Ibid., p
le passage de l'inférieur au supérieur ‘; pour éviter enfin la transcendance, unir par un artifice imprévu le Créateur et la création, l'unité et la pluralité, le fixe et le changeant — comme si, d'ailleurs, sans quelque chose de subsistant, cette conscience primilive pouvait rayonner dans l'univers! Rien n'est plus significatif que de voir ce vigoureux esprit s'embarrasser dans la question du grand « empire », des petits « empires » et de leur rapport. Et rien n'est plus intéressant que de voir, tandis que des psychologues-métaphysiciens affirment partout l'amour, la hberté, la volonté, ce criliciste — après Kant et certains de ses disciples — opposer à l'évidence intellectuelle la croyance, qui interprète le monde en fonction de la loi morale ?, la croyance, qui est une sorte de pari *, mais qui réalise son objet ou qui tend du moins à le réaliser “ : au fond, n'y a-til pas là quelque chose de la doctrine de l'idéal? — Et la Pensée moderne, parmi tous ces systèmes, dans ses doutes qu’elle voudrait
vaincre, n'est-elle pas hantée surtout par le désir d'expliquer et la pluralité une et la mouvante réalité?
Au point où nous sommes arrivés, il faut considérer un instant quelques effets produits par la spéculation. — Au lieu de concevoir deux mondes, — l’un transcendant, auquel l’autre serait suspendu, — on tendait à ne plus admettre qu'un seul ordre de réalité et à chercher dans les choses mêmes le comment et le pourquoi des choses. Mais l'aspect élait nouveau et déconcertant de cet univers qui n’était plus gouverné du
4. M. Renouvier croit au progrès, mais il attaque l’Évolutionisme.
2. D'ailleurs, cette loi morale, comme Kant iui-même, M. Renouvier la prend trop pour une donnée première, irréductible. Le néo-criticisme, avec M. Renouvier et M. Pillon, — autrefois infatigable rédacteur de la Critique philosophique et directeur aujourd’hui de ?’Année philosophique, — et leurs disciples français, attache une plus grande importance à la Critique de la Raison pratique qu’on ne le fait en Allemagne et en Angleterre.
3. M. Renouvier rappelle, entre autres, Pascal et Rousseau. (Voir Esquisse, t. Il, pp. 299 sqq.) Le criticisme, pour lui, va rejoindre la religion dans son essence.
4. Voir Ravaisson, op. cit.; Janet, la Phil. franc. contemp.; Dauriac, Grande Encyclopédie, article Criticisme.
dehors : il y avait — comme l’a dit précisément M. Renouvier — une cosmodicée à faire, pour remplacer les théodicées désormais condamnées ou suspectes. Et, tandis que s’agitait la question des rapports du tout et des parties dans l’immanence, il était naturel qu’une philosophie se produisit, née du trouble et de l’impatience; sentimentale, morale, avant tout, mais fondant ensuite ses conceptions morales sur un système du monde; et qui, ou bien — préoccupée de l'individu et de ses droits au bonheur — établit une sorte d’optimisme égoïste et « satanique »°', ou bien — frappée des misères, de l'infirmité, de la caducité humaines — renouvelät le pessimisme et l'ascétisme hindous *.
Mais précisément le cycle est clos : le point de départ de la longue recherche qui aboutit ici, c'était l'inquiétude de ce temps sur la destinée humaine et sur la règle de vie. Cette inquiétude va jusqu'à se traduire dans la spéculation; la pensée réfléchie reflète les troubles que son travail à fait naître : mais c'est à elle aussi, en continuant ce travail, de dissiper ces troubles. Elle rejette les conclusions téméraires et poursuit son œuvre; mais dans ces coups de désespoir elle comprend mieux de quel profond intérêt, de quelle nécessité vitale est l’œuvre même qu'elle poursuit.
1. Max Stirner, plus tard Nietzsche. Quelque chose de cela peut-être dans Renan, par endroits. — «Je n'ai rien au-dessus de moi, ni en dehors de moi, ni en moi. Je ne suis pas. soumis à l'esprit; l’esprit comme la chair ne peuvent être envisagés que comme des qualités du moi, comme une propriété du moi. Ce qu’on appelle liberté de l'esprit est un esclavage du moi, car le moi est plus que chair et esprit. Le moi est l'indicible.….. Pas plus qu’au-dessus de moi, je n’ai à côté de moi quoi que ce soit qui me lie el m'impose des devoirs. Je n’ai pas à me considérer comme une individualité à côté d’autres individualités, mais bien comme le seul individu qui existe pour moi. Tout le reste, hommes et choses, est mon bien, ma propriété dans la mesure où ma force me permet de me l’approprier. » Max Stirner, der Einzige und sein Eigenthum (1845), cité par J. Thorel, les Pères de l'unarchisme, Revue Bleue du 15 avril 1893.
2, Voir Caro, le Pessimisme; James Sully, idem; Renouvier, Esquisse et Année philosophique, 1892; Bernard Pérez, Revue phil., janvier 1892.