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LXXIII

Speaer et les Piétistes.

Jacques -Philippe Spener, né à Ribeauvillers dans l'Alsace, en 1635 , déclara une guerre à mort à la croyance de sa communion , à l'évangéiisme d'Allemagne. Le père de la réforme, s'écrie-t-il , heurte de front l'Ecriture sainte , ébranle le christianisme jusque dans ses fondemens ; sans vie, sans chaleur , sa doctrine remplit l'âme de formules glacées , favorise le vice et tarit la source de la vertu. Et que sont la plupart de nos prédications, continue-t-il? l'écho fidèle des discours académiques : l'ignorance , la sécheresse, l'aigreur, le ton dogmatique , voilà ce qui distingue les apôtres de nos jours. Ils ignorent le don céleste : ditesleur que la rosée divine peut seule féconder la

* Herrnhut veut dire garde ou protection du Seigneur. C'est de là , comme on le voit , que vient le nom de herrnhtiter. ( Note du trad. ) -

semence évangélique, c'est un langage cfu'ils ne peuvent comprendre ; car jamais ils n'ont éprouvé la force de Dieu. Aussi ne sort-il de leur Louche aucune parole de vie , capable d'émouvoir les cœurs et les volontés".

Ce qui augmentoit encore la douleur de Spener, c'est qu'il n'attribuoit point cette désolation à des causes passagères ; mais il en avoit découvert la principale source dans les dogmes fondamentaux de son église. Sans doute il ne vit point toute la profondeur du mal : que l'arbre planté par Luther ne puisse porter que de mauvais fruits , c'est ce que son regard ne lui montra pas avec évidence; mais tout en se faisant illusion à lui-même, il vouloit asseoir la réforme sur de nouvelles bases. En effet il combattoit l'enseignement du XVP siècle dans plusieurs articles ; les rapports de la foi avec les bonnes œuvres , la possibilité d'accomplir la loi , la perfection exigée du chrétien non moins que la force de la vertu sanctifiante , enfin les relations entre la nature et la grâce : telles sont les questions sur lesquelles il se déclaroit contre les symboles luthériens.

* Des protestans même peignent cette époque avec des couleurs plus fortes encore. Voyez par exemple, Philippe Jacques Spener et son siècle, exposition historique, par Guillaume Hossbach , prédicateur à la nouvelle église de Jérusalem à Berlin , Jjerlin, 1828. V^ partie, p, i — 186."

Il dogmatisa d'abord à Strasbourg , puis à Francfort, à Dresde , à Berlin. Il obtint partout les plus grands succès. Dans plusieurs ouvrages , mais principalement dans ses Pia desideria, il dit ouvertement sa croyance devant toute l'Allemagne protestante. Alors tous les docteurs s'arment pour la défense de l'orthodoxie luthérienne : Quel est ce nouvel apôtre , s'écrie-t-on de toute part , qui déclare la guerre à son église , qui proclame la foi justifiante active par l'amour, qui représente la régénération comme transformant l'homme dans tout son être , etc. ! Vaines clameurs , efforts inutiles : Spener trouve toujours un libre accès dans les cœurs; il sape à grands coups la réforme, et l'ébranlé jusque dans ses dernières profondeurs'.

1 Les théologiens de Wittenberg, Deulschmann, Lœscher, Hannecken et Neumann se distinguèrent parmi les adversaires de la nouvelle doctrine. Un protestant, Hossbach, dans le point de la justification, s'élève contre ces docteurs; il les accuse d'être déchus de l'orthodoxie luthérienne ( Spener et son époque... IP partie, p. Gl, 221, 232). Quels que soient le mérite et les talens de cet écrivain , nous ne craignons pas de le dire : il n'a point approfondi l'enseignement du XVI^ siècle ; presque toutes les définitions qu'il donne du dogme manquent de netteté et de précision. Aussi dit-il à la page 229, que toute la dispute n'étoit qu'une logomachie. Tel ne fut point l'avis des théologiens de Wittenberg; ils comprirent que la controverse rouloit sur le fond des doctrines, mais non pas sur des mots. Dans l'article des bonnes œuvres , il se met en contradiction formelle avec le livre de la Concorde , et se déclare pour le fondateur du piétisme (p. 244). Il dit ailleurs (p. 240) : « Ce zcle mal entendu fit tomber les orthodoxes dans de graves erreurs; par exemple, ils

Cependant, quelle que soit la célébrité dont jouit cet homme remarquable, on est en droit de lui faire de graves reproches. A l'égard de l'Eglise il n'avoit que des vues étroites et bornées :

soutenoient que le chrétien ne peut accomplir la loi , ni faire aucune bonne œuvre. N'étoit-ce pas une honte à l'église luthérienne, comme le disoit Spener, d'enseigner une semblable doctrine , d'autant plus qu'elle contredisoit les principes du maître , ainsi que les livres symboliques. Mais ce n'est pas tout : Non - seulement les œuvres du fidèle , poursuivoient les wittenbergeois , ne sont pas bonnes, mais elles ne sont guère plus mauvaises que ses prévarications mêmes ; ils ajoutoient qu'il est impossible à l'homme de s'abstenir de tout péché mortel , et défloient les piétistes de montrer un seul juste qui ait marché constamment dans la loi du Seigneur : toutes propositions étranges, insoutenables.» Oui sans doute , voilà des propositions étranges parmi les chrétiens , mais non point dans la réforme ; ce sont , au contraire , les nouveautés de Spener qui heurtent de front toutes les confessions de foi luthériennes. Si le réformateur d'Alsace eût rejeté les livres symboliques et renié l'enseignement de Luther, nous devrions lui donner droit dans tous ces points de doctrine; mais il invoquoU ce double témoignage, en quoi il avoit évidemment tort. Au reste, Walchs, Schrœkh et d'autres écrivains sont tombés dans les mêmes erreurs que Hossbach.

