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LXXXV

Tosition de Schwédenborg dans l'histoire de l'humanité.

Pour pénétrer plus avant dans le schwédenborgianisrae, il faut parler encore de la place que se donne son auteur dans l'histoire du genr^ humain.

Le voyant divise les siècles en quatre grandes périodes, qu'il appelle autant d'églises. La première a pris naissance avec le monde , la deuxième avec l'idolâtrie ; la troisième date de Moïse , la quatrième de Jésus-Christ. La phase chrétienne se subdivise également en quatre églises : l'église avant le concile de Nicée, l'église romaine, l'église grecque , enfin l'église protestante. Or toutes ces églises , aussi bien la dernière que les trois autres, sont parvenues à leur terme : la nouvelle Jérusalem va maintenant descendre du ciel ; les temps vont se rajeunir et retourner pour toujours au christianisme primitif. Le prophète du Nord , comme on voit, n'occupe pas un rang peu important dans l'histoire de l'humanité.

Revenons aux quatre grandes périodes. Des lois d'ordre et d'harmonie président à ces quatre époques , dit notre docteur : elles se succèdent comme les quatre phases du jour, comme les quatre sai-

sons de Faiinée ; car c'est la même sagesse qui fixe le cours de notre planète et fait marcher le genre humain*.

Le christianisme se considère lui-même comme le midi des siècles , mais Schwédenborg le compare à la nuit. Eh quoi ! notre homme de Dieu est-il chrétien ? Il ne donne à Jésus-Christ que les ténèbres pour royaume; au lieu de le placer au centre des temps , il lui assigne une époque subordonnée aux différens âges du monde! Sans doute il ne voit dans Jésus-Christ que le fils de Marie,

* Tout ce que M. Tafel répond h notre auteur dans le présent paragraphe , c'est qu'il est faux que Schwédenborg ait divisé les siècles en quatre périodes, puis l'époque chrétienne en quatre églises ; c'est qu'il est faux que , selon Schwédenborg , ces quatre églises se succèdent comme les quatre saisons de l'année (Sclnoéd. et ses adversaires, p. 1 29 et suiv. ). Mais le bibliothécaire n'avoitil pas lu dans Schwédenborg, p. 463 et suiv. : « Quod in hac tellure post creationem ejus fuerint quatuor ecclesiœ in communi , constare potest ex verbo. » Ensuite le prophète subdivise ces églises comme l'a dit M. Mœhler, puis il continue : « Quod quatuor ecclesia; extiterint , est secundum ordinem divinum , qui est , quod principium sit et ejus finis , antequam novum principium exurgit : inde est quod omnis dies inchoet a mane , et progrediatur et desinat in noctem , et post hanc a novo inchoet : tum quod omnis annus exordiatur a vcre , et per œstatem progrediatur ad autumnum , et desinat in hiemem, et post hanc iterum exordiatur. Simile est cum ecclesiis ; prima illarum quœ antiquissima , fuit sicut mane, ver et oriens ; altéra seu autiqua fuit sicut dies , sestas et meridies ; ter tia sicut vespera , autumnus et occidens ; et quarta sicut nox , hiems et septentrio. » On nous pardonnera la longueur de cette note, car tout le paragraphe repose sur le point de doctrine que nous venons de constater. ( Note du trad. }

qu'un enfant des hommes ? Non , dit le prophète , le Sauveur est le Fils du Très-Haut , c'est la divinité, la souveraine puissance qui s'est manifestée dans sa personne divine ; et il n'a point changé les siècles , il n'a fondé qu'une époque secondaire ! Quelle doctrine étrange ! De ce point de vue seulement , Schwédenborg eût pu reconnoître toute la fausseté de son système.

Si nous remontons à la source de ce prodigieux égarement, nous la trouverons dans les opinions du voyant sur le péché originel. Si , au lieu de se repaître de figures et d'allégories , il eût pénétré l'opposition biblique entre le premier et le second Adam ; si , incapable de comprendre la dégradation primitive, il eût du moins versé des larmes sur notre misère , il auroit vu les siècles avant le Messie s'enfonçant de jour en jour dans l'abîme; il auroit vu les siècles chrétiens marchant vers leurs destinées d'ordre et de perfection , se relevant de plus en plus vers Dieu. Alors , nous le demandons , auroit-il divisé l'histoire en quatre périodes ? Pour cela il faut ne rien comprendre à l'économie de la Providence, à la philosophie chrétienne sur le genre humain. Les passages de saint Paul, Rom. V. 14, 21.; XI. 32; Gai. ill. 22, auroient pu le ramener à la vérité ; mais il avoit rejeté les épîtres de l'Apôtre, précisément parce qu'elles sont contraires à sa théorie.

Comme Scli wédenborg s'étoit placé dans un faux point de vue , il ne put découvrir la racine et la filiation d^aucun fait historique. Aussi tout est épars, isolé, sans point d'arrêt dans son système. Voici comment il explique l'origine de l'idolâtrie : Dieu avoit révélé au prophète Enoch que les cieux sont en rapport intime avec la terre , que tout icibas est comme le reflet d'un ordre plus élevé. Mais bientôt ces correspondances , continue-t-il , s'effacèrent de la mémoire des hommes ; on conçut bientôt les choses inférieures hors de toute alliance avec les choses d'en haut ; et , de ce jour, l'idolâtrie prit possession de la terre.

