II
Or le principe fondamental des quakers, c'est que l'idée de Dieu s'éveille dans l'intelligence sans la parole, sans aucune action du dehors. Mais comment furent-ils engagés dans cette erreur ? ne seroit-elle pas une conséquence du protestantisme? Yoilà ce que nous allons examiner.
Brisant les lois de l'esprit liumain , Luther donna ^ nouvelles puissances à l'homme régénéré. Or .pouvez-vous prescrire des conditions extérieures à ces facultés internes? Si, pour devenir la propriété de l'homme, elles n'ont hesoin de trouver dans sa nature aucun point de contact ; si les lois qui les gouvernent ont leur siège dans une région supérieure, de quel droit prétendroit-on les assujétir à la règle de l'intelligence humaine ? Dieu seul met ces facultés dans le fond de notre être ; voulez-vous assigner des hornes à l'activité divine ? voulez - vous limiter le principe d'en haut ? Ainsi les luthériens dirent : L'action de Dieu n'est point bornée par les lois internes du moi humain ; leurs disciples ajoutèrent qu'elle est affranchie de toute condition extérieure. Sous ce rapport , le quakérisme est le complément des doctrines du seizième siècle ; ce n'est que dans le système de Fox qu'il est conséquent de dire avec le réformateur wittenhergeois : Dieu seul instruit le fidèle intérieurement.
En effet, l'enseignement public, de même que l'existence des Ecritures , suppose que l'homme
possède encore certaines facultés endormies ; que ces facultés peuvent être appelées à la vie par la parole; que l'empreinte, le type qui est dans nos âmes peut s'éveiller et parvenir à la conscience du moi. Or les luthériens effacèrent dans l'homme l'image de Dieu , c'est-à-dire l'intelligence et la volonté : comment concevoir alors l'Ecriture sainte et la prédication? quelle puissance la parole de Dieu vient- elle ranimer? quel point de contact trouve-t-elle dans nos cœurs ? Au lieu de reconnoître le développement des facultés religieuses, le père de la réforme en admet une nouvelle création : mais ici l'enseignement n'est pas plus nécessaire que lorsque notre auteur fît l'homme intelligent et libre. Est-ce la parole du maître qui donne à l'élève la faculté d'acquérir telles connoissances ? Luther défendit le ministère evangélique, mais il se mit en contradiction choquante avec lui-même ; les quakers rejetèrent la prédication, mais ils mirent à nu la fausseté de tout le système.
On voit aussi que, dans les principes exposés plus haut , la manifestation du Verbe est destituée de tout fondement. Les amis disent bien que Dieu nous donne sa lumière en vue de Jésus-Christ, mais le sacrifice consommé sur la croix ne trouve aucun point d'arrêt dans leur doctrine. En effet , si le divin Sauveur n'est que victime, s'il devoit
seulement effacer les péchés des hommes , il n*étoit pas nécessaire qu'il vînt au milieu de nous : il pouvoit souffrir et mourir dans un monde inconnu. La révélation du divin amour qui s'est manifesté en nous donnant son Fils unique , l'intimation des volontés suprêmes, la connoissance de notre fin dernière : tous ces hienfaits appartiennent évidemment à l'œuvre de la rédemption, mais le système que nous combattons les livre à la dérision du siècle.
