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III. LA CONNAISSANCE EMPIRIQUE ET LA CONCILIATION DES POINTS: DE VUE

Comment peut-il y avoir à la fois multiplicité et unité,

identité et changement? Comment se concilient ces sciences contradictoires, la Mathématique et l'Historique? Sur ce problème capital, je ne veux présenter que quelques réflexions.

Sans doute il ne serait pas impossible — s'il le fallait absolument — de joindre tant bien que mal les données et les hypothèses des sciences pour construire une cosmogonie telle quelle *. Mais les synthèses scientifiques prématurées sont aussi caduques que les constructions métaphysiques, plus fausses que certaines de celles-ci. Il faut bien se rappeler que notre ignorance est encore accablante et que, par exemple, nos théories physico-chimiques sur la constitution de la matière sont des conceptions grossières de l'esprit — utiles quand la réalité sensible répond aux conclusions de nos raisonnements, commodes assurément, mais non pas nécessairement vraies. Nous devons tenir ferme les deux bouts d’une chaine : d’une part, cette réalité sensible, observable et toujours mieux observée, qui s'oppose à nous et qui se ramène à nous peu à peu; d'autre part, les principes qui sont et l’expression du moi et l'irrésistible extension du moi à la réalité entière. Mais l'entre-deux nous échappe en partie. Et il n’y a pas lieu de nous étonner ou de nous plaindre. Le monde de l'apparence sensible est à la fois tout ce qu'il y a de plus et tout ce qu'il y a de moins réel; la réalité qui s’y révèle, s'y

1. M. Paulhan, — avec sa syslémalisation et sa loi de finalité universelles, — M. Tarde, — avec sa loi de répétition et sa logique universelles, — M. Pioger. — avec sa loi de solidarisation, — M. Izoulet, — avec sa métaphysique de la sociologie, — bien des penseurs cherchent à indiquer ou à cons-

truire des systèmes généraux des choses, fondés plus ou moins sur la science, et qui ne sont pas sans points communs.

LES CATÉGORIES DE LA CONNAISSANCE. 367 limite, en effet, d'un contour qui est l'intersection du sujet et de l'objet, qui est quelque chose de hautement significatif et d'absolument décevant en soi. Or la science, qui a pour but

A de connaître la réalité objective, — ou plutôt, puisqu'elle

repose sur une connaissance & priori, de vérifier la prescience de l'esprit, — s'oublie quelquefois parmi les apparences qu’elle interroge : des théories dont les éléments sont empruntés à l'apparence prétendent expliquer la réalité objective dans son fond. Mais dès lors qu'en un sens ce que voient nos yeux est un voile tendu sur le réel et qui nous le dérobe !, est-ce . qu'avec des emprunts fails à l'expérience visuelle — ou encore tactile — il est possible de nous représenter le fond des choses? Etsi les principes de l'esprit donnent à la science qu'ils fondent un caractère contradictoire et déconcerlant, ne faut-il pas, pour échapper aux difficultés, regarder plutôt du côté de la réalilé qui fonde elle-même les principes, que du côté des apparences sensibles et des théories, trop voisines de ces apparences, — dont la seule raison d’être, en somme, est de servir, pour ainsi dire, de véhicule aux principes?. « Qu'un physicien imagine un système formé d’un noïbre immense de petits corps animés d’un mouvement stationnaire ; qu'il suppose la force vive moyenne de ces pelits corps proportionnelle à la température absolue; que, par des suppositions convenablement choisies sur leur nombre, leurs dimensions, les mouvements qui les animent, les forces qu’ils exercent les uns sur les autres, il arrive à déduire le principe de l’équivalence de la chaleur et du travail, voire le principe de Carnot, de l'application des théorèmes de la mécanique à ces pelits corps; el il sera tenté de s'écrier : « Voilà comment

1. « L’œil, avee lequel nous croyons voir, n’est lui-même qu’un produit de notre représentation; et quand nous trouvons que nos images visuelles sont provoquées par la structure de l'œil, nous ne devons jamais oublier que l’œil lui-même avec toule sa structure, le nerf optique, le cerveau et toutes dispositions que nous pourrions encore y découvrir comme causes de la pensée, ne sont que des représentations qui forment, il est vrai, un monde dont toutes les parties se relient entre elles, mais un monde qui nous invite à aller au delà de lui-même. » Lange, op. cit., t. 11, p. 459.

est fait le monde‘! » Qu'un chimiste non seulement explique en général les combinaisons chimiques et leurs lois par des atomes, — particules d'espèces différentes, identiques dans chaque espèce, discrètes, étendues, indivisibles, immuables, — par leurs affinités et leur valence ou capacité de saturation; mais qu’en outre il voie certaines difficullés, l’isomérie, par exemple, résolues par une représentation de la « topographie des atomes » à l'intérieur des molécules, par des considérations géométriques *; et il sera tenté de regarder ces schèmes comme reproduisant l’arrangement des atomes dans l’espace, de s’écrier : « Voilà comment la matière est constituée! » — Il n’est pas nécessaire de rappeler longuement à quels débats a donné lieu, au point de vue scientifique pur, la théorie atomique : bien qu’elle soulève des difficultés techniques, elle vaut par le nombre des faits qu'elle coordonne et par les déductions qu'on en peut tirer‘; mais les progrès que la science lui doit ne sauraient rien prouver au delà de son. opportunité et de sa fécondité. « Roman ingénieux et subtil », «convenlion de langage », suites de « considérations symboliques » ou de « signes représentatifs », dit M. Berthelot : « ce serait méconnaître étrangement la philosophie des sciences naturelles et expérimentales que d'attribuer à de semblables mécanismes une portée fondamentale. En effet, dans l'étude des sciences, tout réside dans la découverte des

1. Duhem, Quelques réflexions au sujet des théories physiques.

2. On trouvera des détails — et des réserves aussi — à ce sujet dans Ostwald, Abrégé de Chimie générale, chap. 1v de la S/œchiomeétrie. Noir sur la « déroute de l’alomisme », Ostwald, Rev. gén. des sciences, 15 novembre 1895; voir aussi la réplique de Brillouin « Pour la matière » (15 décembre) et la lettre d’Ostwald sur l « énergétique » (30 décembre).

3. Voir Friedel, préface du livre de Stallo, et Wurtz, La Théorie atomique : «.… Quel que soit le sort de l'hypothèse dont il s’agit, une chose est acquise définitivement : c'est la nolalion que nous appelons atomique puisqu'il faut bien lui donner un nom, mais qui est indépendante Jusqu'à un cerlain point de l'hypothèse qu'elle rappelle » (p. 240). Wurtz, le grand propagateur de la théorie, très convaincu de sa « fécondilé », de sa « puissance », ne la prenait pas néanmoins pour vérilé démontré: Cf. Ostwald (p. 6) : «.. L’yhpothèse atomique n’est qu'une image qui représente admirablement les propriélés et les actions des corps telles que nous les connaissons aujourd’hui. La vraie nature de 11 matière nous est aussi inconnue qu'indifférente. »

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