‹ La Synthèse Des Connaissances Et L'HistoireChapitre 220 sur 277 · II. LA CONNAISSANCE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

II. LA CONNAISSANCE HISTORIQUE

1. L'Empirique et le point de vue historique. — La Mathématique étudie le multiple en tant qu'un, le changeant en tant qu'identique, le discontinu de la quantité ct de la qualité en tant que continu : mais la disconlinuité résiste à l’explication des choses par la continuité mathématique. La multiplicité changeante du phénomène s'impose à nos sens et inquiète notre esprit.

Or il y a une science du discontinu en tant que discontu, et c'est l'Historique; et il faut maintenant tâcher à bien comprendre.en quoi consiste, sur quoi est fondée cette catégorie de la connaissance.

Étudier la succession des coexistences, tel semble être le point de vue historique : comment l’espace, en quelque sorte, se modilie-t-il dans le temps? L'Empirique, comme mathématique, considère les successions et les coexistences constantes; comme historique, elle considérerait les phénomènes

1. Herschell, Discours, p. 31..« … Selon l'expression très heureuse de J.-B. Dumas, tous les êtres vivants ne sont que de l'air condensé. Les végétaux n'existent que grâce à l'air, etles animaux n'existent que par les végétaux. Les éléments des végélaux sont eux-mêmés de l'air et les animaux vivent des végétaux; la liaison est étroite, intime, directe : l'homme est de l'air condensé. Et comme cet air, depuis des siècles que l'humanité existe, n’a fait que traverser incessamment les corps de nos ancêtres, en faisant partie pour un temps et se dégageant ensuite, notre corps actuel est fait des mêmes éléments que celui de nos devanciers. Notre substance est la leur. Et cette substance qui est aussi celle des végétaux passés, va sans cesse circulant à travers l'espace en une marée qui ne se lasse point. Aujour- (’hui ou demain, fleur ou fruit, elle s’incorporera ici dans le lent organisme d’un mollusque, là dans le cerveau d’un Descartes, d’un Pascal, d’une Jeanne d'Arc ou d'un Shakespeare. Elle ne s’arrète jamais; son cycle. semble infini... Cet air qui nous frappait doucement au visage tout à l'heure, c’est toute la vie passée, c’est une myriade d’existences, ce sont nos devanciers, ce Sont aussi les morts que nous pleurons. » H. de Varigny, l'Air et la vie, Rev. des Deux Mondes, 1° juillet 1893.

" HR arx + de ie ta . RE ST PUS IN LR TE j— En L CAUSE EL ADR pe LE et CR Aug le, FR PS UE TN Fe

dans leur rapport avec les groupements, les groupements dans leur rapport avec les phénomènes, elle expliquerait les uns par les autres, et ainsi, combinant le temps et l’espace, avec la même étoffe, en quelque sorte, des choses, ferait tout apparaître par une série de transformations. — Mais si l'Historique consistait essentiellement à établir ces rapports de causalité, en vérité, elle n'expliquerait rien. La causalité, au regard de l'esprit, c'est la permanence; au regard des sens, c'est le changement : chercher parmi le changeantla causalité, c'est préciser le rapport de ce qui est apparu avec ce quiapparait, mais non expliquer comment il apparaît du nouveau. « L'obscure nolion de cause, a dit quelque part CI. Bernard, doit être reportée à l'origine des choses : elle n’a de sens que celui de cause première ou de cause finale; elle doit faire place dans la science à la nolion de rapport ou de conditions. » Mais l'esprit n’est pas en repos pour avoir suivi dans la « produclion de rapports différents » la « création d'êtres et de phénomènes nouveaux ‘ ». Il lui faut le pourquot; il lui faut une causalité véritable qui explique le nouveau comme autre, au lieu de le trailer comme meme. Or l'Iistorique, en réalité, repose sur un principe propre. On pourrait concevoir une Historique pure qui ferait pendant à la Mathématique ?, et

2. Cournot me parait être un des seuls penseurs qui aient eu la notion de celte science abstraite générale : « Un jour viendra peut-être où, conformément.… aux indications de Leibnitz, on tentera l’ébauche de cette dynamique supérieure dont les règles, jusqu'ici confusément entrevues, contiendraient dans leur généralilé celles de la Dynamique des géomètres et des mécaniciens... ces adages reçus également en physique, en médecine, en morale,en politique: «Toute action entraîne une réaction; — on ne s’appuie que sur ce qui résiste », et d’autres semblables, sont autant de manières d'exprimer certaines règles de cette Dynamique que nous qualifions de supérieure, parce qu’elle gouverne aussi bien le monde moral que le monde physique, et sert à rendre raison des phénomènes les plus délicats de lorganisme, comme des mouvements des corps inertes ». Et dans une note, ici, Cournot cite un passage curieux de Bacon à propos de cette maxime : vis unila forlior. « Lorsque Héraclite, surnommé l’Obscur, dit Bacon, publia un certain livre qui n'existe plus aujourd’hui, les uns y virent une dissertation sur la nature, les autres un traité de politique. Je ne n'en étonne pas : car entre les règles de la nature et celles d’une bonne politique il y a beaucoup d'accord et de ressemblance, les premières n’étant que l’ordre suivi dans le

M ends din, Sd ee À dun ons

d'où l'Empirique dépendrait dans l’un de ses points de vue. C'est le fondement de cette science qu'il s'agit ici d'établir.