Aussi , dès le commencement de la secte , on fit aux quakers le reproche que nous soulevons en ce moment. Quelles ne sont point les conséquences de vos principes , leur disoit-on ; c'est qu'il n'est point nécessaire de connoître les actions et les souffrances du Fils de Dieu ! A cela ils répondoient par cette distinction : Ou cet homme a été éclairé parla lumière de l'Evangile, ou non. Or, dans le premier cas, il est obligé de connoître la vie du Sauveur ; mais il n'en est pas ainsi dans le second : la parole intérieure enseigne à l'infidèle toute vérité'. Reith, célèbre dans le parti, nioit formel-
* L. I. p. 110 : « Sicut credimus, omnino neccssarium esse iig historiam externam Christi credere, quibus Deus ejus scientiam voluit aliquo modo communicaie ; ita ingénue fatemur hanc externam scientiam esse consolabundam illis,'qui subjccti sunt, et hoc interno seminc et lumine acli : nam non solum sensu mortis et passionum Ciiristi humiliantur, sed et in fide confirmantur, et ad sequendum prccstantissijîium ejus exemplum ani-
lement cette proposition : Pour arriver à la vie bienheureuse , il faut croire à la mort et à la résurrection de Jésus-Christ. Dans son histoire de Zinzendorf, Spangenberg, évêque morave, écrit ces mots : « L'Oint du Très-Haut livré à la croix , son sacrifice ôtant les péchés du monde, c'est pour les trembleurs , comme pour les sages du siècle , une folie qu'ils ne peuvent comprendre'. » En Amérique, nombre de quakers ne voient dans l'histoire du Médiateur qu'une allégorie philosophique , un mythe religieux; et Barclay lui-même avoit donné pleine carrière à ces monstruosités. Nous lisons presque à chaque page dans ses écrits : Le Sauçeur crucifié dans V homme ^ le Verbe intérieur souffrant sous le poids du péché, etc. Le Christ visible ne peut se concilier avec une église purement spirituelle; un Dieu s'abaissant jusqu'à
mantur... necnon ssepissime reficiuntur et recreantur graliosissimis sermonibus , qui ex ore ejus procedebant. »
* Quelques auteurs ont conclu de tout cela que jamais les quakers n'ont reconnu le sacrifice de la croix. Cette conséquence est fausse : Barclay ne laisse aucun doute h cet égard. Il dit à la page 109 : « Pcr hoc nuUo modo intelligimus , neque volumus minuere , nec derogare a sacrificio et propitiatione Jesu Ohristj , sed e contra magniflcamus et exaltamus illam, etc. » Conf. p. 148. 164, et passim. Clarkson, dans l'ouvrage citti, p. 320, rapporte ce passage du quaker Henri Tuke : « So far as remission of sins and capacity to reçoive salvation , are parts of justification , we attribute it to the sacrifice of Christ, » in whom we hâve rédemption through his blood , the forgivncss of sins , accoi ding to the riches of his grâce. »
notre misère, n'est point à la hauteur de ces esprits élevés : pour ne point rougir du divin maître, ils transforment le Rédempteur historique en une idée pure et sans forme.
C'est ainsi que , parvenue à son dernier complément, la réforme est allée se perdre dans une espèce de gnosticisme. En effet les quakers ont de l'Homme-Dieu la même idée que les docètes juifs. L'humanité de Jésus-Christ est la forme nécessaire de sa divinité, de même que l'Eglise , avec ses institutions fondamentales , est la forme de la religion chrétienne. Si donc vous rejetez l'humanité du Verhe , bientôt sa divinité disparoît sans retour , et le céleste Libérateur dès lors n'est plus qu'un être de raison.
Empreint d'un faux spiritualisme, le système des quakers heurte de front toute la théologie. Aussi quelle n'est pas leur aversion pour cette prostituée de Bahylone? « Falloit-il donc, s'écrient - ils , qu'elle survécût au seizième siècle, et portât son poison jusqu'à nous ! » Comme les réformateurs , ils repoussent toute activité humaine, flétrissent par conséquent les sciences et la philosophie'. Tout ce qui ressemble à une idée claire et déterminée ,
1 Clarkson dit, ubi supra , p. 249 : « They rejcct ail school divinity, as necessarily connetecd with the miaistry. They believe, that if a knowledge of Chrislianity had been oblainable by the acquisition of the Greek and Roman languagcs , and trougb the
tout ce qui a l'apparence d'un terme scientifique soulève leur indignation. Conduits par une sorte d'instinct, ils rejettent le langage consacré par l'Eglise et par l'école ; et s'ils font quelques exceptions à cette règle , c'est qu'autrement ils ne pourroient se faire entendre sur certains sujets. Mais aussi qu'est-il arrivé? Ils sont tombés dans une indifférence absolue pour le dogme , le christianisme s'est obscurci parmi eux : des sentimens vagues , des rêveries , des fantômes seroient tout leur système , toute leur religion , si des influences étrangères ne les avoient souvent ramenés aux enseignemens positifs de l'Evangile'.
médium of the Greek and Roman philosophes , the Greeks and Romans themselves had been the best proficients in It ; whereas the gospel was only foolishness lo many of thèse. « Ces paroles sont un pêle-mêle d'erreur et de vérité. Barclay s'exprime avec beaucoup plus de colère.
