XLIV
L'Ecriture sainte est l'unique source et la seule règle de foi.
]\ous avons particulièrement insisté sur ce point, qu'une religion positive , pour commander la foi, doit être transmise d'âge en âge par une autorité vivante. Cependant on a fait une bien fausse application de ce principe. Confondant l'autorité avec le témoignage, on s'est imaginé que la religion peut se transmettre comme un fait quelconque; qu'ainsi, lorsque des témoins oculaires déposent en faveur d'un envoyé de Dieu , leurs écrits constituent pour tous les temps une autorité suffisante. Comme Polybe et Tite-Live nous instruisent de la seconde guerre punique, comme Hérodien nous apprend la vie de l'empereur Commode; de même, dans ce système, les Evangélistes nous font connoître Jésus -Christ, et forment autorité pour tous ses adorateurs.
Ici se présentent plusieurs observations. Et d'abord, séparant les écrivains sacrés d'avec les auteurs profanes, le chrétien ne place point au
même niveau la lecture de l'Evangile et celle de toute autre histoire. Pour faire taire le doute dans les esprits et les consciences, il faut que les Evangélistes aient écrit sous des conditions spériales; autrement le lecteur seroit toujours à se demander : Mais cet anôtre a-t-il bien vu, bien entendu , bien compris ? De plus et pour la même raison, nous faisons présider à l'intelligence de l'Ecriture des circonstances particulières; car il ne suffît pas que les Livres saints ne renferment que la vérité pure, il faut aussi que nous la percevions infailliblement : et c'est surtout quand il s'agit des lettres apostoliques , que ce dogme devient indispensable. Lorsque leurs auteurs commentent la doctrine du salut ; quand ils en déduisent de nouvelles conséquences , leur pénétration, leur probité seroient-elles pour nous une garantie suffisante? Non sans doute, et je dis plus : il faut à l'homme des moyens extraordinaires pour saisir le véritable sens de leur parole. Pourquoi tout cela ? parce que l'Evangile doit satisfaire de tout autres besoins qu'un classique grec ou latin ; parce qu'il s'agit de nous-mêmes, de nos destinées éternelles , de notre tout enfin.
Observons en outre que nous puisons la connoissance de Dieu à deux sources différentes, dans la révélation naturelle et dans la révélation surnaturelle ; ou , pour abréger le discours , nous
dirons dans la révélation de Dieu en nous, dans la révélation du Sauveur hors de nous. Or, nonseulement la révélation intérieure enfante la vérité dans nos cœurs ; mais elle est encore , pour ainsi dire , l'organe qui saisit la révélation extérieure. Elle remplit donc une double fonction , celle de certifier intérieurement l'auteur de notre être , puis celle de percevoir le témoignage qui nous vient du dehors. Ainsi deux témoins déposent en faveur d'une seule et même vérité; mais la voix intérieure doit se soumettre à celle qui est hors de nous ; car autrement on ne concevroit plus la nécessité de la révélation en Jésus -Christ. De même qu'en fait d'histoire, la critique examine les témoins , recherche s'ils n'ont été ni trompés ni narrateurs infidèles , de même devons-nous sévèrement éprouver la voix de la conscience. En effet, ce dernier témoin possède une grande prépondérance sur le premier : il en altère souvent la déposition; souvent il croit en redire fidèlement les paroles , lorsque dans le fond il n'émet que ses propres pensées.
Ainsi le témoignage de vérités révélées ne peut, à tous égards , être confondu avec le témoignage d'un fait quelconque : il est faux que, dans la première comme dans la seconde hypothèse , la déposition de témoins auriculaires forme une autorité suffisante. Ce qu'un historiographe rapporte
d'un événement naturel, nous ne pouvons l'apprendre que par sa narration; que Carthage ait été prise par Scipion vEmilianus , c'est ce que nous font seuls connoître les auteurs anciens : la voix de la conscience se tait sur ce fait. Nous ne pouvons donc ici la confondre avec le récit des historiens. Mais il n'en est pas ainsi des vérités religieuses, car elles nous sont attestées par un double témoignage; en sorte qu'en passant dans notre intelligence, elles peuvent plus ou moins prendre la couleur de nos pensées , de nos affections. Aussi, avec l'Ecriture, Dieu nous a-t-il donné l'autorité de l'Eglise, afin que le fidèle perçût la divine parole sans aucune altération.
