XLI
Tradition dans le sens restreint du mot. — Canon des Ecritures.
Considérons encore la tradition sous un autre point de vue. Jusqu'ici nous l'avons définie le sens chrétien , la parole vivante , le critérium dans l'interprétation de l'Ecriture sainte. Sous ce rapport , la tradition et l'Ecriture ne sont qu'une ; elles renferment toutes deux la même somme de vérités. Mais il existe en outre plusieurs points de doctrine enseignés par les apôtres, que l'Ecriture ne contient en aucune façon ou tout au plus d'une manière bien implicite. Voilà l'enseignement de l'Eglise catholique , enseignement de la plus haute importance, et sur lequel s'élève à certains égards tout l'édifice chrétien \ C'est sur
1 Concîh Trident, sess. IV. décret, de canonicis Scripturis. « Perspiciensque (sacrosancta Synodus) hanc veritatem et disciplinam conlineri in libris scriptis , et sine scripte traditionibus , quœ ipsius Christi ore ab apostolis accepta , aut ab ipsis apostolis,Spiritu sancto dictante, quasi per manus traditaî, ad nos usque pervenerunt. » Sur quoi Pallavicin , 1. VI. c. VIII. n. 7, fait cette remarque : « Duo per illara sanctionem intendit Synodus : alterum , palam facere , fidei catholicae f undamenta non modo esse divinas litteras, quod récentes haeretici pertinacifer contendebant ; sed non minus etiam traditiones , a quibus denique dependet, quidquid certi obtinemus de légitima ipsarum Scripturarum auctoritate. »
ce fondement, par exemple, que repose la canonicité et l'inspiration de l'Ecriture; car nulle part celle-ci ne désigne les livres dont elle se compose ; et lors même que nous supposerions un témoignage contraire, resteroit à prouver l'authenticité , l'infaillibilité de ce témoignage.
C'est donc la société fondée par le Sauveur qui nous certifie l'inspiration des Livres saints. A présent, nous l'espérons, l'autorité de l'Eglise paroit dans tout son jour. Où est le chrétien qui ne reconnoisse le doigt de Dieu dans la conservation des Ecritures ? Mais il faut bien en convenir, c'est l'Eglise qui a opéré ce miracle , c'est l'Eglise qui a sauvé les monumens de notre foi. Qui ne le sait? les sectaires des premiers siècles, les gnostiques et les antitrinitaires , rejetoient tantôt un évangile , tantôt un autre ; d'une main sacrilège , ils mutiloient les vrais écrits des apôtres et en produisoient de supposés. Or, encore un coup , c'est l'Eglise que ces hérétiques attaquèrent de la même manière que l'ont fait les protestans ; c'est l'Eglise que ces sectes appellent de concert la prostituée de Babylone, la corruptrice de la vraie doctrine, le tyran des intelligences; c'est l'Eglise que Dieu choisit pour garder le trésor des chrétiens. Que ne pourrions- nous pas conclure de là ! Cette observation , comme nous le verrons plus tard , faisoit sur Luther même une
profonde impression. Nous ne rapporterons pas ses réflexions à cet égard; nous laissons à ses disciples le soin de les concilier, s'ils le peuvent , avec l'attitude qu'il prit envers l'Eglise.
Relativement au canon des Ecritures , il existe quelques différences entre les catholiques et les protestans. Dans le commencement, il parut que d'importantes contrariétés alloient se développer sur ce sujet; on crut que Luther renouvelleroit les tristes scènes des premiers siècles où l'on repoussoit un jour un évangile, demain un autre, suivant l'intérêt des doctrines. Ce patriarche de la réforme, comme on le sait, rejeta l'Epître de saint Jacques, il alla même jusqu'à l'appeler un écrit pitoyable (strohernen, de paille). Ilneparloit pas autrement de l'Apocalypse, et il avoit coutume de dire que ce n'est pas dans les trois premiers évangiles qu'il faut chercher l'Evangile. En un mot , de tous les livres du nouveau Testament , il ne respecta que l'évangile de saint Jean , que l'histoire des Apôtres et les Lettres de saint Paul *. L'Epître de saint Jacques contredisoit la
* Job est un f allier, dit Luther ; l'Ecclésiastique n'a ni bottes ni éperons , il chevauche sur des chaussons. L'Epître aux Hébreux contient des erreurs contraires à toutes les épîtres de saint Paul , il est impossible d'y trouver un esprit apostolique ou divin. Opéra Jenens, tom. L^i. 431. Voyez aussi Tischreden. Berthold et Devette , dans leur Introduction aux Livres saints, rapportent ces passages pour l'édification du lecteur. (IS^ote duirad.)
