XLIII
De la Hiérarchie.
Reste à parler de la hiérarchie. La doctrine qui voit dans l'Eglise une institution divine et humaine tout à la fois , se reproduit ici encore sous une forme bien frappante. En effet le ministère ecclésiastique , la dispensation de la parole comme celle des sacremens, exige une vocation intérieure, une mission donnée du Ciel. Mais comme, dans l'Eglise, l'humain s'associe nécessairement II. 6
au divin, il faut que cette vocation d'en liauf, que cette céleste mission s'annonce à l'homme , se révèle par un signe accessible aux sens ; il faut , en un mot, que la juridiction dans l'Eglise soit liée à un symbole signifiant et produisant l'élément divin , c'est-à-dire à un sacrement '.
Pour entrer dans une église invisible , il n'est besoin que d'un baptême spirituel ; de même que, pour y vivre, il ne faut qu'un aliment intérieur. Dans cette hypothèse , le fidèle ne doit se nourrir que du verbe de Dieu , mais non point du corps de Jésus-Christ ; car le mot corps rappelle déjà quelque chose de sensible, de palpable. L'Eglise invisible ne demande donc qu'un sacrifice spirituel , qu'un sacerdoce intérieur. Mais il n'en est pas ainsi de l'église visible ; sa notion veut que le baptême de feu soit en même temps un baptême d'eau , que la nourriture des âmes soit en même temps aussi un aliment matériel; sa notion veut que le sacrifice soit un acte tombant sous les sens".
* Conc. Trid. sess. XXÏII. c. 3 : « Cum Scriptiirse testimonio, apostolica traditione , et Patrum unanimi consensu perspicuum sit,per sacram ordinationem , qua; verbis et signis exterioribus I)erficitur, gratiam conferri ; dubitare nemo débet , ordinem esse vere et proprie unum ex septem saiicla* Ecclesiae Sacramentis; inquit enim Apostolus : Admoneo te, ut resuscites gratiam, quae est in te , per impositionem manuum mcarum. »
^ Conril. Tr/d.sess. XXIÎÏc. 1 : « Sacf ificium et sacerdotium
Cette observation s'applique à l'ordination des prêtres : la consécration intérieure et la consécration extérieure sont inséparables ; l'onction céleste et l'onction terrestre sont liées Tune à l'autre. Puisque l'Eglise est la dépositaire de la parole cbrétienne , puisqu'elle est commise à la dispensation des mystères de Dieu , elle n'est point tenue d'avouer quiconque s'érige en docteur et se proclame l'oint du Très-Haut ; mais c'est elle qui doit instruire ses pasteurs , les revêtir du sacerdoce , leur conférer le pouvoir d'administrer la doctrine et les sacremens. Ainsi la visibilité de l'Eglise, et avec elle son indéfectibilité , implique une ordination permanente , remontant de siècle en siècle jusqu'à Jésus-Christ. En effet le Sauveur envoya les apôtres ; et ceux-ci nommèrent , établirent des évêques qui, par une chaîne non interrompue, se sont perpétués jusqu'à nos jours. Cette succes-
îta Dei ordinatione conjuncta sunt, ut ulrumque in omni lege extiterit. Cum igitur in novo Testamento sanctum Eucharistiae sacrificium visibile ex domini institutione catholica Ecclesia acceperit ; fatere etiam oportet , in ea novum esse visibile , et externum sacerdotium, in quod velus translatum est. Hoc autem ab eodem domino Salvatore nostro institutiim esse , atque apostolis , eorumque successoribus in sacerdotio potestatem traditam consecrandi, offerendi, et ministrandi corpus, et sanguinem ejus, nec non et peccata dimitlendi et retinendi , sacrse Litterfe ostendunt, et Ecclesife catholicae traditio semper docuit. » On voit aussi qu'une cgb'se intérieure ne réclame qu'une absolution invisible et que la confession devant Dieu.
slon continue de l'épiscopat forme une des marques extérieures auxquelles on reconnoît la véritable église '.
