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Différence de forme entre la doctrine de l'Ecriture et la doctrine de l'Eglise.
Ainsi donc l'Eglise est l'interprète infaillible de l'Ecriture sainte. Or de ceci quelle est la conséquence ? C*est que la doctrine de l'Eglise et la doctrine de l'Ecriture sont une seule et même chose; unité, cependant, qui ne se rapporte qu'à
l'essence et non pas à la forme. Puisque la vérité chrétienne devoit traverser les siècles et devenir la possession de l'homme , il falloit de toute nécessité , qu'elle revêtit successivement une forme nouvelle ; l'Eglise même , le but de son institution réclamoit impérieusement cette différence. C'est ce que doivent montrer les réflexions suivantes *.
Jésus -Christ ayant prêché sa parole, elle fut reçue par ses disciples, et dès lors elle devint foi , possession humaine. Je dis plus : lorsque le Sauveur fut remonté vers son Père, elle n'existoit plus pour le monde , que dans cette foi des apôtres. Aussi Pierre est-il appelé le rocher sur lequel Jésus-Christ hâtiroit son Eglise , afin que les portes de l'enfer ne prévalussent point contre elle.
Mais dès que la divine parole fut devenue foi humaine , de ce moment elle dut participer à toutes les conditions intellectuelles de l'humanité ; de ce moment elle fut perçue , conservée , transmise par rhomme. Tout, jusqu'au récit évangélique , met en lumière la loi que nous constatons : dans le choix et la disposition des matières, dans la conception et l'exposition du sujet, se
* On prie le lecteur de bien remarquer le point de la question, et de ne point juger la doctrine de l'auteur avant d'être all«; jusqu'au bout. (IVote du trad )
retrace le génie propre de chacun des historiens sacrés. Mais que sera-ce quand les apôtres traverseront les mers, lorsqu'ils porteront l'Evangile aux extrémités du monde? Alors on voit s'élever du milieu de ceux à qui ils prêchent , une foule de difficultés qu'ils sont obligés de résoudre; et pour cela il leur faut discuter, raisonner, comparer; opérations qui mettent en jeu toutes les facultés de l'entendement.
Ainsi la doctrine du Sauveur fut soumise à l'exercice de l'intelligence humaine. D'une part la divine parole fut analysée et reçut des divisions logiques ; d'autre part elle fut coordonnée , comparée avec elle-même ; on ramena toutes les parties à certains points fondamentaux ; on mit en relief la base sur laquelle repose tout l'édijSce. Dès lors un point de vue plus clair et mieux circonscrit fut ouvert à l'esprit humain ; car toutes les idées qui lui viennent du dehors, il faut qu'il se les assimile comme par une seconde création , s'il veut en avoir pleinement conscience. Ainsi élaborée en quelque sorte par le concours de l'intelligence humaine, la doctrine primitive se montra sous plusieurs faces différentes ; mais resta-t-elle toujours la doctrine primitive? Nous pouvons répondre oui et non : oui , car elle est immuable quant à son essence ; non , puisqu'elle changea quant à l'expression. Assurément, du temps des
apôtres , l'Esprit divin présida à tous ces dévelop pemens ; mais il n^est pas moins certain qu'ils ne s'opérèrent pas sans l'homme , sans l'activité , sans l'intelligence de l'homme. Comme dans les œuvres chrétiennes la liberté et la grâce , le divin et l'humain se pénètrent réciproquement, ainsi en est-il dans le point dont il s'agit.
Jamais il ne put en arriver autrement. Après la mort des apôtres , quand les évangiles , les épîtres et toutes les Ecritures furent entre les mains des fidèles, nous voyons encore la parole de Dieu assujettie , pour ainsi dire , à l'activité de l'homme. Lorsque l'Eglise définit la doctrine primitive contre les hérésies, il faut de nécessité qu'elle change l'expression apostolique contre une autre plus propre à repousser l'erreur qu'elle veut condamner. Montrant la vérité divine sous tous ses points de vue , les apôtres ne purent en conserver la forme première ; l'Eglise par conséquent ne le peut davantage. Puisque l'hérésie se reproduit sous mille faces différentes ; puisqu'elle revêt toutes les apparences, emprunte toutes les couleurs, l'Eglise aussi doit prendre diverses positions; elle doit se mettre en face de l'erreur, et opposer à ses nouveautés d'expressions une nouvelle terminologie. Qu'on examine le symbole de Nicée , par exemple , et Ton reconnoîtra ce que nous avançons.
Ainsi la tradition transmet aux siècles futurs la vérité chrétienne sous une forme différente; et cela , parce que cette vérité est confiée à des hommes qui doivent tenir compte des temps et des circonstances.