^ Clarkson dit : (c Les quakers se tiennent , autant que possible , aux expressions de l'Ecriture , et par là ils évitent les disputes théologiques qui ont déchiré toutes les autres communions ( ubi supra , p. 313), » Nous ne voyons non plus chez les païens aucune controverse dogmatique. C'est qu'ils n'avoient point de doctrine , point de symbole ; c'est que leur religion , n'offrant rien à l'esprit, ne parloit qu'aux sens et à l'imagination. Si les premiers chrétiens eussent autant ressemblé aux quakers qu'il leur plaît de le dire , depuis long-temps l'Evangile auroit disparu. En effet , le christianisme repose sur une doctrine enseignée par l'Intelligence suprême; des notions et des idées servent de fondement à son histoire, en sorte qu'il n'éveille les sentimens qu'après avoir éclairé la raison. Au reste, on le voit dans tous les siècles, ceux qui se déclarent contre le langage de l'Eglise, Replacent
Venons c^nfin à leur doctrine sur les sacremens. Quand ils disent que la cène nous met dans un commerce intérieur avec Dieu ; que le baptême n'est pas l'ablution du corps , mais la consécration de l'âme , ils ne font que répéter ce que l'Eglise a proclamé dans tous les siècles. Mais nos hérétiques ne s'en tiennent pas là; ils ajoutent que les mystères de Dieu ne sont que des actes de l'intelligence , que des effets de la lumière céleste. Or ces principes, on le Yoit assez, mettent au néant la révélation positive , heurtent de front l'Ecriture sainte, et renversent les lois de l'esprit humain. Ainsi donc il faut distinguer : d'un côté, la doctrine des quakers sur les sacremens renferme
ordinairement le dogme que sur le dernier plan ; les mots seuls, pour eux, sont chose sacrée , ils repoussent tout le reste comme profane. Les quakers ne font point exception à la règle. Par exemple, ils rejettent les expressions personne et Trinité ; mais aussi leur doctrine sur le mystère d'un Dieu trois et un, est si peu précise, si peu déterminée , que les ariens, les sabelliens , les photiniens et même les disciples de Paul de Samosate auroient pu se servir de leurs formules. Le terme de Trinité, disent les trembleurs, ne se trouve ni dans Justin, ni dans Irénée, ni dans TertuUien , ni dans Origène, ni en général dans les Pères des trois premiers siècles : They find it neither in Justin Martyr, nor in Irenœus, nor in Terlullian, nor in Origen, nor in the fathers of the three first centuries of the churchj ubi supra, p. 314. Nous croyons bien et pour une bonne raison , que les quakers n'ont pas lu ce mot dans les saints Pères, quoiqu'il se trouve dans Théophyle d'Antioche, dans TertuUien, Novatien , Origène, Denis de Rome et DenJs^^ d'Alexandrie.
quelques vérités, et sous ce rapport elle ne leur appartient pas en propre ; d'autre part elle consacre les plus graves erreurs , et sous ce rapport c'est bien la doctrine du quakérisme.
Quel est le vide de leurs pensées , la sécheresse de leur âme dans les assemblées religieuses; quel l'ennui mortel qui les dévore, et les fantômes qui leur remplissent la tète, Dieu le sait'. Puissans chrétiens qui trouvez en vousmêmes la foi , l'espérance et l'amour ! Mais non , vous ne pensez à rien, vous n'aimez rien ; inertes et passifs, vous attendez en silence des révélations. Et voyez comment les prophètes se font illusion. L'Esprit divin ne s'attache qu'à ce qui existe déjà dans l'âme ; quand il échauffe et vivifie le sentiment , ce n'est point en mettant dans l'homme un cœur nouveau. Qu'est-ce donc que l'inspiration des quakers ? Ce sont des impressions reçues du dehors , des affections long-temps réprimées , et rien de plus *. Vainement se débattentils contre l'humain , il faut qu^ils en subissent la
*■ Un écrivain dit : « De là vient que vous trouvez clans une assemblée de quakers, une collection de niaises figures, et pourtant il y a bien peu d'idiots parmi eux. Plusieurs attendent la vision céleste comme Jacob, c'est-à-dire en dormant. D'autres sont là avec une figure sur laquelle l'ennui a visiblement placé son trône. »
2 Clarkson , vol I. p. 14G et suiv,, a un passage qui montre comment les quakers furent conduits à cette doctrine , que Dieu