Si la conscience ne rendoit témoignage à. la vérité ; si , par le fait même de la nature , nous étions destitués du sens de Dieu, alors, si jamais toutefois la moindre idée pouvoit s'éveiller dans l'homme, alors peut-être la seule parole écrite formeroit-elle une autorité suffisante; car du moins , dans cette hypothèse , la voix intérieure ne pourroit étouffer la voix du dehors. Or, c'est ici que la doctrine de Luther sur l'Ecriture se rattache à toutes ses autres erreurs. En effet, si par le péché d'Adam vous anéantissez dans l'homme l'image de Dieu; si vous prétendez que l'esprit divin dépose seul dans nos cœurs, de ce moment celte proposition se trouve établie : l'Ecriture sainte
9^1 est la seule source, l'unique règle de foi. Telle est aussi la doctrine enseignée par l'architecte de la réforme ' . Ainsi , tandis que l'Eglise se proclame l'autorité vivante établie par Jésus-Christ, Luther, pour affermir l'homme dans la vérité, détruit l'intelligence et fait de la foi l'ouvrage de Dieu seul. Il dit : Ce n'est pas toi qui lis l'Ecriture, c'est l'Esprit saint.
Les réformateurs écartèrent toute activité humaine de l'affaire du salut. Dès que l'homme corrompu , disoient-ils , porte la main sur l'œuvre de Dieu , il la défigure horriblement. En conséquence l'Esprit seul enseigne à l'homme toute vérité , continuoient nos docteurs ; celui donc qui se tourne vers l'Ecriture , perçoit immédiatement les vérités qu'elle renferme. Sur ces principes, ils rejetèrent l'autorité de l'Eglise sans craindre que la raison, livrée à elle-même, ne franchît toute limite, ne substituât ses illusions à la parole de Dieu. Aussi, pour eux, quel sujet d'éprouver cette crainte? Ils avoient nié la raison.
Les protestans énoncent ces erreurs souvent avec une admirable naïveté. Qui n'a lu cent
* Epitome; comp. § 1. p. 543 : « Credimiis, confitemur et docemus , unicam regulam et normam , ex qua omnia dogmata , omnesque doctores judicare oporteat, nuUam omnino aliam esse, quam proplielica et apostolica, tum veteris, tnm novi testamenti scripta. » Solid. Dedar. forma dijud. controv. § 2. p. 605.
fois dans leurs ouvrages : l'Ecriture sainte est le seul juge en matière de foi ? Mais on confond ici , comme chacun le voit , le lecteur de la Bible avec la Bible même. N'est-ce donc pas autre chose de dire : l'Ecriture est la source de la vraie doctrine; autre chose : l'Ecriture est le juge de la vraie doctrine? La dernière proposition est évidemment fausse : autant soutenir que le code des lois est le tribunal même qui en fait l'application. Dès le commencement , Luther rejeta toute activité humaine ; il prétendit que ses propres pensées sur les choses du Ciel n'étoient pas moins l'ouvrage de Dieu , que son vouloir pour le bien. En conséquence il ne distingua plus entre l'homme et les Livres saints , et pour lors il érigea la doctrine, que l'Ecriture est juge des controverses concernant la foi\ Dans mille endroits, nous voyons les pères de la réforme tomber dans cette erreur; ainsi, par exemple, Zwingle écrit ces paroles' : « La voix du pasteur ne peut tromper; donc ce fidèle , cette église est infaillible , qui n'é-
■ * Nous savons bien que la proposition : l'Ecriture est seule juge en matière de foi, vouloit dire aussi que l'Ecriture s'explique elle-même ; que le contexte , la comparaison de plusieurs passages soulève toutes les difficultés ; mais il s'en faut bien que ce soit là toute la pensée des premiers réformateurs, et les dernières paroles , abstraction faite de toute autre considération , sont historiquement fausses.
