LXXI
Observations sur la doctrine et sur la discipline des quakers.
Nous avons exposé lajioctrine des quakers sans préjugé quelconque, sans prévention aucune; nous avons même éprouvé pour la secte , par comparaison avec les autres , un sentiment de faveur, un amour de prédilection. Leurs efforts pour rappeler la religion dans le sanctuaire de l'esprit, leurs combats contre le monde et ses maximes , leur désir immense de la nourriture céleste , leur soif de la lumière intérieure , enfin leur enseignement qui nous montre la vertu du Christ purifiant et régénérant.le fidèle ; tout cela nous a commandé une considération sincère : raison de plus pour nous croire en état de jeter un coup d'œil impartial dans le fond du système.
Leur doctrine sur le paganisme est beaucoup plus douce que celle des premiers réformateurs,
' Clarkson vol. I. Pec. cust. c. I. — • VU. p. 257 — 386.
ils semblent avoir mieux apprécié les phénomènes (lu monde moral avant Jésus-Christ. Mais s'ils ont apporté quelques correctifs dans cette matière , ils y ont été contraints par engagement d'opinions : ils vouloient , en affoihlissant les suites de la chute originelle , montrer dans les sages de l'antiquité , les effets de la lumière supérieure.
A l'égard de l'homme déchu, ils partagent la croyance des luthériens ; de sorte que l'humanité, dans le cours de son histoire, leur offre les mêmes difficultés qu'à leurs devanciers. Or, pour résoudre ces difficultés, ils détruisirent la différence caractéristique entre les temps païens et les temps chrétiens ; et voilà pourquoi on leur reprocha , comme nous avons vu, de confondre la semence divine avec la nature humaine , de rejeter par conséquent la dégradation primitive et la restauration de l'homme en Jésus-Christ. Effectivement, la réflexion conduisit plusieurs partisans du système à cette opinion. Cependant l'on fut injuste envers les quakers : on les accusa de voiler leurs sentimens , pour en imposer par des expressions captieuses; mais, au lieu de cela , il eût fallu montrer que leurs principes mènent directement à cette conséquence , que l'esprit humain n'est point déchu de son état primordial , qu'ainsi la venue du Christ n'étoit point nécessaire.
Sans doute il leur seroit difficile de répondre
à celte question : Si dans tous les temps , le Christ a répandu la même vertu vivifiante , d'où vient-il qu'après son incarnation , et non auparavant, l'esprit a vaincu la chair, la lumière dissipé les ténèbres , la vérité repris son empire ? Pourquoi le polythéisme a-t-il disparu? Pourquoi le monde a-t-il été renouvelé ? Encore une fois , d'où vient cette transformation? Auroit-elle sa source dans la nature humaine ? Le germe divin déposé dans les cœurs, devoit-il faire éclore et mûrir, à travers les siècles , ses fruits de bénédiction ? Non , cette hypothèse ne peut être admise ; car nous voyons l'homme , avant sa réparation , s'enfonçant toujours dans sa chute ; nous voyons les ténèbres s'épaissir devant les intelligences , le vice se multiplier et couvrir bientôt la face de la terre. Et que sert-il aux quakers de recourir à la semence divine ? Elle n'explique pas davantage le miracle de la restauration ; puisque , dans tous les âges , dans tous les temps , suivant leurs principes , elle a versé les mêmes flots de lumière '. Seroit-ce enfin
• liarclay est remarquable sur ce sujet. Qu'on nous permette de citer ses paroles , car nous verrons tout à la fois comment les prophètes interprètent l'Ecriture sainte. Loc. cit. p. 145 : « Ad ea argumenta , quibus hactenus probatum est , omnes mensuram salutiferœ gratiae habere , unum addam , idque observatu dignissimum , quod eximium illud apostoli Pauli ad Titum dictum est , II. 1 1 : Illuxit graiia illa salutifera omnibus hominibus irudiens nos, ut abnegata imvietate cî mundanis cupîdilaH-
îa (loctrîne enseignée par îe Sauveur, seroit-eesa parole de vie qui a sauvé le monde ? Mais nos sectaires n'attachent pas une si grande importance à l'enseignement évangélique ; avec le Christ intérieur, ils peuvent se passer et des prophètes , et du Docteur suprême , et de l'Ecriture sainte '. En effet , la lumière supérieure , disent-ils , est nonseulement la première source, mais encore l'unique règle de foi; l'Esprit enseigne toutes les vérités que Jésus apporta sur la terre'.
