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De Id déchéance et de la réhabilitation de l'homme.
Les sociniens disent qu'Adam sortit des mains de Dieu avec la liberté ; qu'appartenant à la nature humaine , cette faculté n'a point été détruite dans la chute originelle. Par le fait de sa création, poursuivent -ils, notre premier père étoit sujet à la mort ; mais s'il n'eût point prévariqué , s'il eût persévéré dans l'obéissance , Dieu lui auroit donné l'immortalité. Au reste, il n'y a point de dégradation primitive, de mal héréditaire; l'humanité n'est point flétrie dans le sang qui nous donne la vie, seulement nous sommes entachés d'une certaine souillure qui nous met sous l'empire de la mort'. Les sociniens voyoient l'homme rentrer dans la poussière, et c'est ce qui leur arracha ces dernières paroles; mais, comme proposition dogmatique, elles ne trouvent aucun point d'arrêt dans leur système.
Voilà le mal que le péché a fait à l'homme : voici maintenant le remède apporté par Jésus- Christ. Le Messie, disent les sociniens, a donné une loi plus parfaite, a révélé aux justes la vie
1 Catcrh. Racov., qiuTSt, 422 et seq. ; qnfest, 42. 45..
Lienheureuse, promis le pardon au repentir, fortifié l'espérance par sa résurrection'. Cependant, pour ne pas effacer tous les titres du Sauveur à notre reconnoissance , les sectaires exagèrent les ténèbres du paganisme , nous montrent l'ancien monde ignorant les récompenses éternelles , et plongé dans le plus çiffreux désespoir. Il n'y a pas jusqu'à l'oraison dominicale qu'ils ne présentent comme une révélation particulière ' ; mais s'ils avoieot su que le fond de cette prière étoit déjà connu parmi les juifs, que seulement notre divin maître en a montré l'esprit, l'a dégagée de toute superstition , leur éloge leur eût paru bien froid et bien ridicule*.
' Catech. Racov., quœst. 197 : « Quid vero hoc novum fœdus ccwnprehendit ? Resp. Duplex rerum genus, quorum ununi Deum , allerum nos respicit.» quœst 198 : « Suntperfecta mandata etperfecta Dei promissa , etc.» Socin. de Justifie.: Bibl. frat. Poî. tom. I. fol. 601. col. I. Resp. ad object. Cuteni: Bibl. frat. Pol. tom. IL foi. 454. n. 9.
-Loc. cit. quœst. 217 : « Quod vero ad haec (au précepte de l'ancien Testament, d'adorer Dieu seul) addidit Dominus Jésus? ilesp. Primurnhoc, quod nobis cerlam orandi rationem prœscripserit. »
* Les anciennes prières d'où notre divin Sauveur a pris l'oraison dominicale , se trouvent dans Ligthfoot, Horœ hebraicœ et talmtilddicœ j dans Witsius, Exercit. sac, exercit. VL § 32 et seq. ; dans Vitriga, de Synagoga,p. 292.; dans Vetstein, ad Matth. c. VL V. 9 et seq. Au reste Jésus-Christ puisa dans les traditions des juifs pour ne pas scandaliser ses disciples. ( Note du trad. }
Toutefois, si nous considérons le système dans son ensemble j le plus grand ouvrage du Médiateur, aux yeux des sociniens , c'est d'avoir suspendu les lois judiciaires et cérémonielles; abrogation qui a ramené le culte de Dieu en esprit et en vérité. Mais déjà les prophètes n'avoient-ils pas annoncé que les figures , les sacrifices cesseroient, que l'ancienne alliance seroit remplacée; de sorte qu'à cet égard encore Jésus-Christ n'a point révélé une nouvelle doctrine ? Or tels sont , d'après nos hérétiques , les bienfaits de la rédemption ; il n'y a point de satisfaction pour les péchés du monde, point d'application des mérites du Sauveur.
Ajoutons que, selon les sociniens, le Ciel vienÉ au secours de notre foiblesse ; mais , d'avance ^ nous devons nous former une idée modeste de cette assistance divine'. Le Saint-Esprit, dans leur système , ne possède point cette force vivifiante qui pénètre tout l'homme, qui va jusqu'au fond des cœurs pour en arracher le vice et y porter le germe de la vertu. Divisant ses dons en deux classes , ils appellent les uns temporaires, et les autres permanens; puis au nombre des premiers , ils comptent le don des langues et des miracles % et parmi les seconds ils placent l'Evangile
' Socin. de Justifie, loc. cit. fol. 601 et seq. \ Relig. christ, inst.^ loc. cit. fol. 665 et seq. ; Cat. JRacov., quaest. 374 et seq. 2 Catech. Racov., qiuest. 361 et seq.
et l'espérance au bonheur éternel ' . Ils nomment aussi ceux-là dons extérieurs, et ceux-ci dons intérieurs.