^Zwingl. de vera et falsa relig. comment, opp. tom. II.
coûte que la parole de Dieu. » Nous l'avons entendu : l'Ecriture ne peut induire en erreur ; donc le chrétien qui se fonde uniquement sur l'Ecriture sainte , ne peut errer ; donc lire un écrit infaillible , et être personnellement infaillible , c'est la même chose. Mais les restaurateurs de l'Evangile ne s'en tenoient pas là ; ils concluoient , du même principe , la fausseté de notre doctrine , par cela seul que nous interprétons les Livres saints d'après l'autorité de l'Eglise.
Ainsi , Dieu porte le flambeau dans les intelligences de la même manière qu'il met le désir dans les cœurs; la pensée, comme le vouloir, est purement passive sous la main de Dieu : voilà le principe fondamental de l'enseignement protestant. Cette connexité logique est par elle-même de la plus haute évidence , et nous la trouvons clairement établie dans les écrits des réformateurs. Au jugement de Luther, le simple fidèle est le juge le plus libre entre tous ses maîtres; car, intérieurement instruit par DieUy il n'obéit qu'à
fol. 192 : « Haec tandem sola est ecclesia labi et errare nescia, quae solam Dei pastoris vocem audit , nam hsec sola ex Dec est. Qui enim ex Deo est , verbum Dei audit ; et rursus , vos non auditis, qui ex Deo non estis. Ergo qui audiunt, Dei oves sunt, Dei Ecclesia sunt , errare nequeunt : nam solum Dei verbum sequuntur, quod fallere nuUa ratione potest. — Habes jam , qusenam sit ecclesia , quae errare nequeat , ea nimirum sola , quac solo Dei verbo niîilur. w
la voix du saint Esprit '. Zwingle explique la pensée de Luther; et son témoignage doit avoir d'autant plus de force que nulle part il ne fait preuve d'un génie créateur. Dans tous ses ouvrages , c'est à peine s'il émet une pensée qui lui soit propre ; amplifiant les idées du maître , souvent il prétend de la manière la plus ridicule à l'originalité. II compare donc l'Ecriture au verbe qui a tiré toute chose de rien ; au verbe qui créa la lumière quand Dieu dit : Que la lumière soit \ De même que les prophètes furent subjugués par une parole intérieure ; de même qu'ils cédèrent à la voix de Dieu sans aucune réflexion , ainsi sommes-nous entraînés par la parole de rEcriture\ Mêlant la vérité à l'erreur, l'homme, dit-il, ne peut être instruit par l'homme ; car personne ne s'approche de Jésus-Christ, s'il n'est attiré par le Père. Que
* Luther, de instit. minist. Ecoles, opp. tom. II. fol. 584 : « His et similibus multis locis , tum Evangelii , tum totius Scripturae , quibus admonemur, ne falsis doctoribus credamus , quid aliud docemur, quam ut nostrae propriae quisquis pro se salutis lationem habens , certus sit , quid credat et sequatur, ac judex liberrimus sit omnium , qui docent eum, intus a Deo solo doctus. » Nous citerons d'autres passages plus bas.
2 Zwingl. de certitud. et clarit. verbi Dei. c. II. opp. tom. T. fol. 166 : « Tanta verbi Dei rertitudo et veritas, tanta etiam ejusdem virtus est et potentia , ut quaecunque velit mox juxta nutum illius eveniant. Dixit et facta sunt , mandavit et creata sunt...Dixit Deus, fiât lux, et facta est lux. Eccc quanta sit verbi virtus, etc. ■»
3 Loc. cit. c. III. p. 1G8 et scq.