loi. Qui ne voit d'ailleurs que l'homme foible dans la foi ne peut tirer aucun avantage d'un semblable culte ? Nous ne ferons plus qu'une question : si l'Esprit divin , pour exciter le sentiment religieux, déploie une Vertu créatrice ; si , comme le disent les quakers, il ne s'attache à rien de
seul éclaire les intelligences et vivifie les cœurs , indépendamment de toute activité humaine. Souvent, par une force mystérieuse, nous sommes entraînés vers les choses d'en haut ; subjuguée par un charme invincible , notre âme s'ouvre au Sauveur du monde et trouve dans son sein d'ineffables douceurs. Or c'est ce phénomène qui fit penser aux quakers que la lumière seule éveille les idées et les sentimens religieux. Comme le passage de Clarkson nous fait voir bien avant dans l'esprit du système , nous croyons devoir le traduire ici. « Non-seulement, dit-il, la parole interne porte la lumière dans les intelligences, mais encore Dieu nous éclaire par le moyen du monde visiiile , par le spectacle de la nature. L'homme , qui ne ferme point son cœur à cette voix divine, contemple les cieux, les animaux et les plantes avec les yaux de l'esprit. S'il porte ses regards autour de lui , tout lui présente quelqu'instruction pour la nourriture de son âme, et cela sans aucun mouvement de sa volonté, JFithout any motion of his will. En toute chose il rcconnoît les attributs de la divinité ; les cieux et la terre l'invitent à la reconnoissance , le convient de s'offrir en holocauste au Seigneur. Quand le tendre agneau bondit et se joue sur la prairie , il voit dans l'Esprit le bonheur de l'innocence ; aperçoit-il ailleurs le chêne altier déraciné par la tempête , la lumière intérieure lui montre la vanité de la puissance humaine, tandis qu'à la vue de l'arbuste qui a survécu à l'orage , elle lui révèle tout le prix de l'humilité. En automne , quand les feuilles tombent, il pense à la fragilité de ses jours, et conçoit la nécessité d'amasser des richesses pour le ciel. C'est ainsi que l'Esprit de Dieu instruit l'homme par les phénomènes du « monde extérieur. Mais quand cet Esprit s'est retiré , ou pour
préexistant dans le cœur de l'homme, qu'estce qui l'empêche de susciter des prophètes et des prédicateurs parmi les enfans qui viennent de naître? Assurément dans cette hypothèse, l'enfant pourroit être l'organe du Saint-Esprit tout aussi bien que l'adulte.
Nous avons vu comment ils mettent aux prises la lumière et les ténèbres , le ciel et l'enfer. Voulezvous attacher fortement l'esprit humain , le rappeler dans son propre sanctuaire , donnez-lui un objet extérieur sur lequel il puisse s'exercer. Mais , bien loin de là , les trembleurs livrent le fidèle à lui-même , lui arrachent tout ce qui pourroit élever
» mieux dire, quand on n'y prête point une oreille attentive, il » ne peut donner toutes ces instructions. Le spectacle de la na- » ture n'éveille par lui-même que des idées naturelles , l'homme » mondain n'y puise que des jouissances périssables. Il peut » aimer la lumière du soleil , admirer la beauté des fleurs , )) l'architecture des plantes, la vitesse du moineau, la munifi- M cence de son plumage ; mais cette beauté supérieure de la na- « ture , ce charme indicible qui nous rappelle à Dieu ; voilà ce V qui est perdu pour lui. Les choses de la terre ne peuvent î) faire sur nous aucune impression surnaturelle. » Sans doute le spectacle de la nature n'éveille l'image de Dieu que dans les cœurs éclairés par la grâce , sans doute c'est l'Esprit divin qui fait naître toutes les pensées qui nous élèvent vers le ciel ; mais sans l'acte de l'homme , sans la coopération de l'intelligence, vainement la lumière , soit interne , soit extérieure , feroit-elle briller tous ses rayons; elle ne passeroit point jusqu'à l'âme , elle ne porteroit aucun fruit. Les quakers le rccounoissent forcément, quand ils assignent cette condition : ïFho is attentive to thèse iivine notices, sees the toorld witk spiritual eyes.
son âme et le porter à Dieu. Nous concevons maintenant qu'ils ne puissent, dans leurs assemblées, se dégager des choses de la terre. Ainsi leur tremblement et leurs contorsions , loin d'être la marque de l'approche du Saint-Esprit, nous montrent toute la fausseté de leur système.