Préface aux Dialogues philosophiques, p. xiv
3. Dial. phil., p. 24; cf. p. 44 : Est deus in nobis ; agilante calescimus omnes ; P. 56 : Mens agitat molem. Cf. Fragments philosophiques, p. 171 : Spiritus intus alit.
Fo
qui suscite les combinaisons de la matière. Dieu, ou l’unité des choses, c’est donc le but atteint, l'idéal réalisé — ou, encore, c'est ce qu'il y à d’idéal dans les choses, c’est Fâme de tout ce qui est et de tout ce qui tend : Dieu est à la fois
« in esse et ën fierrn.
Conceptions qui doivent beaucoup à Herder, Fichte, Hegel,
Schopenhauer, mais où l’Idée concrétée, la Matière animée, — en somme, ce que Schopenhauer appelle la Volonté, — n'existe pas en soi : elle n’existe que dans ses manifestations. Philosophie où la finalité remplit le moule vide que constituent les mathématiques : car elles « ne fournissent pas de loi de la nature; mais, en donnant d’admirables formules pour exprimer les transformations de la quantité, elles
servent merveilleusement à faire sortir des lois de la nature.
tout ce que celles-ci contiennent. Elles n’apprennent rien sur le développement de l'être, mais elles montrent dans quelles catégories il était décidé de toute éternité que l'être existerait, en supposant qu'il dût exister‘. » Par les mathématiques, comme par les concepts métaphysiques, on plonge dans les abimes obscurs de l'éternel, de l'infini, mais on ne connait pas la réalité — ni ce monde d'atomes qui évolue par la poussée d'un ressort intime, ni les sources vives de l'être. Renän s'oppose sur ce point à Taine, ou plutôt il le complète. Mais, lui aussi, il croit à la connaissance progressive de l'absolu ?, — avec cette différence qu’introduisant l’idée de fin dans cetle évolution des choses, il clôt par le règne de Dieu ce que Taine appelle les « ondulations inépuisables » de l'axiome éternel : et ainsi connaître l'absolu, c’est pour l’un découvrir l’axiome initial, réaliser la conscience finale pour l’autre.
< Fragments, p. 174.
2, « Le triomphe de l'esprit, de vrai royaume de Dieu, le retour au modèle idéal, me semblent la fin suprème du monde. » Fragments, p. 185.
3. Ce n’est pas que Taine ne parle aussi de transformation dans la sociélé et d’idéal : « Qui ne se trouvera ennobli en découvrant que ce faisceau de
lois aboutit à un ordre de formes, que la matière a pour terme la pensée, que la nature s'achève par la raison, et que cet idéal auquel se suspendent,
Renan et Taine font effort tous deux pour renouveler la notion de substance, pour concilier l’idée d’une réalité qui subsiste avéc l'idée de transformation incessante. Tous deux, ils représentent une philosophie de l’immanence et du devenir — comme aussi, alors, M. Vacherot qui, dans la Méta- Physique et la Science', distingue le réel infini, seul objet de connaissance, et la perfection, objet de conception seulement ; en sorte que le monde existe, mais non pas Dieu, et que Dieu est l'idéal qui se réalise. M. Vacherot est intermédiaire entre Taine et Renan : Taine s’attache à la cause efficiente ; M. Vacherot reconnaît, outre la cause efficiente, la cause finale, outre le réel, l'idéal, mais il les distingue si bien qu’on ne s'explique plus leurs rapports?; Renan concrète l'idéal
à travers tant d'erreurs, toutes les aspirations de l’homme, est aussi la fin à laquelle concourent, à travers tant d'obstacles, toutes les forces de l’univers? » (Lit. angl., t. NV, p. 423.) Mais dans cette « géométrie vivante », le mot d’édéal où le mot de but désignent ce à quoi les choses aboutissent en: fait, non ce à quoi elles veulent aboutir. Lorsque Taine résume (Étude sur Carlyle) cinquante années de philosophie allemande dans l'idée de développement (Entwiekelung), il entend par là un enchaînement, une solidarité, et non un progrès organique de tout ce qui est : « Si on l'applique (l’idée de développement) à la Nature, on arrive à considérer le monde comme une échelle de formes et comme une suite d’étals ayant en eux-mêmes la raison