LXXXVII
Rapports des sociniens avec les réformateurs. — Historique.
La doctrine catholique embrasse et réunit le divin et l'humain , le terrestre et le surnaturel , ou si l'on veut , le principe mystique et le principe intellectuel. A la vue de cette harmonie , de cette unité merveilleuse , l'esprit et le cœur sont également forcés de dire : Dieu protège et gouverne son Eglise. Cependant, quoique en parfait équilibre dans le catholicisme , ces deux élémens peuvent rompre leur accord dans tel fidèle ; mais alors encore, si la scission n'est pas complète, si les liens d'amour qui rattachent chaque membre au corps ne sont pas dissous , l'économie chrétienne n'est pas renversée.
Immédiatement avant la réforme , le principe intellectuel avoit gagné, dans plusieurs esprits.
un ascendant bien funeste ; les études classiques avoient, parmi les savans , reporté la raison sur le pavois. A cet égard, nous pourrions nommer Erasme qui, d'ailleurs, a si bien mérité de la république des lettres. Néanmoins le principe contraire garda toujours une force supérieure ; et cela se voit par les progrès de la nouvelle doctrine , car c'est ici l'élément mystique qui obtient la prépondérance.
Après que l'aveugle sentiment, franchissant toutes limites , eut dissous la société des enfans de Dieu , la froide raison bientôt revint lui disputer l'empirok C'est alors que parurent Louis Hetzer né à Bischoffzelle en Tliurgovie, exécuté à Constance en 1529; Jean Campanus, connu depuis 1320, et mort dans les fers en 1580; Michel Servet , espagnol d'origine, brûlé à Genève en 1553 ; Valenlin Gentilis , originaire de Naples , décapité à Berne en 1566. Ces novateurs formèrent un parti^qui reçut son nom des deux Socin , Lélie et son neveu Faust : Lélie mort à Zurich en 1562 , Faust décédé à Luclavie , en Pologne , l'an 1604. Ces deux hérésiarques avoient vu le jour à Sienne en Italie.
Ainsi donc le socinianisme et le protestantisme sont deux extrêmes , qui ne se trouvent réunis que dans le catholicisme. S'emparant , l'une de l'élément humain , l'autre de l'élément divin, ces deux sectes prirent deux routes opposées , e4 bientôt elles
arrivèrent à un antagonisme complet. Par la doctrine de l'ubiquité , le système protestant renverse l'humanité du Sauveur ; le socinianisme , au contraire , nie sa divinité , le montre comme un homme pur et simple. Suivant les réformateurs , le Messie nous a rachetés par l'effusion de son sang; d'après les sociniens, il ne s'est point offert en sacrifice pour les péchés du monde. Les premiers disent : Jésus-Christ n'a point été envoyé pour dissiper l'erreur, ni pour rappeler les hommes dans le sentier de la justice ; les seconds répliquent : sa mission étoit d'apporter une nouvelle doctrine, et de donner l'exemple de toutes les vertus. Luther et Calvin exagèrent le mal héréditaire au-delà de toute mesure : Faust et Lélie repoussent la dégradation primitive. Aux yeux des uns, Dieu seul agit dans la justification; seul il vivifie, transforme, consacre le fidèle. Ecoutez les autres : l'homme est seul actif; seul, il s'élève à la perfection : Dieu l'abandonne après lui avoir révélé sa doctrine et ses promesses. Les anciens proîestans ne parlent que de la grâce; les nouveaux apôtres, que de la loi et de ses préceptes. Les wittenbergeois flétrissent la raison; les docteurs italiens la proclament souveraine. Enfin êtesvous luthérien , prenez la Bible et lisez , vous percevrez comme par enchantement toutes les vérités qu'elle enseigne : mais si vous êtes socinien , ap-
prenez les gangues , comparez , discutez ; et c'est à peine si vous pourrez jamais écarter le voile des Ecritures.
Mais quelle que soit l'opposition entre les deux sortes de réformateurs, ils s'accordent pourtant sur plusieurs points. Non-seulement ils s'annoncèrent, les uns et les autres , comme restaurateurs de l'Evangile ; mais encore ils proclamèrent l'Ecriture sainte la seule règle de foi. Ainsi leur point de départ est absolument le même. D'ailleurs ils n'assignent au christianisme qu'une fin purement pratique, ils flétrissent de concert les sciences et la philosophie. Ici encore , toutefois , se montre le caractère propre aux deux hérésies : car l'une veut avant tout faire naître la piété , les sentimens religieux; l'autre demande aux hommes des vertus , de saintes mœurs , la bienfaisance et le dévouement.
