LXIV
Remarques historiques.
Si , partant de la réforme primitive , nous suivons le développement du principe intérieur chez les sectes protestantes , nous arrivons d'abord aux anabaptistes , dont nous venons de parler , ensuite aux schwenkfeldiens , puis au quakérisme. Chez les rebaptisans , l'élément spirituel n'étoit qu'à la circonférence : la nouvelle Jérusalem alloit descendre du ciel , mais elle devoit anéantir la société terrestre ; l'homme alloit être arraché à la vie inférieure , mais le divin devoit briser l'humain avec violence. Renversant d'une main ce qu'ils édifioient de l'autre , nos hérétiques portoient partout le fer et la flamme pour affermir le royaume de Dieu. Et d'ailleurs quand l'anabaptisme se fut assis sur le monde , encore Fesprit n'auroit-il pas
régné sans partage ; car la secte reconnoissoit un symbole de la grâce ^ le sacrement.
Bien que Scliwenkfeld n'ait paru que quelques années après les anabaptistes, nous trouvons l'élément spirituel bien plus développé dans ses écrits. Toutefois, comme la corporation fondée par lui ne s'est point prolongée jusqu'à nos jours , nous n'entrerons pas dans l'examen de son système.
Enfin les quakers s'élancèrent jusque dans les dernières régions du spiritualisme. Le père de la secte , Georges Fox , naquit à Drayton , en 1 624 , et mourut en 1690*. Bien que les quakers ne se
* Le père de Fox étoit tisserand. Comme il n'étoit pas riche , il fit donner à son flls peu d'iuslruclion ; mais il lui inspira de bonne heure l'amour de la retraite et du silence. A peine le jeune prophète savoit-il lire et un peu écrire, qu'il fut placé, en qualité de pasteur, chez un marchand do bétail. Dans les bois , sur les montagnes , il se livre tout entier à son humeur atrabilaire ; il passe les Jours dans un creux d'arbre , fuit les divertissemens de son âge ; et , s'il fait entendre quelques paroles, c'est avec le ton de la doulem-, la voix étoufiee par les sanglots. Il entra plus tard en apprentissage chez un cordonnier. Cette profession , qui exige peu de mouvement , favorisa son penchant à la méditation. Ne trouvant dans le culte public rien qui pût entretenir son âme, il chercha dans l'Ecriture sainte une nourriture plus solide. Pendant ses momens de loisir, il relut plusieurs fois la Bible, et parvint à la savoir presqu'entièrement par cœur. A l'âge de dix-neuf ans , il crut entendre une voix intérieure qui lui disoit de réformer l'Eglise, d'arrêter le christianisme sur le bord de l'abîme, et de ramener l'esprit en lui-même. Rien ne peut arrêter l'homme de Dieu:
soient jamais élevés à îa îiaulciir de nos mystiques , nous remarquons souvent dans leurs ouvrages une piété tendre et profonde , qui satisfait et réjouit l'âme , quand pour un moment nous oublions leurs aberrations. Etroitement enchaînée dans toutes ses parties, leur doctrine présente un système complet , dont îa perfection arcliitectonique ne laisse presque rien à désirer. La liaison , la cohérence n'est pas encore la vérité , nous le savons ; mais un système qui renferme des élémens contradictoires est toujours faux. Au reste, vainement chercherions -nous dans le fondateur cette harmonie qui porte une vive lumière dans tout l'ensemble ; néanmoins les bases sur lesquelles il posa son édifice, révèlent encore la main vigoureuse de l'architecte. Observons , en outre , que les trembleurs * ont rejeté ces dogmes désespérans qui froissent l'âme dans l'évangélisme orthodoxe. Leurs idées sur le monde moral avant Jésus- Christ, non moins que leur doctrine sur la prédestination, décèlent un cœur bien fait, tendre,
s'il manque d'habillemens , il se rcvct de cuir' depuis les pieds jusqu'à la tète; et, monté sur un cheval, il parcourt les rues criant aux passans : Fai/es pénitence; le roxjaume de Dieu approche. On conserve encore aujourd'hui la culotte de Fox comme une précieuse relique. {Note du trad. }
* C'est le même nom que quaker. En anglais to quake signifie trembler. On verra plus bas pourquoi cette secte fut ainsi appcîf'e. (Note du trad.)