de leur Succession et de leur être, enfermant dans leur nature la nécessité de leur cadueité et de leur limitation, composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant à lui-même, épuisant lous les possibles, et reliant toutes choses depuis le temps et l’espace jusqu’à la vie et la pensée, ressemble par Son harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et immortel. » (Litt. angl., t. V, pp. 274-275.) Il y a un passage (fin de l’Intelligence) où Taine dit que le principe de raison explicative doit s'appliquer à l'existence même : et il cite Leibnitz. Mais le Principe de raison leibnitien est le principe du mieux, et le mieux ne joue aucun rôle explicite dans la philosophie de Taine : « Ne pourrait-on pas admettre... que l'existence réelle n’est qu'un cas de l'existence possible, cas particulier et singulier, où les éléments de lexistence possible présentent certaines conditions qui manquent dans les autres Cas? » (T. II, p. 462, 4° édit.) D'ailleurs, ces questions, déclare Taine, sont « au delà de nos prises actuelles ».
1. 1858. Voir Renan, l’Avenir de La métaphysique (à la suite des Dialogues); Caro, Janet, Ravaisson, ops. cits. M. Vacherot a dit lui-même que Taine l’a représenté dans M. Paul des Philosophes du XIX° siècle : mais M. Paul n’exprime pas toute la pensée de M. Vacherot.
2, « Si l’on supprime l’homme, Dieu n’existe plus ; point d'humanité, point de pensée, point d’idéal, point de Dieu, puisque Dieu n’existe que pour l'être pensant. L’être universel, le Dieu réel, s’il est permis de parler ainsi, existerait toujours, attendu que l'être est nécessaire, et que l'être pensant n’en est qu’une forme contingente, si supérieure qu’elle soit; mais le Dieu vrai aurait cessé d’exister. » T. II], conclusion.
dans la nature, sans d’ailleurs insister assez sur le rapport de la cause efficiente et de la cause finale, sur le comment des
choses. M. Vacherot est plus dogmatique, — quoique pour :
lui-mème il y ait du mystère, — et il est métaphysicien pur : les deux autres sont plus réservés, et ils ont pour mérite principal, ayant vu tout à la fois la place de l’histoire dans les sciences et le rôle des sciences dans la philosophie, d'avoir voulu écrire l'histoire en savants et en philosophes. Que l’un n'ait pas expliqué le mouvement de l'histoire, ni l’autre assez dégagé de lois générales; que l'un s'attache surtout à démontrer l'existence de certaines causes permanentes, l’autre à saisir l'activité de l'instinct etla spontanéité du génie : iln°y a rien là qui ne suive naturellement de leur point de vue général; et ce n’est point le lieu de faire la critique de leur œuvre, mais bien seulement d'en signaler l’idée directrice”.
Cournot a été amené à s'occuper, lui aussi, de l'histoire; et ce qu'il a pris à tâche, c’est d'y démêler de l’ordre *. Pour lui, il y a un ordre dans les choses, au milieu du hasard et qui le domine, comme il y a une raison dans l'esprit, au-dessus de toutes les facultés et qui les dirige. « Le rapport de la raison et de l’ordre est extrême; l’ordre est ami de la raison et son propre objet. » Le mot est de Bossuet : Cournot l'a fait sien. La raison cherche les lois qui constituent l'harmonie du monde, et elle leur attribue des degrés divers de probabilité. Somme toute, la raison n’est qu’un sentiment intime, une sorte de tact spéculatif. La philosophie a pour rôle, d’une part, en critiquant la connaissance scientifique, de découvrir une faculté supérieure mais non transcendante, qui donne la probabilité et non la certitude; d'autre part, de recueillir les probabilités les plus hautes et, la critique faite, d'établir, en quelque sorte, des conclusions hypothétiques. La matière est
4. Renan : l'Avenir de la Science, écrit en 1848-49; Fragments philosophiques, écrits autour de 4860; Dialogues philosophiques, écrits en 1871. Voir Caro, Janet, Ravaisson, ops. cits. Sur les fluctuations de Renan, voir Séailles, Ernest Renan; Henri Berr, Vie et Science.