Mais nous demanderons à Schwédenborg :

Pourquoi l'homme a-t-il perdu de vue ces correspondances entre les différens ordres de la création ? Pour avoir la connoissance du vrai Dieu , falloit-il donc connoître ces rapports ? Et s'il en est ainsi , comment les hommes , avant Enoch , ont-ils adoré l'Etre suprême, créateur et régulateur de tous les êtres ? Répétons-le , si Schwédenborg eût admis que l'intelligence a été obscurcie par le péché ; s'il eût vu le mal héréditaire poussant toujours de nouvelles racines, s'afferraissant de plus en plus parmi les hommes, assurément il n'auroit point expliqué l'idolâtrie par des raisons si superficielles.

T^e paganisme est dérivé de la source de tous

les maux. Relégué loin du ciel , l'homme fut bientôt subjugué par les choses de la terre, et choisit pour objet de son culte les puissances qui exerçoient le plus d'empire sur son cœur. C'est l'interruption du commerce intérieur entre Dieu et la créature , qui entraîna l'oubli des correspondances extérieures entre le terrestre et le s urnaturel ; c'est l'esprit éloigné de son Auteur et concentré en lui-même , qui conçut ce bas monde hors de tout rapport avec le monde supérieur.

Que l'on nous permette de revenir à la doctrine de Schwédenborg sur l'Incarnation. Il dit : La foi de l'homme ressemble au regard qui se perd dans les profondeurs du ciel; mais le Dieu fait homme lui a donné des limites et un objet déterminé. Si cette raison montre seule , comme le dit le voyant, la nécessité de l'Incarnation divine , elle n'explique nullement pourquoi le Verbe s'est fait chair au commencement du quatrième âge du monde.

Schwédenborg eût pu tout aussi bien placer le grand œuvre de la miséricorde immédiatement après la création ; bien plus il le devoit , à moins d'excuser le paganisme avec tous ses égaremens. Les premiers hommes avoient-ils une vue plus pénétrante que leurs descendans ? Leurs regards se perdoient-ils moins dans les profondeurs du ciel? Si le prophète eût compris la mission du Fils de Dieu ; s'il n'eût point, à cet égard, rejeté

renseignement des Ecritures, alors il eût aussi compris l'époque de la venue du Sauveur. Ainsi , dans ce système , les événemens apparoissent dans le monde comme jetés par le hasard, toutes les pièces de l'édifice sont dispersées , le chaos semble présider aux destinées du genre humain.

Schwédenborg avoit lui-même une idée vague de l'insuffisance de toute cette doctrine ; il vouloit asseoir l'Incarnation sur un nouveau fondement. C'est dans cette pensée qu'il enfanta ses mondes éthérés , ses régions intermédiaires , son empire des ténèbres ; construction monstrueuse , qui dépose bien de l'imagination malade du poète , mais qui ne sauve point les autres absurdités du système.

Passons enfin à la période chrétienne. Schwédenborg la subdivise , comme nous savons , en quatre époques qui se succèdent harmoniquement. Mais , chose étrange ! bientôt après le concile de Nicée, dit-il, cette période a déchu de l'orthodoxie chrétienne , et dès lors elle a marché dans l'erreur. Mais qui dit erreur et déchéance, dit anomalie , désordre et confusion. Comment donc dans le christianisme , quatre époques ont-elles pu se développer progressivement ; quatre époques dont les trois dernières correspondent à la première , comme l'été , l'automne et l'hiver correspondent au printemps ; comme l'adolescence , l'âge viril et la vieillesse correspondent à l'enfance ? Où

l'on voit développement et progression , là il faut aussi reconnoître le principe vital qui a tout aiiimé, tout réglé dès le commencement. Mais non : toute la machine est détraquée , toute harmonie est brisée dans le monde ; et puis tous les mouvemens sont réguliers , tous les phénomènes s'engrènent les uns dans les autres !

Ici encore le prophète suédois sentoit l'incohérence de ses conceptions. Aussi excuse-t-il les erreurs de l'église romaine, il parle de contrepoids qui se détruisent réciproquement, il trace même ces paroles : Les anges me l'ont appris, les églises qui possèdent différens biens et différentes vérités, sont comme autant de perles dans la couronne d'un Roi\ Ajoutons que l'époque chrétienne devoit nécessairement déchoir de la vérité : car la dernière phase qu^elle avoit à parcourir, c'étoit la nuit. Schwédenborg ne pouvoit donc flétrir cette période sans se contredire doublement. Eh bien ! écoutons-le : « Depuis le concile de Nicée , l'Eglise est la nuit profonde... ; elle n'est plus chrétienne que de nom... ; il ne s'y trouve plus rien de spirituel'. » Le traducteur anglais de Touvrage