Mais si les évêques sont les successeurs des apôtres , il s'ensuit que cet ordre hiérarchique est d'institution divine , et que le souverain pontife en est le chef. Si les évêques doivent rassembler tous les fidèles en un seul troupeau , il faut qu'ils aient eux-mêmes un centre d'unité , qu'ils soient tous enchaînés autour du même point'. Otez le pasteur suprême , le pontife vénéré de tous , et
» Saint Irénée, adv. hœres. 1. III. c. 3 , dit aux hérétiques de son temps : « Hac ordinatione et successione , ea quœ est ab apostolis in Ecclesia traditio , et veritatis praeconizatio pervenit usque ad nos. Et est plenissima liaec ostensio, unam et eamdem vivificatriceni fideni esse , qua; in Ecclesia ab apostolis usque nunc sit conservata, et tradita in veritate. » 1. IV. c. 43. « Quapropter eis , qui in Ecclesia sunt presbyteris obaudire oportet , bis qui successionem habent ab apostolis , qui cum episcopatûs successione , charisma veritatis certum , secundum placitum Patris acceperunt. » Tertullien dit aussi : « Edant ergo originem ccclesiarum suarum ; evolvant ordinem episcoporum suormn ita per successiones ab inilio decurrentem , ut primus ille episcopus aliquem ex apostolis , vel apostolicis viris , qui tamen cum apostolis perseveraverint , habuerit auctorem et antecessorem... Hoc enim modo ecclesise apostolicae census suos deferunt. Sicut Smyrnœcrum ecclesia habens Polycarpum ab Johanne conlocatum refert : sicut Romanorum Clementem a Petro ordinatum edit ; proinde utique et cœterae exhibent. Confingant taie aliquid hœretici. »
"^Concilium Fîorentinum (Hard. /4cta Concil. tom. IX. p. 423): «Item definimus, sanctam apostolicam sedem, et romanum pontificem , in universum orbem tenere primatum , et
de ce moment l'harmonie disparoît , Tordre est renversé , l'Eglise dispersée au milieu du monde ; ses membres sont isolés, relégués à eux-mêmes. Si un lien puissant n'eût entouré tout le corps , si le successeur de Pierre n'eût affermi tout dans l'unité , vous auriez vu la société des fidèles divisée, morcelée en une foule de corporations particulières. Et qui ne comprend qu'aussitôt l'autorité de l'Eglise s'écroule de fond en comble? car bientôt divergentes de sentimens , d'intérêts et de passions , les communautés ne formeront plus un témoignage unanime, mais déposeront les unes contre les autres. Quel chrétien pourroit encore reconnoitre dans cette société un établissement surnaturel, destiné à continuer Jésus-Christ? Ainsi donc point d'église visible sans un chef extérieur. Rendons la chose sensible par un exemple : si l'Eglise-mère n'exerçoit aucune influence dans l'institution des évêques , si on lui refusoit le droit de les confirmer et de les déposer, bientôt l'on verroit sur le siège épiscopal des hommes qui porteroient une main sacrilège sur la doctrine, ou
ipsum pontificem romanum successorem esse beati Pétri principis apostolorum , et verum Christi vicarium , totiusque Ecclesiae caput et omnium christianorum patrem et doctorem existere ;. etipsi in beato Petro pascendi , regendi et gubernandi universalem Ecclesiam a domino nostro Jesu Christo plenam potestatem traditam esse, quemadmodum etiam in gestis œcuraenicorum concilioriim et in sacris canonihiis continetur. »
qui du moins ne veiileroient point à la conservalion de ce précieux dépôt. Mais que pourroit l'Eglise sans organe ? Et que pourroit cet organe lui-même -, si personne n'étoit tenu de déférer à son autorité ?
Ainsi la visibilité de l'Eglise, la notion de ministère, les rapports des fidèles entr'eux, tout nécessite l'existence d'un chef visible , jouissant de droits inaliénables. Cependant il est clair que l'autorité des papes ne comprend que les choses spirituelles; et, si dans le moyen âge ils dépassèrent cette limite, la raison en est dans toute cette époque. Outre leurs droits essentiels, ils acquirent encore , par la force des circonstances , des droits accessoires et sujets à beaucoup de modifications ; en sorte que cette partie de leur autorité semble varier avec les temps *.