2. Considéralions sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes (1872).
une réalité, elle est « l’assise fondamentale, le support de toute l'architecture de la nature »; mais, connue dans l'esprit, elle ne peut être conçue que par analogie avec l'esprit; dans la vie, quelque chose s’ajoute à la matière; dans la raison, quelque chose à la vie; l'âme enfin est supérieure à la raison. Cette hiérarchie, d’ailleurs, est-elle l’effet d’une évolution intime ou résulte-t-elle d'éléments superposés? C'est sur quoi Cournot ne s'explique pas, et sa philosophie du probable laisse une place à la croyance !.
Il était naturel que, dans cette crainte du dogmatisme et parmi ces formules diverses de positivisme où les lois effcientes et finales étaient mises en évidence, on remontät jusqu'à Kant — qui, par sa critique, avait, tout à la fois, borné la connaissance aux phénomènes et assuré la fixité des lois.
On a vu plus haut que la philosophie écossaise avait tiré parti du kantisme pour développer ce qu’elle contenait de germes sceptiques. Hamilton, avec Kant, avait déclaré que le conditionné seul est concevable, et il avait dépassé Kant en rejetant le concept même d’absolu; il avait donné — ainsi qu'après lui son disciple Mansel — un grand éclat à ce principe de relativité de la connaissance : il avait combattu avec force et la métaphysique intuitive de Schelling? et la psychologie rationnelle de Cousin. Mais il aboutit à rétablir une doctrine analogue, sinon à l’idéalisme allemand, du moins au spiritualisme français, le « Réalisme naturel » : et il le fit par le procédé intéressant — mais qu'il appliqua grossièrement et pour ainsi dire trop en bloc — de la croyance. « Cefte obligation de croire l’inconcevable ne doit pas élonner; ne sommes-nous pas forcés de croire aux données de la
1. Voir surtout Essai sur le fondement de nos connaissances et sur les carac- Lères de la crilique philosophique (1851) et Matérialisme, Vilalisme, Kaliona- ” lisme (1875). — Ravaisson, Janet, ops. cits.; Liard, Un géomètre philosophe, Revue des Deux Mondes, 1° juillet 1877.
2. L'idéalisme allemand, dès le début du siècle, a exercé une certaine influence en Angleterre, mais vague, plutôt littéraire que vraiment philosophique : Coleridge, plus tard Carlyle.