Une autre ressemblance entre le protestantisme et le socinianisme, c'est que tous les deux ne firent que la moitié de la route dans laquelle ils étoient entrés. Le premier, en effet, ne poussa point ses principes jusqu'à leurs dernières conséquences , mais il légua cette tâche à plusieurs sectes qui surgirent dans son sein : le second, également, chargea l'avenir d'accomplir son œuvre, c'est-à-dire d'effacer l'élément divin jusqu'à la dernière trace , car il ne s'en étoit pas entièrement dégagé dans le principe-
A présent que nous avons indiqué la tendance du socinianisme , passons à l'histoire de sa fondation. Il eut son premier siège en Pologne. A peine la réforme avoit-elle pénétré dans ce royaume , que plusieurs en vinrent jusqu'à nier le dogme de la sainte Trinité. On pourroit croire que , de ce moment , la discorde va naître dans la nouvelle église ; mais les deux partis se tolérèrent mutuellement , s'unirent même par une alliance étroite. Cela ne doit point nous surprendre. Dans l'origine , effrayés de leur solitude , les ennemis du catholicisme tenoient leur doctrine dans l'ombre , composoient volontiers sur le dogme ; ce n'est que lorsqu'ils s'étoient formé des adeptes, concilié des hommes puissans, qu'ils se produisoient au grand jour et déclaroient la guerre à ceux qui ne partageoient pas leur croyance^
En 1563 et loG5, dans les synodes de Pinczow et de Petricaw, ces hérétiques se scindèrent en deux partis ; et les uns , sous le nom à' unitaires, érigèrent une église particulière , qui bientôt fut déchirée par une fouie de dissensions intestines. Alors Faust Socin entra dans leur communion. Par de longs efforts , il parvint à réunir les sentimens sur la personne du Christ. Or, dès cette époque, les unitaires changèrent leur nom en celui de sociniens.
En 1658, ils se virent troublés dans leur sécu
rite. On leur enleva leurs écoles, leurs églises, leur imprimerie de Rakau ; et peu après ils furent bannis du royaume. Les Suédois avoient pénétré en Pologne , et ce furent surtout les liaisons des socihiens avec ce peuple, qui leur attirèrent la haine de leurs compatriotes.
Depuis cette époque nous retrouvons nos sectaires en Silésie , en Prusse , dans le Brandebourg , dans le Palatinat, dans les Pays-Bas; nous en voyons aussi plusieurs en Transylvanie , où Blandrada , médecin italien , avoit déjà répandu les erreurs des unitaires. En Prusse et dans le Brandebourg , ils parvinrent , quoique difficilement , à former quelques communautés; partout ailleurs leurs principes excitèrent l'indignation générale. Dans les Pays-Bas , ils ne purent fonder aucune église, bien qu^on y ait toléré les individus. Successivement ils entrèrent , pour la plupart , dans les confessions au milieu desquelles ils étoient placés. Enfin la secte ne s'est conservée qu'en Transylvanie.
Les principales sources du socinianisme sont les nombreux écrits de Faust Socin, ceux de Jean Erell, de Schlicliting, de Louis WoUzogen. Tous ces ouvrages se trouvent dans la Bibliothèque des frères Polonais , et dans plusieurs autres collections.
Nous citerons encore le Grand catécltisme de
Rakau , publié en 1605 , par Moscorovius et par Schmalz; le Catéchisme d'Ostorod, prédicateur à Buscow près de Dantzig. Bien que le catéchisme de Rakau jouisse d'une très grande autorité , les sociniens n*ont pas de symbole proprement dit.
§ LXXXVIÎÏ.
Rapport de la raison avec la révélation. — Interprétation de l'Ecriture sainte.
Exposons d'abord les principes des sociniens sur l'origine des idées religieuses et morales. C'est par ses propres lumières , disent-ils , que l'homme parvient à la connoissance du bien et du mal '; mais l'idée de Dieu , la notion des choses surnaturelles lui est communiquée du dehors , par l'enseignement '. En conséquence la seule prérogative que l'image de Dieu confère à l'homme , c'est qu'elle lui assure l'empire sur les animaux.