généreux. Mais à quoi servent les spéculations les plus profondes , le système le mieux combiné , si avec tout cela vous proclamez les erreurs les plus graves, si vous ébranlez le christianisme jusque dans ses fondemens. Or c'est ce qu'a fait le quakérisme , comme nous le verrons par l'exposition de sa doctrine. La seCte n'ayant pas de symbole proprement dit, nous consulterons l'apologie du célèbre Barclay, ouvrage qui jouit de la plus grande autorité parmi les disciples de Fox '.
Toutefois , avant de passer à l'examen du système , montrons les motifs qui en déterminèrent les auteurs à fonder une église particulière. Du temps de Cromwell, les commotions politiques avoient amené les plus grands désordres ; la concorde , la sainte harmonie , la piété , la vie religieuse , tout avoit disparu. L'église anglicane, avec toutes ses ramifications , n'étoit , pour les nouveaux sectaires , qu'un cadavre sans chaleur ; tout , dans ses institutions , leur paroissoit desséché, paralysé , frappé de mort. Vainement les réformateurs avoient dit que l'Ecriture allume un feu sacré
' Roberti Barclaii TKeologiœ vere christianœ àpologia, edit. sec. Lond. 1729. Nous consulterons aussi a Portraiture of Quakerism, taJcen from a view of the moral éducation, discipline, peculiar customs, religions principles, etc. of the Society of friends, by Thomas Clarkson. III. vol. tliird. éd. London, 1807. L'auteur habita long-temps parmi les quakers; mais il faut se servir de son livre avec précoulion.
dans Fàme du fidèle ; l'expérience de tous les jours; convainquoit ces paroles de mensonge. Le culte public, c'étoit une fastidieuse répétition de formules insignii5antes ; quoique composés dans l'idiome national, les chants religieux ne savoient rien dire au cœur. Sitôt qu'on eut détruit le sacrifice, banni Jésus-Christ de. son temple, le sanctuaire n'eut plus rien qui allât chercher l'âme , rien qui pût inspirer le respect , la crainte , l'amour de Dieu. De ce moment tout dépendit du prédicateur. Si par la force de sa parole il ne faisoit vibrer tous les ressorts du cœur humain ; s'il ne remplissoit ses auditeurs de la vertu d'en-haut , tout restoit glacé , tout restoit mort.
Or, c'est précisément ici que les vœux des quakers se trouvoient le plus amèrement déçus. Souvent au milieu du prêche , transportés d'une sainte indignation, ils commandoient à l'homme de bois de quitter la chaire. Du reste , le prédicateur ne peut commander à la grâce; il y a des jours de sécheresse, des semaines de délaissement; tout l'art humain ne peut suppléer au don du ciel. Et puis tel n'est ni fécond ni puissant en vertu , tel autre n'a pas même la bonne volonté; et voilà pourquoi tant de prédications n'obtiennent que peu d'effet. Tout cela fit sur les trembleurs une pénible impression. Comme d'ailleurs ils, ne trouvoient dans le culte existant; rien qui pût saisir l'âme, ils
le déclarèrent incapable de satisfaire aux besoins de l'homme religieux.
Alors des disputes sans nombre vinrent encore déchirer l'église anglicane ; une foule de docteurs, la Bible à la main , descendirent dans la lice ; les opinions heurtoient les opinions , et tous trouvoient dans l'Ecriture le dogme du jour et la négation de la veille. Ainsi livré aux caprices de l'homme , le christianisme parut aux quakers dans un péril imminent ; ils jugèrent qu'il alloit disparoître dans la lutte , s'ils ne l'asseyoient sur une base plus solide que la parole écrite. De ce jour ils foulent aux pieds toutes les institutions extérieures ; ils repoussent le culte, l'Eglise , la tradition, l'Ecriture même; puis ils jettent les fondemens d'un nouvel édifice qu'ils appuyent sur la lumière intérieure , nourriture immédiate des intelligences.