XCIII
Doctrine des arminiens.
La dispute entre les arminiens et les gomaristes ne roula d'abord que sur la prédestination ; mais elle vint bientôt par un cours naturel heurter contre plusieurs dogmes non moins fondamentaux. Car on le voit , cette doctrine, Dieu choisit ' l'un et réprouve l'autre, embrasse tout un ordre d'idées : elle repose sur des principes et renferme une foule de conséquences. Cependant comme la controverse eut son premier siège dans l'élection divine, avant tout nous exposerons l'enseignement des arminiens à cet égard , puis nous ferons connoîire les articles particuliers qui vinrent se rattacher à cette question.
Que la prédestination absolue , disoient les arminiens, rejette sur Dieu la faute du mal, cela est de la dernière évidence ; mais il y a plus encore , elle détruit l'œuvre de la rédemption , renverse les mérites de la croix. En effet voulez-vous que le suprême Régulateur ait, en dernier ressort , prononcé sur nos destinées éternelles ; d'une part ce n'est plus la grande immolation , mais le décret divin qui ouvre le ciel aux élus ; d'autre part la victime sans tache ne s'est point offerte
pour les réprouvés , car Dieu ne peut vouloir qu'ils se convertissent et qu'ils vivent'.
Déjà nous l'avons dit, l'erreur combattue par les arminiens sur l'élection divine , est en alliance étroite avec plusieurs questions. Et d'abord elle assujettit toute chose à l'invincible nécessité , ôte le gouvernement du monde à la Providence , à la sagesse infinie. Encore une fois si Dieu a prédestiné les uns à la gloire et les autres à la damnation^ qui ne le voit? l'homme n'a plus rien dans la main de son conseil , et tout plie sous les ordres du destin. Car refuser à l'homme la liberté morale et lui accorder la liberté politique , comme font les symboles luthériens, c'est tomber dans une claire absurdité : si vous arrachez le germe , n'empêchez-vous pas l'arbre de naître ?
En conséquence les arminiens proclament le dogme de la Providence; nous montrent l'Etre souverainement juste, infiniment sage , présidant aux destinées du monde , conduisant toute créature à sa fin. Par cette doctrine ils croient se placer dans le vrai milieu entre le hasard des épicuriens et le fatum des stoïciens , ou ce qui est la même chose , disent-ils , entre l'athéisme et la prédestination absolue '.
1 Confessio sivc déclarât , Herdewici 1622. c. lY. p. 31. Examen censurœ, p. 104. b. et suiv.
■^ Confess. sivedcclar. c. VI. p. 19. 33.
Ensuite nos sectaires enseignent la liberté morale ; ajoutent qu'appartenant à notre nature , cette faculté ne peut être mise au néant '. Or, s'il en est ainsi, la faute primitive n'est pas seulement un acte spontané, mais le fruit de la libre détermination '. Aussi quelles ne furent point les suites de ce péché ! Tout le genre humain , dans la personne de son chef, perdit la vraie justice et mérita les peines de l'enfer ; il vit de plus s'appesantir sur lui tous les maux, toutes les calamités qui nous accompagnent dans cette vie. Au reste, les arminiens n'admettent point l'extinction totale des facultés supérieures ; car ils disent que les péchés actuels nous rendent de plus en plus coupables , obscurcissent , aveuglent bientôt l'intelligence, et dépravent entièrement la volonté \ On voit d'ailleurs que, sans cette doctrine , ils n'eussent pu échapper à la prédestination.
' Loc. cit. p. 22 : « Naturalem tamen rerum contingentiam atque innatam arbitrii humani llbertatem , olim semel in creatione datam, nunquam per ipsam ( providentiam ) loUit (Deiis), sed rerum naturas ordinario salvas rclinquit : atque ita cum honiinis voluntate in agendo concurrit , ut ipsam quoque pro suo genio agere , et libère suas partes obire sinat : nec proinde pra;cisam benc , nedum maie , agendi neeessitatem eidem unquam imponit. »
2 Loc. cit. c. VII. § 2. p. 24 : " Transgressus est, inquam , non spontanea tantum, sed prorsus libéra voluntate. »
^Loc. cit. § 6. p. 25.