Or pouvons-nous parvenir à la foi , pouvonsnous entrer dans la voie droite sans l'assistance de l'Esprit saint ? Le catéchisme de Rakau répond affirmativement'. Il doute même que l'opération intérieure du Saint-Esprit soit nécessaire pour enfanter l'espérance à la vie bienheureuse; voici ses paroles : // paroît que la promesse extérieure faite par l'Evangile a besoin d'être scellée intérieurement dans les cœurs. Enfin , pour l'accomplissement des préceptes, les grâces intérieures ne sont indispensables que dans les grandes tentations \
Voulons-nous entrer plus avant dans cette doctrine , écoutons le fondateur de la communion : « Tous les hommes , dit-il , s'ils ne sont entraînés » par les mauvais exemples , peuvent , abandon- » nés à eux-mêmes, vivre sans péché, pourvu » toutefois que de grandes récompenses soient » promises à la vertu. Or l'Evangile annonce aux » justes une éternité de bonheur. Sans doute, » continue l'hérésiarque , le chrétien ne peut » garder la loi par ses forces naturelles; mais il
} Loc. cit. qufpst. 3G5 et seq. 4-30.
^Loc. cit. quaest. 370.
3 Loc. cit. qiKPSt. 363.
» le peut par les forces que Dieu lui donne en » lui promettant l'éternelle félicité '. » On le voit, dans les principes des sociniens, la distinction entre les forces naturelles et les forces surnaturelles a une tout autre signification que dans le système catholique et le système protestant. Cette différence est facile à expliquer. Socin prétend qu'aucune idée religieuse n'est innée dans l'homme; qu'en cOi'jtséquence la notion de l'immortalité lui vient du dehors, de la révélation divine; et c'est pour cela qTi'il appelle l'espérance à la gloire des justes une force surnaturelle.
Plus bas notre docteur voudroit modifier cet enseignement. Il dit : « L'homme peut de lui- » même se relever d'une chute profonde; mais » s'il est plongé dans une vie de désordres , il ne » peut en sortir sans la grâce de Dieu. Cependant » il est plus louable et plus sûr % même dans le pre- » mier cas , de se tourner vers la bonté suprême ; » car nous ne devons pas nous reposer entière- » ment sur nos propres efforts ^ » Qui ne reconnoît ici le pélagianisme ? l'analogie est frappante.
* Loc. cit. n. 6 : « Homo in hac vita non quidem viribus naluralibus , sed viribus sibi a Deo per spem vitœ aeternae sibi ab eo lantum subministratis , potest ejusdem voluntatem perficere. »
^ Laudabilius et securius.
^Bm. frat. Pol, lom. IL fol. 454. -
Le Sauveur aussi exerce une grande influenoesur les destinées de l'homme ici-bas ; mais il n'agit que d'une manière purement extérieure, son action ne va point jusqu'à toucher les cœurs. Le Fils du Très-Haut , disent les sociniens , nous protège par sa toute-puissance ; il détourne , en quelque sorte , le bras de Dieu prêt à nous frapper, et c'est là ce que nous devons entendre par son intercession. D'un autre côté , quand nous lisons l'Evangile , nous voyons dans sa personne divine les suites heureuses de la vertu ; puis il nous purifie de toute souillure en nous envoyant des peines et des consolations. Mais en quoi consistent ces consolations ? L'apposition du mot peines nous le dit assez : elles consistent dans des biens temporels que Dieu nous accorde pour nous porter à garder sa loi '. Ce n'est qu'assis dans le séjour de la gloire que le Rédempteur a été investi de son sacerdoce ; toutes ses actions et toutes ses souffrances sur la terre n'ont eu d'autre effet que de lui mériter d'être notre défenseur auprès de Dieu.
Il faut maintenant parler de la justification. Sans doute les sociniens, dans ce point de dogme, évitèrent les égaremens des réformateurs; mais aussi personne ne sera surpris de les voir tomber
^ Catech. narov-, qn?psl. kT3.
dans les erreurs opposées. Qu'est-ce que la justification dans le nouvel évangélisme? C'est un jugement par lequel Dieu, selon sa miséricorde, absout du péché l'homme qui croit en Jésus-Christ, et accomplit ses'commandemens '. Cette doctrine seroit de tout p(>i§t irréprochable si, dans le système, l'observation de la loi dérivoit d'un principe surnaturel ; mais , nous l'avons vu , le céleste pasteur montre la voie à son fidèle , et celui-ci marche à sa suite sans aucune assistance supérieure. Au reste, la foi justifiante , continuent les hérétiques , est formée par l'amour, qui produit les bonnes œuvres ; ces deux choses ne peuvent être séparées que par un acte de la pensée '. On reconnoît l'af-
1 Socin. de Justifie, loc. cit. fol. 602. col. Il : « Juslificatio nostra coram Deo , ut uno verbo dicam , nihil aliud est , quam a Deo pro justis haberi... Ratio igitur, qua nobis illa contingit , ad nos respicit. Quod ad Deum altinet , nihil Deum movet ad nos pro justis habendos, nihilve, ut tantum bonum consequamur in Deo esse necesse est, prœter gratuitam voluntatem... Quod vero ad nos pertinet , non aliter reipsa justi coram Deo habemur, et delictorum nostrorum veniam ab ipso consequimur, quam si in Jesum Christum credamus... Credere autem in Jesum Christuni nihil aliud est , quam Jesu Christo confidere , et idcirco ex ejus praescripto vitam instituere. » On voit combien cet article est mal rédigé. Voy. aussi Catech. Bacov., quaest. 452.