bus, temperanter et juste et pie vivamus in prœsenti sœculo; quo luculentius nihil esse potest, nam utramque controversia; partem comprehendit. Primo , déclarât haQc non esse naturalem gratiam seu vim, cum plane dicat essesalutiferam. Secundo non ait , paucis illuxisse , sed omnibus. Fructus etiam ejus, quani ef- (icaxsit, déclarât, oum totum hominis officium comprehendat ; erudit nos primo abnegare impietatem et mundanas cupiditates ; et deinde totum nos docet officium , primo , temperanter vivere , quod comprehendit œquitatem, justitiam, et honestatem, et ea quae ad proximum spectant. Et denique , pie , quod comprehendit sanctitatem , pietatem et devotionem , eaque omnia , qua; ad Dei cultum, et officium hominis erga Deum spectant. Nihil crgo ab homine requiritur, vel ei neccssarium est, quod haec gratia non doceat. »
' Barcl. 1. I. p. 1 10 : « Crcdimus enim , quod sicut omnes participes sunt mali fructus Ada; lapsus , cum malo illo semine , quod per eum illis communicatum est^proni et ad malum proclives sint , licet millies mille Adœ sint ignari , et quomodo prohibitum fructum ederit ; ita multi possint sentirc divini hujus et sancti seminis virtutem , eaque a malo ad bonum converti , licet de Christi in terram adventu , per cujus obedientia; et passionis bcneficium hac fruantur, prorsiis ignari sint. »
2Loc. cit. 1. 1. p. 20 : « Quod auac sub lilem Tenitiliud e&t.
Les trembleurs modernes semblenî avoir senti tout le poids de cette difficulté , soit qu'ils l'aient aperçue d'eux-mêmes, soit qu'elle leur ait été faite par leurs adversaires. Dans une note , Clarkson dit qu'après la glorification du Sauveur , l'Esprit divin s'est communiqué avec plus de profusion. Mais chacun le voit, ce sont là des paroles jetées en l'air pour sauver les apparences; vainement voudroit-on faire entrer ce nouveau dogùie dans le système , il ne peut y trouver la moindre place'.
Ainsi les quakers, de même que leurs pères dans l'hérésie , vinrent échouer contre l'histoire
quod postremo loco affirma v imus , scil. idem permanere et esse Sanctorura fidei objectum in hanc usque diem. » Barclay cherclie aussi à s'appuyer sur le témoignage de l'Ecriture sainte. 11 dit par exemple ( ubi supra ) : « Si fides una est , unmn etiam est fidei objectum. Sed fides una est; ergo : Quod fides una sit, ipsa Apostoli verba probant ad Ephes. 4 , 6. » — Ensuite : « Si quis administrationis objiciat diversitatem : Respondeo , hoc nuUo modo objectum spectat , nam idem Apostolus , ubi ter hanc varietatem nominal, I. Cor. 12 , 4, 5, 6, ad idem objectum semper recurrit. Sic idem Spiritus, idem Dominus, idem Deus. Praeterea , nisi idem et nobis et illis erit fidei objectum , tune Deus aliquo alio modo çognosceretur quam spiritu ; sed hoc absurdum ; ergo. » L'auteur continue sur le même ton, Il est vrai que ces commentaires sont contre toutes les règles de l'herméneutique , mais n'importe ; c'est la lumière surnaturelle qui les a dictés.
' Clarks. vol. II. Bel. c VII. sect. 2. p. 187 : n The quakers believe , howevcr, that this spirit was more plentifuUy difiused , and that greater gifts wcre given to men , after Jésus was glorified, than before. »
du genre humain. Mais ce n'esl pas fout, leur système , comme tel , est absolument insuffisant : il conduit précisément aux difficultés qu'ils cherchent à prévenir avec le plus grand soin. En effet, comme nous savons , ils enseignent d'une part que le Seigneur accorde à chaque homme un jour de visite ; d'autre part , que les vertus des païens sont l'effet de la sainte lumière intérieure. Et que se'proposent-ils dans ces deux points de doctrine ? D'éviter d'abord la prédestination calvinienne , ensuite le pélagianisme et le sémipélagianisme , erreurs qu'ils reprochent aux catholiques. Mais chose remarquable , sitôt qu'ils se détournent de l'un de ces abîmes , ils se précipitent dans l'autre nécessairement ; si bien que leur édifice s'écroule de lui-même de fond en comble.
Quand ils veulent échapper au pélagianisme , ils enlèvent à l'homme toute faculté spirituelle, toute force supérieure. Tant s'en faut, disent-ils, que nous opérions le bien nous-mêmes, qu'il se fait hors de notre volonté, par la vertu du Sauveur ' ; tout ce qu'il y a de louable dans le monde païen "ne doit être
• Barcl. 1. I. p. 189 : « Posteriora opéra (se. gratiae seu Evangelii } sunt spiritus gratiac in corde , qua? secundum internam et spiritualem legem facta sunt; qu« nec in hominis voluntate, nec viribus ejus fiunt, sed per vim spiritus Christi in nobis. » D'après cela , quand Barclay dit que la grâce divine doit exciter les forces de l'homme , que signifient donc ces paroles ?