La rédemption en Jésus -Christ, poursuivent nos docteurs , est universelle ; tous ceux qui sont éclairés de la lumière évangélique , reçoivent une grâce suffisante pour sortir du péché. Si donc ils restent dans la voie de perdition , c'est leur propre faute. Toutefois , quand la grâce obtient son effet, il faut en chercher la raison , non pas en Dieu , mais dans la libre détermination de l'homme. De là il suit qu'il n^ a point de grâce nécessitante. De plus , sans liberté , ni mérite ni démérite ; point de récompense qui ne soit absurde , point de punition qui ne soit contre la justice. Or si la grâce agissoit nécessairement , d'abord l'homme de bien ne seroit pas libre , comme il est clair ; ensuite le méchant ne le seroit pas non plus : caf , par cela même qu'il est prévaricateur, il ne reçoit point la grâce sans laquelle il ne peut accomplir la loi. Voilà donc la conséquence des principes que nous combattons, disoit Arminius : Dieu nepeut récompenser la vertu sans violer son infinie sagesse , ni punir le crime sans être le plus injuste des tyrans '. Mais si les remontrans nièrent que Dieu porte l'homme invinciblement à la vertu , ils n'allèrent
* Loc. cit. c. XVII. p. 55 — 58. § 7 : « Gratiam tamen divinam aspernari et respuerc , ejusque operalioni resisterc homo potest , ita ut seipsum , cum divinitus ad fideni et obcdientiam vocatur, inidoncum reddere queat ad credendum et divina^ voluntati obediendum, etc. »
pas jusqu'à détruire l'idée de la grâce; au contraire , ils professent qu'elle est nécessaire à tout bien, non-seulement pour le commencer, mais encore pour le continuer et pour l'achever. A cet égard , leur enseignement se rapproche beaucoup du dogme catholique; ils disent avec le concile de Trente que la grâce prévient le pécheur, éveille , anime ses forces assoupies dans le sommeil de la mort ; ils rejettent enfin la croyance luthérienne selon laquelle Dieu crée de nouveau dans l'homme les facultés supérieures'.
Dans leur doctrine touchant la foi , les arminiens, toujours conséquens avec eux-mêmes, restèrent fidèles à leur système d'opposition. Le dogme enseigné par les réformateurs, que la foi justifie seule , détruit la liberté morale, car il suppose l'impossibilité d'accomplir la loi. Or, déjà nos sectaires avoient proclamé l'homme libre ;
1 Loc. cit. c. XVII. § 6. p. 57 : « Graliam itaque Dei statuimus esse principium et complemenlum omnis boni : adeo ut ne ipse quidem regenitus absque praecedente ista, sivc pra;veniente, excitante , pFOsequente et coopérante gratia , bonum uUum salutaie cogitare , velle aut peragere possit : nedum ullis ad malum trahentibus tentationibus l'esistere. Ita ut fides , conversio et bona opéra omnia omnesque actiones piie et salutares , quas quis cogitando potest assequi , gratiaî Dei in Christo , tanquam causœ suac, principali et primariaî , in solidum sint adscribendœ. » Ce mot, in solidum, rappelle la distinction du docteur Ecke, dans la justification , il faut attribuer à Dieu le totnm, mais non pas totciliter.
donc il leur falloit , de nécessité , combattre le principe de la justification protestante.
Le véritable croyant, disent -ils, abliorre le péché , marche avec Dieu , n'a plus de désirs , de pensées que pour Dieu ; c'est un homme transformé dans son esprit et dans son cœur. A la vérité, saint Paul dit que la foi mérite les regards du Ciel; mais, selon saint Jacques, elle ne justifie qu'avec les œuvres ; de plus l'Epitre à Timothée promet des récompenses à la vie chrétienne ; écrivant aux hébreux , l'Apôtre ajoute que nul ne verra Dieu s'il n'est juste et saint : donc la foi qui justifie est la mère des vertus , le principe et la racine des bonnes œuvres ; donc elle est active par l'amour '.