2 Socin. loc. cit. fol. 610. col. Il : « Fides, obedientiam praeceptorum Dei , non quidem ut effectum suum , sed ut suam substantiam et formam continet atque complectitur. Meminisse eTiim debemus ejus, quod supra recte conclusum est, fidem, liane scilicet, qua justificamur, Dei obedientiam esse, » Cfr. de Christo servatore : Bibl. frat. Pol., tom. II. P. I. c. IV.
fîaité de ces principes avec la doctrine catholique ; et seulement il est à regretter qu'ici encore la vie chrétienne manque de la consécration divine , que le Sauveur ne soit point la source féconde de toute vertu.
Ce qu'ajoutent les sociniens,^ie nous ne pouvons mériter la gloire du ciel , est une conséquence nécessaire de la doctrine que nous venons d'exposer'. En effet si, dans les bonnes œuvres, vous accordez presque tout à l'homme, si par conséquent vous n'admettez point d'œuvre surnaturelle , vous ne pouvez dès lors associer la vie bienheureuse à la vie chrétienne. Ainsi donc nul rapport , nul point de contact entre le ciel et l'homme : comment donc celui-ci peut-il être capable des récompenses éternelles ? comment peutil entrer dans le séjour du bonheur? nous ne pouvons le concevoir. Cette seule considération auroit dû ramener les docteurs à la vérité.
Voilà les principes de la secte sur la justification. Mais quels sont les rapports de cette doctrine avec le dogme catholique et le dogme protestant ? Et , par contre , en quoi diffère-t-elle de ces deuxenseignemens? Les sociniens s'accordent
fol. 129; P. IV. c. XI. fol. 2.34, Ces passages réfutent la doctrine protestante sur la foi et sur les bonnes œuvres. On est surpris d'y retrouver quelques fines et justes observations. ^ Socin. fragment, de Justifie^ loc. cit. fol. 620 et seq
avec Lutlier et Calvin, en ce qu'ils ne voient dans la justification qu'un acte judiciaire : pour eux aussi, justifier c'est absoudre, c'est déclarer juste. Mais une opposition formelle entre les deux partis, c'est que les uns ne font intervenir la sanctification qu'après la déclaration divine , tandis que les autres font dériver la sanctification de la foi à cette même déclaration. Or les catholiques concilient cette contrariété : ils montrent la sanctification et le pardon des péchés s'opérant en même temps dans la justification. Les protestans disent : Les mérites du Christ ouvrent le ciel au croyant malgré ses prévarications ; rapportant toute gloire à Dieu, nous enseignons que c'est la grâce , et non point les œuvres, qui sanctifie l'homme. A cela les sociniens répliquent : Les mérites du Sauveur sont une pure fable ; voulez-vous porter la vertu dans les cœurs , rejetez la grâce et exaltez Tobéissance à la loi. Le dogme catholique, comme on le voit, pénètre les deux systèmes, il a tout ce qu'ils ont, moins leurs erreurs; il dit : L'homme peut et doit se laisser saisir, élever et purifier par la grâce ; alors , mais seulement alors , il rentre dans l'alliance et se met en rapport avec Dieu.
D'un autre côté , le protestantisme relègue la moralité dans le fond du tableau , tandis que le socinianisme met en relief la vie chrétienne. Ce-
pendant le premier est plus propre ù faire naître la piété et la vertu. C'est que Socin n'a point compris la dégradation primitive , n'est point descendu dans les profondeurs de notre misère : ses écrits n'inspirent rien moins que l'humilité. Sa doctrine , d'ailleurs , n'a rien qui puisse élever l'âme , imprimer une forte impulsion à toutes les facultés de l'homme. A la vérité, il enseigne que le Rédempteur a délivré le monde ; mais c'est . ajoute-t-il, en donnant une loi plus parfaite". Or c'est là précisément ce qui établit un si grand abîme entre le christianisme et le protestantisme. Si vous ne voyez dans Jésus-Christ qu'un sage , un philosophe , il ne peut plus dès lors saisir profondément tout l'homme ; dès lors Emmanuel * disparoît , et avec lui tout ce qui a transformé le monde depuis dix -huit siècles. Et quoi! le Sauveur a vaincu l'enfer, renversé les idoles , dompté les barbares , et vous le ravalez au rang de simple législateur ! Et de quoi nous a-t-il délivrés ? D'ignorances invincibles , d'égaremens qui ne pouvoient nous être imputés ; car le monde païen,
* Faust. Socin. Respons. ad ohject. dit., loc. cit. : « Necsane ob id praecipue in mundum venit, ut legem ferret, nosterve legislator esset , sed ut nos servaret , in quem etiam linem suam legem dédit. «
* Emmanuel, ou d'après l'hébreu Immanuel veut dire Dieu avec nous, parce qu'en Jésus-Christ la divinité s'est faiie homme. ( Note du trad. )
(lites-Tous , ignoroit les rapports de la vie présente avec la vie bienheureuse.