et Kymœus avec Jean de Leyden, Â'rechtingk et d'autres, p. 453 et suiv. On voit par là que Scbroekb tombe dans l'erreur, quand il fait Menno Simonis auteur de la doctrine exposée plus haut , sur la conception de Jésus - Christ , puisqu'elle étoit enseignée dans la secte bien avant que Menno y appartînt.
( lù.'Troxci.TâcrTua-iv -tto.vtuv ) et par conséquent la conversion future de Satan : ceux-ci enseignèrent que les âmes , depuis le moment de la mort , sont endormies jusqu'au dernier jugement ; ceux-là , se déclarant contre la loi , prétendirent que celui qui a reçu l'Esprit saint ne peut plus pécher, que l'adultère , pour lui , est chose indifférente. Enfin , pendant un certain laps de temps , cette opinion fut assez répandue dans le parti , que la polygamie n'étoit point défendue par le christianisme '. Néanmoins toutes ces doctrines ne peuvent
1 Sur la négation de la divinité de Jésus - Christ , voyez Just Ménius , loc. cit. p. 342 , et Zwingl. Elenchus contra Catabapt. opp. tom. II. fol. 39 et seq : « C'est un fait certain que Louis Hetzer étoit unitaire et anabaptiste : on sait qu'en Pologne il se forma une secte qui professoit à la fois les erreurs de ces deux hérésies. » Quant à levir opinion sur la réforme de la société chrétienne, conférez Just Mén. p. 343, et Zwingle, Elenchus 1. I. p. 38. b. Dans ce dernier ouvrage, p. 37. b., il est parlé du sommeil des âmes après la mort ; et p. 16 , de la suspension des préceptes , comme étant deux erreurs également enseignées par les anabaptistes.
Voyez à l'égard de la polygamie défendue par Jean de Leyden , les œuvres de Luther, édit. de Wittenb. IP partie p. 455. La conférence déjà citée , d'Antoine Corvinus et Jean Kymaeus avec Jean de Leyden et Krcchtingk, est aussi remarquable sur ce sujet. Nous citerons un passage de cet écrit ; car nous verrons en même temps, d'une part, quelles basses idées les luthériens avoieht du mariage ; d'une autre part , les embarras dans lesquels ils tombèrent dès qu'ils eurent rejeté la tradition. Après une longue dispute sur la pluralité des femmes dans l'ancienne alliance , le roi Jean de Leyden fit ce raisonnement : « Saint Paul dit qu'un évêque doit être l'homme d'une femme. Or, si un
être considérées comme orthodoxes au sens des anabaptistes ; car elles étoient contraires à d'autres articles universellement reconnus parmi eux. Dans le principe, au milieu de l'effervescence
évéque doit être l'Iiomme d'une femme, il a sans doute été permis aux laïques , du temps des apôtres , d'avoir deux ou trois femmes , comme ils le désiroient. » Les interlocuteurs : « Nous avons déjà dit que le mariage est une affaire de police. Mais, comme aujourd'hui les lois civiles sur le mariage ne sont point les mêmes que du temps des apôtres, et qu'elles défendent la pluraliié des femmes, vous répondrez de cette innovation devant Dieu et devant les hommes. » Le roi ( Jean de Leyden ) : « J'en ai la ferme confiance , ce qu'ont permis les anciens ne peut conduire à la perdition ; et j'aime mieux suivre leur doctrine que la vôtre , surtout quand , en vous écoutant , je tomberois dans une erreur évidente et dans une innovation antichrétienne. » Les interlocuteurs : « Pour nous , puisque l'autorité est établie de Dieu , et qu'elle a pouvoir sur les choses extérieures, nous aimons mieux y obéir que de suivre l'exemple des anciens , quand nous n'y sommes point obligés par la parole de Dieu. Mais ce n'est pas tout; l'Ecriture favorise plus notre sentiment que le vôtre, car elle dit : L'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme. Ainsi l'Ecriture ne dit pas : L'homme s'attachera à ses femmes, mais à sa femme. Et saint Paul dit : Que chacun vive avec sa femme, et non avec ses femmes. « Le roi : « Saint Paul ne parle pas en général de toutes les femmes d'un homme , mais de chacune de ses femmes en particulier. La première est ma femme , je m'y attache; la seconde est aussi ma femme, je m'y attache également , et ainsi de suite. L'Ecriture reste donc dans tout son entier, elle n'est point contraire à notre doctrine. Mais qu'ai -je besoin de tant de paroles? Ne vaut-il pas mieux que j'aie plusieurs femmes que plusieurs concubines. » Ici le roi conclut qu'il falloit abandonner cette question au jugement de Dieu. En vertu de ces principes , le landgrave Philippe de Hesse voulut avoir deux femmes; ce qui lui fut accordé, quoiqu'à regret , par Luther, Mélanchthon et Bucer.
générale, plusieurs se rangèrent sous les nouveaux étendards , sans que pourtant ils eussent rien de commun avec le parti, si ce n'est le fanatisme et la confusion des pensées. En général les premiers rebaptisans n'eurent point de système ; ils admettôient ou repoussoient telles doctrines à leur bon plaisir. Si l'on considère que la première impulsion ne sortit point d'un centre unique ; que leur idée fondamentale , pour être bien propre à enflammer les esprits , ne pouvoit néanmoins enfanter un système dogmatique ; si d'ailleurs on réfléchit que les vagues sentimens qui les emportoient n'ont été consignés dans aucun symbole ' , le phénomène dont nous parlons n'a plus rien qui puisse nous surprendre.
1 Just Méiiius, De l'esprit des anabaptistes, loc. cit. p. 363 : « Si leur doctrine étoit vraie , ils ne cherclieroient point les ténèbres, ils ne se glisseroient point dans les coins pour prêcher, etc. » Voyez aussi VElenchus de Zwingle, dans plusieurs endroits, et la Doctrine des anabaptistes réfutée par V Ecriture sainte, ubi supra p. 3 1 1 .