* Loc. cit. p. 465 : « Audivi , quod ecclesiae , qiise in differentibus bonis et veris sunt , modo bona illorum se référant ad amorem in Dominum , et vera ad fidem in Dominum , sunt veluti totidem clenodia in corona régis. »

2 Loc. cit. p. 464 : « Quod ultimum tempus ecclesiae christianae.

qui nous sert de source, dit également dans sa préface : « Avant la céleste Jérusalem , l'Eglise est l'homme de péclié , la manifestation des mystères du mal, »

C'est de ces ténèbres que devoit sortir l'époque rayonnante de ScliwédenLorg ; ou, pour mieux dire, à cette période d'erreurs et de confusion, vient se joindre comme d'elle-même la nouvelle église, la céleste Jérusalem. Posons un principe : quand nous voyons plusieurs phénomènes , plusieurs phases se développer harmoniquement , là le principe renferme la continuation et la fin ; non-seulement les faits succèdent aux faits , mais encore ils ont entr'eux les mêmes rapports que les fleurs et les fruits avec le germe.

Il en est tout autrement dans la théorie du réformateur suédois. Déjà nous l'avons vu , l'abomination s'est emparée de l'Eglise avec la rapidité de l'éclair ; en un instant , comme par enchantement , voilà les siècles transformés. Or, c'est ainsi que l'homme de Dieu se lève sur le monde. Il dit : Dès que l'Eglise eut une fois quitté la voie droite , il lui fut impossible de revenir à la vérité. Cette fille du ciel avoit fui loin des hommes , elle

sit ipsa nox , in quam desierunt priores , constat ex Domini prœdicatione, etc. « p. 407 : « Prior ecclesia modo nomine tenus fuit christiana, sed non in re et essentia. » p. 100 : « Adeo ut non aliquid residuum spirituale in illa supersit. »

ne résidoit plus que dans les régions supérieures. Il falloit donc, pour la reconquérir, pénétrer jusque dans les célestes royaumes; il falloit une faveur spéciale de la bonté divine. Or cette faveur ne fut point accordée à l'Eglise. Ainsi donc, avant Schv^édenborg , nul germe de vie ; tout étoit paralysé, frappé de mort. Maintenant nous le demandons , comment l'église du prophète pouvoitelle éclore des églises précédentes ? comment s'y rattaclie-t-elle par un ordre naturel de succession ?

Les protestans nous reprochent d'être tombés dans l'erreur, lorsque la vérité répandoit tous ses rayons. L'Ecriture sainte, disent-ils, renferma toujours la pure doctrine ; éclairés par cette lumière céleste , les catholiques eussent pu revenir de leurs aberrations. Sans doute ce reproche est un non-sens dans la bouche des réformateurs, car il suppose la liberté morale contre laquelle ils se déclarent ouvertement. Cependant , tout absurde qu'elle est, cette inculpation pouvoit en imposer à des hommes incapables d'associer deux idées.

Mais Schwédenborg nous dit qu'il a retrouvé dans le ciel la clef des Ecritures , que ce sont les anges qui lui ont révélé le sens spirituel ; il nous montre l'erreur enveloppant l'humanité comme d'un réseau de fer ; il assure que nul mortel , avant lui , ne pouvoit déchirer le voile qu'elle avoit jeté

siir le monde : puis il nous donne son ouvrage comme le couronnement des siècles, il affirme que son époque vient consommer l'ordre établi par la Providence ! Qaoi donc ! l'aberration de Nicée entroit-elle aussi dans le plan tracé par le souverain arcliiîecte? L'abomination du papisme, les erreurs de l'église grecque , les ténèbres de la réforme avoient-elles été ordonnées par la sagesse infinie ?

De même que le Sauveur eût pu paroître au temps d'Adam , de Noé ou de Moïse , de même le propliète eût pu commencer sa restauration au quatrième, cinquième ou sixième siècle; puis on nous dit que les églises se succèdent selon des lois d'ordre et d'harmonie ! Dans tout ce système , encore une fois , l'on ne rencontre qu'absurdités et contradictions ; il renverse les voies de la Providence, fait du hasard le régulateur du monde.

Nous ne pouvons résister au besoin de faire une dernière observation. Le Tout- Puissant venant en ce monde n'auroit-il pu mettre les hommes à l'abri de l'erreur? N'auroit-il pu affermir pour toujours la vérité qu'il a apportée sur la terre ? La parole sortie de sa bouche, conservée par son divin Esprit , pourquoi a-t-elle sitôt perdu cette puissance infinie qui a transformé le monde? Pourquoi ne recouvre- 1- elle sa vertu, que lors-

qu'elle est prêcliée par Schwédenborg ? Quand Dieu parle , sa parole devroit , ce semble , subsister au moins aussi long- temps que quand un homme bégaie , dussent tous les mystères avoir été révélés à cet homme. Mais point : l'ouvrage du Christ a duré trois siècles , celui du prophète verra des jours éternels.

Schwédenborg est le centre de l'humanité , le couronnement des temps ; c'est Schwédenborg qui est le Sauveur du monde ; c'est lui , mais non pas le Fils du Très -Haut, qui a reposé le genre humain sur son fondement.

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