~Loc. cit. p. 103 : <t Contradicit et énervât falsam pelagiano-
■expliqué que par la semence divine. Ainsi donc impuissance dans la créature, efficacité dans l'Esprit. D'après cela qu'est-ce que la lumière intérieure des quakers ? C'est au fond le sens religieux et moral, l'intelligence anéantie dans la cliute et rendue à l'homme; c'est la raison elle-même en tant qu'elle se rapporte aux choses de Dieu , mais non point l'acte, le développement de cette faculté. Aussi Barclay appelle-t-il la lumière une nouvelle essence communiquée au croyant , l'aptitude , la faculté de percevoir la justice céleste*. C'est ainsi
•rum , semipelagianorum et socinianorum doctrinam , qui naturœ lumen exaltant et liberum hominis arbitrium ; dum omnino naturalem hominem a vel minima in sainte sua parte excludit , ullo opère , actu vel motu suo , quoad primo vivificetur, et actuetur spiritu Dei. »
* Loc. cit. p. 72 : « Quis enim cum aliqua rationis specie antumare potest, taie cor ex se habere potestatem, aut aplitudinem, vel aptum esse hominem ad justitiam perduccndi. » Ici les protestans citent contre les quakers le passage de saint Paul ( Rom. II. 1 4. ), et ils l'entendent dans le même sens que les catholiques l'avoient interprété contre les réformateurs. Quant à Karclay, il répond, p. 530 : « Haec natura intelligi nec débet nec potest de natura propria hominis , sed de natura spirituali , qute procedit a semine Dei in homine... Ita ut bene concludaraus, naturam , cujus hoc loco meminit Apostolus , qua gentes dicuntur facere ea , qua; legis sunt , non esse communem hominum naturam , sed spiritualem naturam , quaî ex opère spiritualis et justœ legis in corde scriptœ procedit : fateor eos , qui alterum extremum tenent , quando hoc testimonio a socinianis et pelagianis (sicut etiam a nostris, quando hoc testimonio ostendimus, quomodo ex gentibus aliqui lumine Christi in corde salutem adepti sunt) premuntur, et ad angustias reducuntur, respondere, quas-
que nos hérétiques écliappent aux erreurs défendues par Pelage.
Mais qui ne reconnoit aussitôt l'ancienne doctrine protestante ? La perte de l'image de Dieu , sa restauration en Jésus-Christ , voilà ce qui s'offre d'abord à l'observateur. La seule différence entre les deux enseignemens , c'est qu'ici la réhabilitation vient immédiatement après la déchéance, et que la vertu réparatrice possède plus de force contre le mal. Aussi toutes les difficultés inextricables contre lesquelles se débattent les luthériens , se reproduisent-elles dans le système des trembleurs avec une nouvelle force : ils placent trop bas l'homme naturel , pour qu'ils puissent éviter la prédestination. Comme leurs ancêtres , ils disent bien que nous pouvons ou résister, ou consentir à la grâce ; mais vain détour ! Vous refusez à l'homme l'intelligence et la volonté ; et vous l'accusez s'il reste dans les ténèbres , s'il n'entend point la voix de l'Esprit ! Aînsi de deux choses l'une : ou vous attribuez à Dieu la résistance de la créature , et dès lors nous voilà arrivés à la
dam reliquias cœlestis imaginis in Adamo relictas esse. Sed curn hoc absque probatione affirmatum sit , ita et diclis suis alibi contradicit , quo etiam causam suam amiUunt. . . » p. 1 08 : « Non intelligimus hanc gratiam , hoc lumen et semen esse accidens , ut plerique inepte faciunt , sed credimus esse realem , spiritualem substantiam, quam anima hominis apprehendere et senti repotest. »
prédestination ; ou vous faites du hasard le régulateur de la lumière, de la grâce céleste, et nous tombons encore dans la même erreur; car hasard est synonyme de fatalisme '.
* Clarkson diffère encore ici du* sentiment de Barclay. S'efforçant d'arrondir le système des quakers , voulant à tout prix le mettre d'accord avec la raison et l'Ecriture sainte , il s'engage luimême dans des difficultés inextricables , et renverse d'une main ce qu'il édifie de l'autre. Il complète la doctrine de Barclay sur la condition primitive de l'humanité ; car il faut toujours , de gré ou de force , en revenir là. Il distingue une double image de Dieu dans l'homme, l'une éloignée et l'autre immédiate. La première est l'entendement , la raison humaine : The mental unterstanding, the poiver of reason (vol. II. Bel. c. I. p. 114). Et quelles sont les fonctions de cette faculté? Elle conduit l'homme dans le commerce de la vie , lui fait connoître les choses de la terre.
Quant à l'image de Dieu pi ochaine , immédiate , elle est une puissance , une faculté spirituelle dans la raison humaine ; c'est une émanation de l'Esprit supérieur, une portion de la vie divine ; c'est ce par quoi l'homme connoît l'Etre suprême et demeure en rapport avec lui. Voici les paroles de Clarkson : « But he gave to Man at the same time , independently of his own intellect or unterslanding , a spiritual faculty, or a portion of the life of his own spirit, to réside in him. This gift occasioned Man to become more immediatly, as is expressed, the image of the almighty. It set him above the animal and rational part of his nature... It made him spiritually mended. It enabled him to know his duty to god , and to hold a heavenly intercourse with his maker... Adam then, the first man, independently of his rational faculties received from the almigthy into his own breast such a émanation from the life of his own spirit. »
Faisons maintenant quelques observations, i" D'après cette doctrine, il seroit faux de dire, purement et simplement, que l'homme dans sa chute a perdu l'image de Dieu ; car il est encore éclairé par la raison dans ce qui concerne la vie présente ; c'est-