doctrine de Luther sur les boimes œuvres; et Luther aima mieux rejeter cette précieuse épître que de redresser son opinion ; il aima mieux mettre en doute l'authenticité d'un livre canonique que sa propre infaillibilité. Quelle qu'en soit d'ailleurs l'obscurité , l'Apocalypse étoit par trop claire dans certains endroits; elle disoit, par exemple : Heureux sont les morts qui meurent dans le Seigneur. ..; car leurs œuvres les suivent '. Il y avoit là de quoi scandaliser un restaurateur des Ecritures. Quant à la proposition inouïe jusqu'à la réforme, que ce n'est point dans les évangiles qu'on doit chercher l'Evangile , elle s'explique par ce que nous avons dit sur le sens de ce dernier mot dans la doctrine protestante. Cependant Luther ne put, sous ce rapport , égarer l'esprit de ses disciples ; car ils reconnoissent, de même que les prétendus réformés, tous les livres du nouveau Testament*.
» Loc. cit. XIV. 13.
* Il est clair que notre auteur ne parle que des symboles de la secte; quant aux docteurs particuliers, c'est autre chose. Tous ne prennent de l'Ecriture que ce qui leur convient; un grand nombre la rejettent tout entière. Déjà nous avons entendu plusieurs protestans; il seroit facile de multiplier les citations. « L'évangile de Matthieu, dit un superintendant, expose la doctrine avec beaucoup d'additions étrangères et de changemens; il ne peut donc servir de règle de foi. L'évangile de saint Jean , aussi bien que ses lettres, est l'ouvrage de quelque Juif; on y trouve plusieurs choses blâmables et contradictoires. Paul , dans ses Épîtres, n'a point quitté ses idées judaïques; il croit
À l'égard de l'ancien, les préjugés de doctrine l'emportèrent; et tous les écrits que nous appelons deutérocanoniques ' ont été, les uns après les
encore au Dieu vengeur des Juifs, il admet une résurreclion réelle de la chair. Les Lettres de Pierre, de Jacques, et l'Epître aux Hébreux sont comme celles de saint Paul : En général les livres du nouveau Testament ne présentent aucun corps de doctrine bien enchaîné et bien avéré. » {Dogmalique, par le docteur Claudius. ) Un autre protestant continue : « La doctrine des évangiles est aussi incertaine que celle de la tradition orale. Il est proî)able qu'on n'a point certainement reçu la pure doctrine du Christ par les documens du nouveau Testament, ou du moins que plusieurs méprises y ont été intercalées. Ne vaudroit-il pas mieux que nous n'eussions aucun rapport écrit sur Jésus-Christ? » /ournaf théologique d'Augusti. n" 9. p. 106 — 107, année 1801. {Note du trad.)
* Le concile de Trente, sess. IV. decretum de Can. script., énumère ainsi les livres de l'ancien Testament : « Sunt infra scripti : Testamenti veteris, quinque Moysis, id est Genesis, Exodus, Leviticus, Numeri, Dcuteronomium : Josue , Judicum, Ruth, quatuor Regum , duo Paralipomenon , Esdra primus, et sccundus, qui dicitur Neemias, Thobias, Judith, Hester, Job, Psallerium davidicum centum quinquaginta psalmorum , Parabolae, Ecclesiasles , Canticum canticorum , Sapientia , Ecclesiasticus, Isaïas , Hieremias cum Baruch, Ezechicl, Daniel , duodccim prophetœ minores, id est, Osea, Joël, Amos, Ahdias, Jonas, Micheas, Naum, Abacuc, Sophonias, Aggaeus, Zacharias, Malachias , duo Machabœ rum primus , et secundus. »
La Confession gallicane , 1. ï. p. 1 1 1 , compte les livres suivans : « Quinque libri Mosis nempe... Josue, Judices, Ruth, Samuelis 1. 2, Regum 1. 2, Chronicon , sive Paralip. 1. 2, Esdrœ 1. I, Nehemias, Esther, Job, Psalmi, Proverbia, Ecclesiastes, Canticum Canticorum, Esaias, Jeremias, cum Lament., Ezechiel, Daniel, ]\finores Prophefae 12 nempc. » Il manque donc : Tobias, Judith , Baruch , Sapientia , Ecclesiasiicus , Machabseorum primus et sccundus.