Cependant Spener partageoit les principes de Luther concernant l'Eglise ; il disoit également : Chaque fidèle est prêtre; mais aussi voilà tout ce qu'il avoit de commun avec le docteur saxon. Lors donc que la faculté de Wittenberg déclare « que Spener regarde les symboles comme des livres purement humains , dans lesquels il peut bien s'être glissé quelques erreurs ; qu'il affranchit le fidèle de toute autorité sur la terre dans les choses de foi; qu'à son jugement ce n'est pas la société fondée par Jésus-Christ, mais l'Ecriture seule qui conserve la parole de Dieu , n on voit que Spener, pour saper la réforme , posa les mêmes principes que Luther avoit invoqués contre l'église catholique.

jamais il ne put en pénétrer la nature et la constitution. S'il exalte la foi, ce germe divin, cette vertu supérieure qui produit les bonnes œuvres , consacre et purifie l'homme , il n'est pas moins vrai, d'un autre côté, qu'il menaça de l'ensevelir sous les ruines du christianisme. C'est qu'il n'apprécia point la science à sa juste valeur : partout au contraire il répandit une sorte d'aversion pour ces vastes idées qui éclairent l'intelligence, en même temps qu'elles satisfont la raison. Or de là cette sensiblerie malade que l'on observe parmi les piétistes , de là aussi leur indifférence absolue pour le dogme. Spener n'avoit d'ailleurs aucune profondeur, aucune étendue dans l'esprit : il étoit également incapable de poursuivre une idée jusqu'aux dernières limites, et d'embrasser tout un ordre de conceptions. On remarque bien dans les écrits du réformateur une certaine universalité qui le préserva , lui personnellement , de plus grandes erreurs ; mais il étoit dominé par un secret penchant au mysticisme , et bientôt le mouvement qu'il imprima dans cette direction ne trouva plus de contrepoids , tellement qu'il devoit aller aux plus graves aberrations.

Enfin on ne peut méconnoître dans Spener un certain esprit d'orgueil qui le poussoit à s'ériger en docteur, à fonder une corporation particulière. L'Eglise protestante, disoit-iî, est un corps malade

et gangrené ; elle tarit la source de la vertu. Nous ne contestons pas la vérité de ces paroles; mais il ne s'ensuit pas qu'il ait eu le droit , disent ses adversaires , de dresser autel contre autel , de former une secte au milieu de sa communion. Pendant son séjour à Francfort, en 1670, il fonda ses collegia pietatis , assemblées de quelques bonnes âmes qui se réunissoient pour leur édification. C'est de là que les spenériens ont reçu le nom de piétistes*. Sans être entièrement séparés des luthériens , ces hérétiques forment néanmoins une communion particulière ; et malgré leur fausse dévotion , leur hypocrisie et leur orgueil, ils sont encore le sel de l'église protestante.

Une opinion répandue dans la secte , mais étrangère à son fondateur, c'est que le fidèle doit être assuré du moment de sa justification. Il est très facile , disent les piétistes , de reconnoître l'heure où la grâce régénère, purifie tout notre être. En effet chaque homme, un jour dans sa vie, est saisi de frayeur à la vue des jugemens de Dieu ; mais bientôt la foi lui apporte des consolations , remplit son âme d'un bonheur, d'une joie toute céleste. Or c'est à ce double signe que chacun doit

* Peu de temps après , Schwenfeld et Jacques Bohm formèrent des sociétés semblables en Silésie ; Théophile Broschbandt et Henri MuUer, en Saxe et en Prusse ; Wigler, dans le canton de Berne , etc.; et c'est ainsi que la secte s'étendit au loin. (Note du trad.)

discerner le moment de sa délivrance. Doctrine absurde , et qui peut avoir les suites les plus funestes î Ce fidèle élevé dans les principes de notre sainte religion , a toujours aimé son Créateur comme un père tendre, miséricordieux; puis il a marché constamment dans la voie du Seigneur. Voulez- vous donc que ce juste soit jeté dans le désespoir, que la crainte éteigne en lui le sentiment de Tamour et de la confiance ? Non. Eh bien ! le voilà condamné à finir ses jours dans les angoisses et les alarmes : car pour goûter la paix du cœur, il faut, dites-vous, que la vengeance divine nous ait glacés d'effroi.

Et qui ne reconnoît la filiation de cette doctrine? elle découle immédiatement des principes luthériens sur la justification. Le docteur de Saxe érigea ses affections particulières en règle générale ; tout ce qu'il avoit éprouvé dans sa conscience , il le proclama la vérité suprême. Pendant sa résidence à Wartbourg, il écri voit au sujet des anabaptistes : « Il faut éprouver ces nouveaux apôtres; et s'ils ont été jetés dans le désespoir , si le précepte a imprimé dans leur cœur ses épouvantemens, vous pourrez reconnoître leur mission supérieure. » Nous savons d'ailleurs que, suivant Luther, la vertu réparatrice crée de nouveau les facultés spirituelles. Or cette doctrine mène encore à la même erreur, que le fidèle peut déterminer

l'heure et la minute dans laquelle s'est opérée sa régénération. L'enseignement catholique, comme on le voit , repousse toutes ces aberrations ; car là grâce, dit l'Eglise, agit dans l'homme à travers tout son pèlerinage ; si FEsprit de Dieu est conféré dans le baptême , il continue de produire ses fruits de bénédiction.

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