'Un protestant justement célèbre en Allemagne, Herder, écrit CCS paroles : « Le joug de la hiérarchie romaine étoit peut-être nécessaire pour tenir en bride les peuples grossiers du moyen 5ge. Sans ce frein indispensable, l'Europe seroit devenue très vraisemblablement la proie des despotes, le théâtre d'une éternelle discorde qui eiit fini par en faire un désert mogolien. (]omme contrepoids , cette hiérarchie mérite par conséquent nos éloges. » Un protestant, philosophe esprit fort. Hume, n'est pas moins favorable à la papauté dans le moyen âge. Il dit : « L'union de toutes les églises occidentales, sous un pontife souverain, facilitoit le commerce des nations , et tendoit à faire de l'Europe une vaste république. La pompe et la splendeur du culte , qui appartenoit à un établissement si riche , contribuoit en quelque sorte à l'encouragement des beaux arts , et commençoit à répandre une
On sait au surplus que , relativement aux rapports du pape avec les évêques, deux systèmes dominent dans les écoles , le système papal et le système épiscopal. Sans nier l'institution divine de l'épiscopat, le premier fait principalement ressortir les prérogatives du centre ; le second , tout en reconnoissant que Jésus-Christ lui-même a fondé le pontificat suprême , cherche à ramener le pouvoir à la périphérie '. Ces deux sentimens exercent une influence salutaire sur la vie ecclé-
élégance générale de goût, en la conciliant avec la religion, j» {Histoire de la maison de Tudor, tom. il. p. 9. ) Un ministre de Schaffhouse , M. Hurter, vient de publier une histoire d'Innocent III. Cet ouvrage qui a placé l'auteur à côté de son illustre compatriote , Jean de MuUer, le Tacite des temps modernes ; cet ouvrage est proprement l'apologie de la conduite des papes au moyen âge. {Note du trad.)
* Le Synode de Constance ( 1414) et celui de IMle ( 1431 ) contiennent les principes du système épiscopal (citramontain). Ils disent que le pape est tenu d'obéir au concile général légitimement assemblé , et représentant l'église militante. Cette doctrine étroite, qu'on peut regarder comme usée depuis long-temps, menaceroit l'Eglise d'une ruine prochaine , si on la développoit dans toutes ses conséquences. Concil. Const. sess. IV. (Hard. loc. cit. tom. VIII. p. 252. } : « Ipsa Synodus in Spiritu sanclo congregata légitime générale concilium faciens , Ecclesiam catholicam militantem repraîsentans , potestatem à Christo immédiate habet, cui quilibet cujuscunque status vel dignitatis, etiamsi papalis existât , obedire tenetur in his quae pertinent ad fidem et extirpationem dicti schismalis , et reformalionem generalem Ecclesiae Dei in capite et in membris. » Cela est répété et expliqué dans la V« session. Le concile de Eàle définit littéralement U même doctrine. Voyez Hardouin, loc. cit. p, 1121.,
siastique : par ce qu'ils ont d'opposé , ils se font en quelque sorte contrepoids; l'un assure l'activité propre, le libre développement de toutes les parties ; l'autre tend à les réunir, à n'en former qu'un tout compact, un vivant faisceau.
Lorsque l'épiscopat réuni à son centre porte un jugement en matière de foi, il ne peut définir une fausse doctrine; car autrement il seroit possible que toute la société des fidèles tombât dans l'hérésie. Commise à la garde de la vérité , l'Eglise ne peut être sujette à l'erreur, ni par conséquent l'organe qui intime la croyance de tout le corps.
Les métropolitains et les patriarches ne forment point un intermédiaire nécessaire entre le pape et les évêques. Cependant leurs droits ont été reconnus par plusieurs conciles œcuméniques; ils resserrent les liens de la hiérarchie , exercent une surveillance salutaire sur ceux qui les suivent dans l'ordre des pasteurs.
Les simples prêtres sont unis au pontife souverain par l'épiscopat qu'ils honorent comme la source visible de leur juridiction; ils portent jusqu'aux derniers anneaux de la chaîne la chaleur et la vie qui découlent du centre unique.
Ainsi tout est lié , tout forme un ensemble organique dans la hiérarchie. Comme les branches sont d'autant plus vigoureuses que l'arbre tient plus profondément au sol, de même plus la so-
ciété des fidèles s'affermit sur sa base féconde, plus elle pousse de profondes racines dans le Seigneur, plus aussi on la voit florissante, plus elle montre de force et de vie.
Parlons enfin des ordres inférieurs. Institués par les apôtres , les diacres étoient préposés à certaines fonctions qui n'exigent pas le caractère sacerdotal. Les sous -diacres, de même que les minorés, exerçoient des charges moins importantes, mais cependant indispensables. Autrefois tous ces ordres formoient une école où les élèves du sanctuaire étoient formés au saint ministère. Dans l'ancienne église , l'éducation cléricale se faisoit surtout par la pratique ; le diacre , le minoré suivoient l'évéque à l'autel , se préparant à devenir ses successeurs. On ne montoit que par degrés dans les ordres ; chaque promotion étoit une récompense tout ensemble et un nouveau temps d'épreuve. Aujourd'hui l'on ne conserve plus guères les ordres mineurs que comme une ancienne coutume : les aspirans au sacerdoce sont plus formés par la spéculation que par la pratique. C'est aussi pour cela que de nos jours, les fonctions des simples clercs sont remplies par des laïques.
Doctrine luthérienne sur l'Eglise.