‹ La Synthèse Des Connaissances Et L'HistoireChapitre 177 sur 277 · P. 312, 4° édit · texte numérisé non relu

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dire qu'il y a, au delà des phénomènes, des réalités incon-

naissables : il n’y a que des phénomènes, en deux séries,

physiques et moraux. Et cependant, comme Condillac,

comme les idéologues, comme les positivistes, comme tous

les Français, Taine ne peut renoncer à l’ancre sûre d’un savoir

solide : « Nous considérons la substance, la force, et tous les

êtres métaphysiques des modernes comme un reste des

entités scolastiques. Nous pensons qu’il n'y a au monde que

des faits et des lois »; mais nous tenons à ces lois, aurait-il” pu ajouter, et le scepticisme d’un Hume ou d'un Mill sur leur valeur et leur portée nous répugne. Il ne faut donc pas ramener la cause à une association fortuite, s’il ne faut pas. en faire un être distinct; il n'y faut point voir non plus un mystère : la cause est l'élément simple qui enferme les faits complexes. Une nécessité géométrique relie le fait générateur et les faits engendrés; l'esprit, par le pouvoir d’abstraire,

remonte des faits aux causes, c'est-à-dire des faits engendrés aux faits générateurs : et la science est une analyse qui implique, qui affirme dans l’ensemble des phénomènes une

unité; c’est une marche à rebours qui assimile le monde

mouvant, cet « écoulement universel », à une géométrie en acte. La mathématique est « comme un exemplaire préalable, un modèle réduit, un indice révélateur » de ce que les sciences d'expérience doivent devenir. La nature, considérée dans son fond subsistant, apparaît à nos conjectures « comme une pure loi abstraite qui, se développant en lois subordonnées, aboutit sur tous les points de l'étendue et de la durée à l’éclosion incessante des individus et au flux inépuisable des événements ». Le principe d'identité est le fondement de toute science, il en désigne le terme, et il donne l'espoir, puisque ce qui est primitif est dans tout, d'y atteindre. « Au suprême sommet des choses, au plus haut de l'éther lumineux et inaccessible, se prononce l’axiome éternel, et le retentissement prolongé de cette formule créatrice compose par ses ondulations inépuisables l’immensité de l'uni-

Dé uns transe LP CRRE

vers... Celui qui d’un élan pourrait se transporter dans son sein, y verrait, comme d’une source, se dérouler par des Canaux distincts et ramifiés, le torrent éternel des événements et la mer infinie des choses ‘.….. » Voilà une conception qui vient de Hegel, de Spinoza * et, en définitive, de Descartes : seulement la Substance a disparu, semble-t-il, pour ne laisser subsister que la Loi: et, au lieu de s'établir d’un bond dans cette loi, Taine veut qu'on s’y élève par degrés.

Comment, d’ailleurs, concilier son phénoménisme et son rationalisme — car, sous un nom différent et sous uné forme simplifiée, l’abstraction, c’est toujours la raison? Que sont les

. faits, qu'est-ce que la Loi, et quel est leur rapport? L'intention est intéressante plus que la conception n’est claire. La psychologie de Taine aboutit à une philosophie de l'immanence, fout à la fois expérimentale et qui comporte la connaissance progressive de l'absolu. — Mais cet absolu, qui fonde la nécessité, ce « fond subsistant » de la nature, qui apparait à nos conjectures comme une « pure loi abstraite » et dont la loi de conservation de la force est une « dérivée peu distante », comment l'expliquer? L'éternité de la loi suprême donne « le fond immuable des êtres, la substance permanente * » : mais alors, au lieu de déclarer que la sub- Stance, c'est « le groupement des faits », le rapport nécessaire, ne faut-il pas dire que le groupement des faits, le rapport nécessaire, implique la substance? N'est-ce point l'idéalisme que Taine entrevoit comme la conclusion de la science, au lieu de le poser à la façon de Hegel comme donnée première? Par quelques passages on pourrait le croire. Mais la nature, pour lui, n'existe pas seulement dans la pensée : il y a une réalité antérieure à la conscience: et il pourrait sembler que ce soit, au fond, un atomisme matérialiste dans lequel se développe la Formule suprême. Cepen- 1. Les Philosophes classiques du XIX° siècle, fin. L'ordre des phrases est ici interverti.

2. Voir Réforme de l’Entendement, trad. Saisset, t. IIT, pp. 336 sqq. 3. Préface de l’Intelligence, 4° édition.

dant Taine en est venu dans l’/ntelligence à concevoir l’objet d’après le sujet, si bien qu’en définitive la Nécessité géométrique se déroulerait dans un monadisme sans Volonté qui a de l'analogie avec celui d'Herbart.

Somme toute, malgré les contours précis du style, la pensée de Taine est loin d'être nette. Ce qu’il a combattu, d’ abord, c'est l'Unité de substance et, la transcendance de la substance, plutôt que la substance même : la substance est une pluralité aux groupements divers où la Loi met l'unité; on en vient à concevoir avec une grande probabilité l'essence des choses comme psychique, et la Loi peut-être comme « la persistance de l'énergie à travers la rénovation des effets ». Ce qu'il a combattu encore, c’est la Volonté considérée comme substance : or, il n’a pas distingué entre un pouvoir antérieur aux phénomènes, et qui les double, et une activité immanente aux phénomènes, qui en constitue la trame et qui leur donne un but. — Taine ne s’est occupé ni de l'être, sauf en passant, ni du vouloir, sauf pour le nier : c’est l'intelligence, c’est la mathématique, ce sont les lois, et c’est la Loi, qui ont absorbé son effort. Quoiqu'il se plût à contempler les forces de la nature, il n’en a étudié que le mouvant phénomène et que le déroulement mécanique *.

11 y a plus de vague encore, plus de contradictions dans la pensée de Renan, et c’est moins un philosophe qu’un curieux de philosophie et qu’un remueur d'idées : mais, outre que cette mobilité même, ce tâtonnement, si opposé au dogmatisme, est un trait caractéristique, il y a des idées dans son

œuvre qui, sous l’ondoiement des formes et parmi les jeux.

de l'artiste, reparaissent toujours plus ou moins saisissables. L'esprit est tout; le dogme positif est peu de chose, et c'est bien merveille s’il ne semble contradictoire; que dis-je?

1. Revue de l’Instruction publique (1855-56); les Philosophes du XIX* siècle, 1856 (préf. dans la 2° édit. en 1860); Étude sur Stuart Mill : 1864, dans la Revue des Deux Mondes, 1864, dans l'Histoire de la lilt. angl., t. V; De l’Intelligence, are édit. en 4870. Voir Caro, l’Idée de Dieu; Janet, la Cr ise phil.; Ravaisson. op. cit. Hommay, l’Idée de nécessité dans la phil. de M. Taine.

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