Mais s'il en est ainsi , comment pouvons-nous saisir la parole divine, quand Dieu se révèle ou se fait révéler à nous ? comment ses oracles peuvent-ils pénétrer dans le fond de nos âmes? La
1 Faust. Socin. Prœlect. theolog., c. 2 : Bibl. frat. Pol., toni. I. fol. 537. Vokel, de Fera relig., 1. IV. c. 4. -Faust. Socin. de Auct. s. Script. : Bibl. frat. Pol., tom. I.
tendance, et, par cela môme, l'absurdité de tout le système , ne pouvoit se montrer dans un plus grand jour. L'idée morale , première source de vie , profondément enracinée dans l'homme ; l'idée religieuse apportée du dehors , n'occupant qu'une place secondaire dans l'intelligence : voilà ce qui ressort de cette doctrine. Ainsi, tandis que Luther n'attribuoit à la moralité qu'une valeur purement temporelle, les sociniensla mettent sur le premier plan.
La force particulière qui poussoit les deux communions , se révèle encore dans la contrariété suivante. La lumière divine , selon les protestans , pénètre, éclaire l'homme indépendamment de toute condition extérieure ; selon les sociniens , au contraire , elle ne le frappe que du dehors. On voit assez , du reste , que les deux partis sont dans l'erreur. En effet , le germe des idées religieuses et morales , la raison , l'intelligence est innée dans l'homme ; mais elle ne se développe , comme elle ne se féconde, que sous l'influence d'un être extérieur et spirituel en même temps.
D'après cela ne devroit-on pas attendre , de la part des sociniens , une soumission sans réserve à l'Ecriture ? Sans doute , puisqu'ils refusent à l'homme les facultés supérieures , puisque par cela même ils le déclarent incapable de commenter les monumens de notre foi ; sans doute ils ne chei^
chent point, par des interprétations licencieuses , à détourner le sens de la parole de Dieu ? Il n'en est rien. Dans plus d'un passage , nous le savons , ils exigent une obéissance aveugle à l'Ecriture sainte ' ; mais , non contens de la fouler aux pieds dans la pratique , ils disent nettement qu'on doit rejeter tout ce qui répugne à la raison, c'està-dire à leur sens particulier. Tel est le fondement sur lequel repose ce principe universellement admis parmi eux : Quand un passage biblique ne s'accorde pas avec les lumières naturelles , plutôt que de prendre le mot au pied de la lettre , il faut lui forger une tout autre signification'. Aussi retrouvons-nous déjà parmi eux les premières traces de ce système d'accommodement , de cette chari-
1 Faust. Socin. Epist. III. adMatth. Radec: Bibl. frat. Toi. tom. I. fol. 38G : « Eqiiidem contra id sentio : Nihil iii iis scriptis... legi, quod non verissimum sit... Prœstat, mi frater, mihi crede, cum in aliquem Sciipturai locum incidimus, qui nobis falsam sententiam continere videatur, una cum Augustino hac in parte ignorantiam nostram fateri, quam eum, si alioquin indubitatus plane sit, in dubium revocare. » Socin dit ensuite que, pour montrer une erreur dans l'Ecriture , il faudroit s'appuyer ou sur la raison ou sur des preuves historiques , puis il continue : « Ratione vis ullo modo fieri id potest, cum christiana religio non bumanae.rationi ullo pacto innitatur. »
- Bengel montre déjà , dans le Magasin de Suskind, cahier XV. p. 128 et suiv., comment les sociniens soumettent l'Ecriture au contrôle de la raison. Voy. dans Bibl. frat- Pol. p, 132, les passages de Faust et de Schmalz, Voy. aussi Marheiiieke, Inxtit. Symbol, cd. ail. p. 172.
table tolérance dans l'interprétation de l'Ecriture sainte. Et pourquoi voudriez-vous qu'ils fussent si scrupuleux ; car, si Jésus-Christ est un pur homme , il sait bien s'accommoder aux erreurs des foibles mortels?
Les sociniens ne conservèrent point non plus l'idée de l'inspiration dans toute sa rigueur; au contraire, ils accordèrent que, dans l'Ecriture, il peut s'être glissé des inexactitudes , mais dans des choses de petite importance '. Les Livres saints, continuent-ils, ont été rédigés par des hommes intègres , vertueux et savans ; et voilà le seul titre qui les recommande à notre vénération. Qu'enfin les sociniens rejettent l'autorité de l'Eglise , c'est ce qu'il est facile de concevoir.