2. L'Historique pure. — Revenons au moi, à la définition que nous en avons donnée, aux caractères de la réalité qui le constitue.

Le moi est une réalité une, et wnifiante; tout ce qui enveloppe celte unité et avec quoi il est en rapports l’inquiète et le gène, et le vrai moyen pour lui de se préserver, c'est, en somme, de s'amplifier : ainsi, ce qui le limite, il doit se l’annexer ou se l’assimiler. La tendance à être, à persévérer dans l'être, qui est l'expression de l'unité réelle, se complète par la tendance à être plus ou plutôt à être sans limites, qui est l'expression de l'unité sentante, — de l’unité qui ne se pose qu'en s'opposant, et qui ne s'aperçoit que par et dans la multiplicité. Le moi élant unité, et n'élant pas tout ce qui est, et sentant qu'il n’est point tout, doit être synthèse. Dans la volonté comme dans l'intelligence, ce caractère synthétique se manifeste : comment il se manifeste par la volonté, dans la pratique, l’occasion d'y insister ne tardera pas à s'offrir; mais comment il se traduit par l'intelligence, dans la spéculation, c’est ici précisément notre sujet.

L'esprit est unité et, envahi par le multiple, il l’unifie. Son unilé, mullipliée, de multiplicité redevient unité: elle se défait et elle se refait : l'unité vide se défait pour se refaire

en riche synthèse. Dans l'esprit, le principe d'identité — ce

qui est est — n'exprime donc pas toute l'essence du moi, tout le fond de l'esprit ; il faut le compléter par celui-ci : ce qui

gouvernement du monde, les secondes l’ordre suivi dans le gouvernement des États. » La magie des Perses, selon Bacon, c'était l'application à la politique des observations faites sur Le monde. « Magia apud Persas pro sapientia sublimi et scientia consensuum rerum universalium accipiebatur. » (Voir Essai sur les fond. de nos conn., chap. x1, t. 1, pp. 328-329.) Les éléments de cette science générale sont partout mélés, semble- t-il, dans la psychologie, dans la mécanique, dans la logique — dans la mathématique même. Dans la logique, le jugement, le syllogisme se réfèrent à la mathématique si l’on considère la permanence du rapport exprimé, mais non plus si l’on considère la compréhension et l’extension, les relations établies entre les apparences de la réalité; et dans la mathématique, il y a des considérations d'ordre qui ne

- Sont pas sous la dépendance du principe d'identité.

est devient, de mulliple, unité. Ce que des philosophes ont appelé principe d'ordre, de raison, de finalité, d’intelligibilité, c'est là, sous des aspects divers, ce dont nous faisons le principe d'unification — en en montrant l'origine et le sens psychologiques, le sens et la portée scientifiques. Pour qu'il y ait connaissance historique, il faut qu'il y ait intelligibilité non du comment, mais du pourquoi, de la fin, ou encore de la cause mème de la cause. Ce qui change, pourquoi changet-11? ce point de vue introduit dans la science générale l’a renouvelée. La Mathématique considère l'unité qui est sous le multiple et le changeant; l'Historique, l'unité qui devient dans le multiple et par le changement. L'Historique est la science de l'unité dynamique.

Un Leibnitz, un Herder, un Hegel représentent, sous des formes différentes, — plus ou moins ramassées où comme déployées dans le temps, — l'emploi conscient, mais téméraire, arbitraire, de ce principe d'unification ‘. L'emploi scientifique, prudent et pourtant profond, de ce principe, — qui met un plan, une Loi dans le devenir des choses, qui explique le changement par l'être même, — il faut, pour le comprendre, revenir sur le concept des lois naturelles et en : analyser la signification, mieux que nous ne l’avions fait encore, autrement peut-être qu'on ne fait d'habitude.

Dans un monde sans discrimination, dans l'unité absolue, il n'y aurait ni causalité, ni lois par conséquent; dans l'absolue diversilé, dans une pluralité de mondes, en quelque sorte, il n y aurait n1 lois, ni même causalité. La causalité implique une cerlaine unité primilive sous le changement : les lois impliquent une certaine unification réalisée dans le changement. Par les lois, la causalité, passage de l'unité au multiple, est le retour du multiple à l'unité. Les lois naissent de la cau-

1. Pour Herder, en particulier, voir Delbos, op. cèl., pp. 280-981. « … Dans la nature entière règne une loi nécessaire, .en vertu de laquelle l’ordre se dégage du chaos, les forces actives des virlualités assoupies. L'effet de cette loi est inévitable... »

Page 1