Yoilà donc la doctrine que nous venons de constater : grâce miséricordieuse , foi soumise , obéissante. Or, quand l'homme a reçu la vérité dans son cœur, la bonté divine lui accorde cinq faveurs particulières. La première est le bienfait de l'élection. Par cet acte, Dieu se réserve les vrais croyans , les sépare de la foule de ceux qui vont à la mort. Ensuite , dans V adoption, l'homme est fait enfant du Père céleste , héritier du bonheur éternel. A cette grâce succède la justifica-
* Loc. cit. c. X. XI. p. 33 — 38. Fides salvifica. Ils ne se servent point de l'expression fuies justificans. Voy. Eœamen censurœ, p. 107. b.
tioîi, jugement qui absout du péché l'homme qui croit au divin Sauveur, et accomplit ses commandemens. La sanctification diffère de l'acte qui justifie : elle est une séparation plus parfaite des enfans du ciel d'avec les enfans du monde. Enfin, par la confirmation, l'Esprit saint donne au fidèle la véritable confiance , porte dans son âme l'espérance à la gloire, et la certitude de l'amitié de Dieu '.
C'est ici, poursuivent les remontrans, que la grâce divine brille dans tout son éclat. Sans doute l'homme, tant qu'il est sur la terre, n'est pas audessus de tout manquement : l'ignorance , la foiblesse , la fragilité humaine peuvent toujours l'entraîner dans des fautes légères ; mais , nous pouvons le dire, il garde constamment la loi du Seigneur; car le disciple bien -aimé nous l'apprend : Celui qui est né de Dieu, ne pèche point \
Les gomaristes repoussent cette doctrine avec colère, ils l'accusent d'être entachée de catholicisme , et de tendre directement aux erreurs des sociniens. Cette objection se présentoit d'ellemême à l'observateur; mais ce que nous nepou-
^ Loc. cit. c. XVIII. p. 59 et suiv.
^Loc. cit. c. II. p. 37. Pour la citation, voy. I. Jean 5, 18. Les arminiens allèguent aussi ibid. 3, 4. Enfin , s'il y a une contradiction dans le texte , elle doit retomber sur les sectaires.
vons concevoir, c'est que les arminiens aient nie l'affinité de leurs principes avec le dogme universel '. Il y a bien ici quelques différences accessoires , ne seroit-ce que dans la forme de l'expression ; mais si l'on ne considère que le fond des doctrines , on reconnoît une frappante analogie. Les sectaires disent que , dans leur enseignement , la justification est un acte judiciaire , tandis que pour les catholiques elle est la rénovation intérieure de l'homme. Mais voici le vrai point de la controverse : L'Eglise considère comme un seul acte, et la renaissance spirituelle, et l'absolution des péchés; Arminius fait de cet acte plusieurs actions qui se succèdent les unes aux autres , doctrine qui n'a pas le moindre fondement dans l'Ecriture. Il n'y a donc point, répétons -le, de contrariété fondamentale entre les deux confessions. Mais , est-il besoin de l'observer? l'ancienne et la nouvelle réforme sont en contradiction flagrante : le docteur hollandais flétrit la doctrine : La foi seule nous est imputée à justice; il enseigne que , par la régénération , l'homme est intérieurement délivré du mal, et demande l'obéissance la plus stricte à la loi.
Les remontrans assignent entre leur doctrine et celle des catholiques une seconde différence.
^ Examen censurœ, loc. cit. p. 107 et suiv.
Ils disent que pour eux l'assentiment aux vérités divines est le germe des œuvres chrétiennes , mais qu'il n'en est pas ainsi dans le dogme enseigné par l'Eglise : comme si nous ne faisions pas dériver l'amour de la foi et les bonnes œuvres , de ces deux vertus.
On remarque bien dans l'arminianisme plusieurs traces des erreurs de Socin; mais les réformés rigides ont beaucoup exagéré cette conformité de principes. Hugues Grotius , remontrant décidé, n'a-t-il pas défendu la satisfaction du Clirist contre les sociniens ? Mais nous reviendrons encore sur ce sujet.