Enfin , de même que les écrits des apôtres ont répandu plus de jour sur la parole du salut , de même la doctrine de l'Eglise nous fait entrer toujours plus avant dans l'Ecriture sainte. Comment donc les protestans osent -ils nous dire : vous abandonnez la doctrine des Livres saints pour ne prêcher que la doctrine de l'Eglise. Sur ce piedlà ne pourrions-nous pas leur répondre : vous abandonnez la doctrine du Sauveur pour ne prêcher que la doctrine de l'Ecriture ? Jamais on ne nous eût fait une objection aussi absurde , si l'on eût compris que Jésus-Christ a été Dieu et homme tout ensemble ; qu'en conséquence il a voulu continuer son ouvrage d'une manière à la fois divine et humaine.
Au surplus , si l'homme fidèle pénètre toujours plus avant dans la révélation évangélique , il semble le devoir aux attaques de l'erreur contre la vérité. Poussés par un zèle aveugle , des Juifs mal convertis s'arment pour la défense du mosaïsme : saint Paul nous révèle la vertu de l'Evangile et l'excellence de la foi. Des troubles éclatent parmi les fidèles de Corintlie ; et le même
apôtre trace ses divins oracles sur l'Eglise. Bientôt après les gnostiques sèmeront la division dans le champ du Seigneur; mais du sein du combat nous verrons jaillir une vive lumière sur les questions de la plus haute importance , sur la nature et l'origine du mal, sur l'excellence de la première création ( la nature et la liberté ) , et ses rapports avec l'établissement chrétien. De même la polémique contre les pélagiens nous révélera la foiblesse , la profonde misère de l'homme. Enfin la chute des protestans imprima un mouvement d'ascension au catholicisme. Que l'on compare les auteurs des derniers temps avec les ouvrages antérieurs au concile de Trente , et l'on verra clairement que , dans la connoissance du christianisme, nous sommes à un degré plus haut qu'avant la réforme. Tous les dogmes remis en question ont été commentés, discutés, placés dans un plus grand jour, assis sur des bases mieux reconnues et plus affermies.
Ainsi toute intuition plus profonde de la vérité chrétienne a pour condition la lutte et le combat, l'attaque et la défense de la vérité. Ce phénomène est trop important pour ne pas fixer un instant notre attention.
Lorsque l'erreur a semé le doute et la division dans les esprits , quel moyen de discerner la vraie
doctrine, de revenir à l'unité, sans un tribunal vivant et infaillible? Hors de là, nous serions jetés d'opinions en opinions , et bientôt toute vérité nous échapperoit. Aussi, pour le dire en passant , partout où l'Ecriture a été proclamée la seule règle de foi, on n'a point compris les développemens du dogme, on les a même rejetés formellement. Souvent aussi les sectaires se sont précipités dans un autre abîme. Après avoir roulé d'erreur en erreur, enveloppé d'épaisses ténèbres, ne rencontrant partout que le chaos , l'hérétique désespère de sortir jamais du labyrinthe des opinions. Alors, dans son abattement, il rapporte à l'Ecriture tous les rêves, toutes les visions de l'époque, puis il proclame tout cela dogme de l'Evangile. Mais si l'on reconnoît comme dogmes toutes les opinions, quelles qu'elles soient, qui se sont rattachées à l'Ecriture, à quoi dès lors aboutira l'histoire chrétienne ? A montrer que l'Ecriture , par cela même qu'elle admet tous les sens, ne renferme aucun sens. Voici donc à quoi se réduisent toutes les objections contre l'Eglise catholique : Toutes vos définitions dogmatiques , nous crie-t-on , supposent que la lettre des Ecritures recèle un sens unique , à jamais immuable ; et pourtant elle n'en a aucun , puisqu'elle les a tous. L'esprit humain , dans l'Eglise chrétienne , n'a d'autre but que de mettre en lumière cette
vérité , et dix-huit siècles n'ont pu la montrer à vos yeux*.
* Pour le protestant , la doctrine chrétienne a reçu sa dernière forme , sa dernière expression dans l'Evangile. De quel droit , nous le demandons, prétendroit-il commenter, interpréter la seule autorité à laquelle il doit obéir? Le pourroit-il sans se mettre au-dessus de la règle de sa foi ? Et ce n'est pas tout ; bientôt il verra s'élever une foule de doctrines , de sentimens opposés; et, dans le choc des opinions, qui décidera? Sur ce principe , Rousseau combat victorieusement les ministres de Genève. « Nous pouvons, dit-il , nous tromper dans nos idées , « mais vous pouvez aussi vous tromper dans les vôtres. Pourquoi " ne le pourriez-vous pas étant hommes ? Vous pouvez avoir au- » tant de bonne foi que nous , mais vous n'en sauriez avoir da- » vantage : vous pouvez être plus éclairés , mais vous n'êtes pas » infaillibles. Qui jugera donc entre les deux partis ? Sera-ce » vous? cela n'est pas juste. Bien moins encore sera-ce nous qui i> nous défions si fort de nous-mêmes*. » Voilà donc l'alternative où se trouve le disciple de Luther, ou de renoncer à tout progrès dans la science chrétienne , ou d'admettre mille doctrines contradictoires. Qu'il vienne maintenant nous dire que nous enchaînons les intelligences , que nous les condamnons à un repos éternel ! ( Note du trad, )
1 Première lettre de la Montagne.