II
Puisque , d'une part , les Livres saints représentant le Sauveur comme une personne ; puisque , (l'autre part , ils lui accordent les attributs divins ' , comment les sociniens ne virent-ils pas qu'on ne peut concevoir entre le Père et le Fils d'autres rapports que ceux qu'établit le dogme catholique ? Mais quelle est donc cette étrange doctrine ! Dieu a gouverné le monde dès le commencement. A cette heure fatigué sans doute , il abandonne cette tâche à une créature, il revêt un être limité de sa toutepuissance , ou du moins il lui donne son infinie sagesse ! Est-ce assez d'absurdités ?
Chose remarquable , l'homme s'est-il formé une basse idée de sa vocation , rarement il dépasse le point qu'il s'est assigné lui-même. Qui se croit incapable d'observer un précepte , ne satisfera point aux obligations qu'il impose ; et de même ;, qui regarde une œuvre de la pensée comme audessus de ses forces, ne l'accomplira jamais. Ne diroit-on pas une sorte d'instinct qui révèle à chaque homme la mesure de ses facultés ?
Ceci s'applique parfaitement à Socin. L'image de Dieu , cette sublime prérogative , ce don céleste qui constitue l'homme , il la limite à la domination des animaux. Aussi n'a-t-il pas trompé sa
* Les sociniens le reconnoissent formellement. Voy. Christ, lîelig. instit., loc. cit. fol. 655.
vocation : partout il se montre pasteur de chèvres }3lutôt que théologien.
Voyons de quelle manière il commente l'Ecriture sainte. Qui ne reconnoit dans le texte de saint Jean : Au commencement étoit le Verbe' , la preuve de l'éternelle génération du Fils de Dieu? Mais comment notre docteur interprète-t-il ces paroles ? Le voici : Jésus-Christ avoit déjà été envoyé au commencement de la prédication de Jean-Baptiste. A ce passage : Avant qu'Abraham, fût y fétois déjà"" ; il donne cette signification : vivant quudbram devint Abraham, fétois déjà la lumière du monde. Expliquons la pensée du savant exégète. Dieu avoit promis à Abram qu'il deviendroit le père de plusieurs peuples ; et que , pour cette raison , il s'appelleroit désormais Abraham. Or ce patriarche, avant Jésus-Christ, poursuit notre auteur, ne fut le père que d'une seule nation ; déjà l'Evangile se répandoit sur le monde , quand plusieurs peuples sont entrés dans l'alliance ; donc le Sauveur vouloit dire : Avant qu'Abram ait effectivement mérité le nom d'Abraham , c'està-dire , avant que plusieurs peuples fussent amenés dans mon royaume, j'avois déjà apporté la vérité sur la terre. Socin nie également que saint Jean
1 Jean I. i.
2Ibid. Vlil. 58.
représente le Christ comme créateur du monde ; car , dit-il , ces paroles : Par lui toutes choses ont été faites ', se rapportent à la nouvelle création opérée par sa vertu réparatrice ' . Mais c'en est assez sur ce sujet; revenons à notre exposition.
A l'égard du Saint-Esprit , les sociniens enseignent qu'il est la force , l'efficacité de l'Etre éternel : nous reviendrons plus bas sur ce point de doctrine ^
Déjà bien des fois on a posé la question : Dans quelle secte retrouvons-nous les erreurs des sociniens sur la personne du Christ ? Nous remarquons bien , dans les anciennes hérésies , plusieurs traits de ressemblance avec cette doctrine; mais nulle part nous ne trouvons une parfaite analogie. Les
1 Jean I. 3.
"^ Catech. Bacov., qu*st. 107. 128. Un doyen protestairt Oeder, qui a donné une édition de ce catéchisme (1739), dit, p. 146 , sur la question 107 : « Perversio clarissimi loci Joli. 6. 58, ita foeda et simul manifesta est , ut fieri non potuisse credam , ul homines sana; alioqui mentis , in eas cogitationes inciderent , nisi qui ob abjectum amorem veritatis in reprobum sensum traditi sunt. » Cfr. Christ. Belig. institut. : Bibl. frat. Pol. tom. I. fol. G56 et seq.
3 Catech. Bacov., quœst. 271 : «Spiritum sanctumnon esse in Deitate personam et bine discere potes , etc. » Christ, relig. inst. tom. II. fol. 652. col. II : « Quid , qua^ro , de Spiritu sancto nunc mihi dicis? Resp. Nempe, illum non esse personam aliquam, a Deo, cujus est spiritus, distinctam, sed tantummodo ipsius Dei vim et efficaciam quamdam, etc. » Tout le catéchisme n'est pas mieux rédigé que cet article.
ariens , nous le savons , reconnoissoient une créature élevée à la dignité suprême , ils alloient même jusqu'à lui rendre les honneurs divins. C'est là sans doute un point de contact entre les deux hérésies ; mais continuons d'écouter les docteurs du quatrième siècle : Le monde n'étoit pas encore , disentils, que le Fils de Dieu étoit déjà, et dès l'origine il a gouverné toute chose sur la terre. Or tel n'est plus l'enseignement des docteurs modernes : ils soutiennent que Jésus a commencé son existence dans le sein de Marie , et qu'il ne régit l'univers que depuis son ascension.
Les sociniens prétendent retrouver leur doctrine chez les artémonites ; et plusieurs écrivains , dès le commencement de la secte , les comparèrent aux disciples de Paul de Samosate. Sans doute on ne peut méconnoître une certaine affinité entre ces hérétiques ; car tous regardoient Jésus - Christ comme un homme conçu du Saint-Esprit, et chargé d'une mission divine auprès de ses semblables. Mais si les sociniens nioient que le Christ , avant qu'il fût né de la Vierge , ait eu l'existence et pouvoir sur le monde ; si , par conséquent , ils alloient plus loin que les sectateurs d'Arius , à leur tour les artémonites , non plus que les samosatiens, n'admettoient point que le Sauveur ait été élevé à la dignité divine ni préposé au gouvernement du monde ; et en cela ils étoient tom-
bés dans de plus graves erreurs que les sociniens. D'un autre côté, quelques disciples d'Artérnon rejetoient le commencement de l'évangile de saint Jean ; Thérésiarque soutenoit même qu'avant le pape Zépîiirin , l'on ne croyoit pas à la divinité du Rédempteur. Paul de Samosate supprima les hymnes où ce dogme étoit enseigné , et s'efforça de détruire l'adoration du Fils de Dieu. Ainsi les sociniens tiennent le milieu entre les ariens, les artémonites, etc.; tous ces hérétiques ont quelque chose de commun; mais on ne voit point entre eux un accord parfait.
Souvent aussi les sociniens ont été assimilés aux partisans de Photin. Cependant ces derniers enseignoient que le Verbe ( ils ne le concevoient point comme une personne ) étoit uni à l'homme Jésus, mais que les liens qui resserroient cette union dévoient se dissoudre , qu'ainsi le règne de Christ ne seroit point éternel. Or les sociniens, comme nous savons , ne reconnoissoient dans le Fils de Marie qu'un homme pur et simple ; puis ils disoient que son empire fleuriroit d'âge en âge, jusqu'à la consommation des siècles.