conscience qui, ne pouvant se ramener à des principes supérieurs, demeurent incompréhensibles? Nos affirmations originelles sont moins des connaissances que des croyances (là gît l'opposition d'Elamilton à Cousin). La croyance a une certitude supérieure à celle de la connaissance : celle-ci repose en définitive sur une croyance primitive et en {ire tout ce qu'elle a de certitude, tandis que la croyance est la source de toute certitude... Nous sommes contraints d'abandonner l’orgueilleux aphorisme : /ntellige ut credas d’Abélard, pour nous contenter de l’humble : Crede ut intelligas d'Anselme*. »
Mais s’il revêlit diverses formes en Angleterre et en Allemagne, c'est en France, au milieu du siècle, avec M. Renouvier, que le néo-criticisme a eu le plus d'originalité. — Lui aussi, d’ailleurs, ce penseur indépendant et sincère, fut de bonne heure frappé du rôle que joue la croyance dans l’acte ou dans la suite des actes par où un homme s'attache à une doctrine. D'une première étude des philosophes modernes il tira cette conclusion : qu’il fallait concilier à la façon de Kant l’expérience et les concepts & priori, en renonçant à atteindre les êtres en soi; faire intervenir la croyance dans les questions qui dépassent l’ordre des phénomènes; rendre compte des antinomies de la spéculation transcendante ?. À titre donc de postulat, et non point de vérité évidente, il admit alors la réalité de l'être infini, — une infinité de monades constituant au sein de Dieu le sujet et l’objet, la pensée et l'étendue : et par cette conception il chercha à concilier les antinomies. Il affirma que dans toute la philosophie moderne, de Descartes à Kant et Hegel, le principe — ouvertement ou non, consciemment ou non appliqué — de la conciliation des contradictoires — moi et non-moi, fini et infini, déterminisme et liberté — avait présidé à la métaphy-
1. Voir Stuart Mill, {a Philosophie de Hamillon, et la préface du tradueteur, p. xxXvITI. à
2. Voir, dans l’Esquisse d’une classification systématique, Comment je suis arrivé à cette conclusion, t. IX, p. 362.
sique : lui-même, en conséquence, il voulait fonderun « vaste éclectisme, mais un éclectisme méthodique, embrassant dans ses solutions l’ensemble du mouvement cartésien, en même . temps que les vues les plus hardies des penseurs antérieurs à Descartes et postérieurs à Kant: Giordano Bruno, Hegel. — Ce mot éclectisme était tout à fait de circonstance en 1842 En
Mais une sourde inquiétude continua à faire travailler la pensée de M. Renouvier : il ne put se résoudre à sacrifier le principe de contradiction; et il chercha s'il ne fallait pas bien plutôt, par le sacrifice d’un des termes, résoudre les antinomies de fini et d'infini, de liberté et de délerminisme — comme aussi de chose et d'idées, d'évolution et de création, de bonheur et de devoir : et c'est le second terme qu'il crut pouvoir rejeter. Le fini est le vrai”; il n'y a que des phénomènes, qui ont un commencement absolu — en sorte qu'il peut toujours se produire des commencements absolus; le temps, l’espace, la matière sont des rapports que soutiennent les phénomènes : et il ne faut parler ni de la substance, ni de cet Absolu inconnaissable qui est comme l’abstraction de la substance. « Il n’est pas nécessaire que nous comprenions toutes choses »; l’incompréhensible est préférable au contra-
4. Esquisse, p. 369. Voir le Manuel de la philosophie moderne. Préface, p. VI : « On rencontrera dans la conclusion dogmatique de ce livre un grand mot, écleclisme, sur lequel on dispute beaucoup aujourd’hui, et sur lequel on s'entend très peu... Le tort des systèmes est de se croire ennemis el de se combattre quand ils ne sont que contradictoires, et quand la contradiction siège dans la raison même. Il serait consolant de regarder l’erreur comme rare chez les plus grands esprits, et si l’on parvenait à justifier Cet aperçu, la haute imparlialité de notre siècle et son enthousiasme pour l’histoire, et, si lon peut dire, son amour pour les contraires, recevraient la première et la plus naturelle des explications... Voilà œuvre à laquelle j’essaye de donner un commencement systématique, afin de venir en aide à ce que je crois être le sentiment confus d’un très grand nombre. » Livre septième, IT, 1, p. 412 : « … L’éclectisme n’a pas fini son œuvre : il la commence. Nous vivons dans un siècle profondément éclectique, et le nouveau créateur de ce vieux mot Va admirablement choisi pour servir de drapeau à l’âge des réhabilitations, à celui des études historiques et critiques... Et, on peut le dire, jamais ce mot, bien rarement employé antérieurement à notre époque, trop peu compris encore aujourd’hui, n’a pu être entendu, avant nos jours, dans ce sens admirable où beaucoup d’hommes de cœur et d'intelligence se mettent à l’envi à l'entendre et à le pratiquer …. »