‹ La Synthèse Des Connaissances Et L'HistoireChapitre 81 sur 277 · Voir, en Particulier, son premier Discours · texte numérisé non relu

Voir, en Particulier, son premier Discours

point un pis-aller, mais la vraie et directe révélation !. D'autre part, l’idée que la nature est bonne, livrée à ellemême, n’est pas si contradictoire, à tout prendre, avec l'idée que la nature est corrompue par la chute et que l’homme est « un roi dépossédé »; l’idée surtout qu'il faut suivre l'élan de son cœur et que là est le bien, n’est pas si différente, en un sens, de celle-ci : qu'il faut croire et que là est le salut. « Monseigneur, disait Rousseau à l'archevêque de Paris, je suis chrétien et sincèrement chrétien, selon la doctrine de l'Évangile. Je suis chrétien, non comme un disciple des prêtres, mais comme un disciple de Jésus-Christ. » Il est chrétien, en somme, comme Pascal dans les passages où l’auteur des Pensées entend la foi d'une facon très large et l’oppose aux erreurs ou aux lenteurs du raisonnement : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point... C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison ? »; et ailleurs : « Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur; c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les derniers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n'y à point part, essaye de les combattre. Les pyrrhomiens, qui n'ont que cela pour objet, y travaillent inutilement... C’est sur les connaissances du cœur et de l'instinct qu’il faut que la raison s'appuie... Les principes se sentent, les proportions se concluent, et le tout avec certitude, quoique par différentes voies... Cetle impuissance (de la raison) ne doit donc servir qu’à humilier la raison, qui voudrait juger

1. Je laisse bien entendu de côté ici tout ce qui les sépare — comme aussi tout ce qui les rapproche — dans leur conception d’une vie selon la nature. — Il faudrait, avec Montaigne, rappeler Hume : « Un sceptique raisonnable n’a pas d'autre prétention que de rejeter les arguments abstraits, ambitieux, raffinés. Il adhère au sens commun et aux instincts manifestes de la nature humaine. 11 accepte toutes les raisons qui le frappent assez fortement pour

qu'il ne puisse les repousser sans se faire violence à lui-même. Or les argu-

ments de la religion naturelle sont précisément de cette nature. » Dialogues sur la Relig. natur. (cité par M. Compayré, la Phil. de D. Hume, p. 332).

2. Ed. Havet, art. xxiv, 5; cf. 2bid., 52 : « La raison agit avec lenteur. . Le sentiment n agit pas ainsi : il agit en un instant, et toujours est prêt à agir. Il faut donc mettre notre foi dans le sentiment, autrement elle sera toujours vacillante. »

de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais ‘besoin, et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment!... ‘» |

On a dit ingénieusement que Rousseau était « un trouveur de sources » : il a plutôt ravivé et dérivé vers la philosophie des sources demi-taries. Le flot qui longtemps coula si richement dans le christianisme entre les bords que la révélation et l'Église lui imposaient, après l'avoir capté, pour ainsi dire, il le fit plus librement se répandre selon ce qui lui parut le courant naturel ?. Grâce à Rousseau, dans un siècle desséché, les cœurs, soudain, s’épanchèrent, et par lui vint à jaillir la veine abondante qui s’ignorait. Quand l’empirisme absolu de. Hume, en Angleterre, aboutissait à la foi avec une sorte de dépit; quand le dogmatisme scientifique, en France, débutait par la foi avec une sorte de bravade, la réalité de l'être était supposée ou affirmée, mais elle ne s’imposait ni ne s'affirmait. Rousseau, lui, la prouvait en la faisant sentir. Ainsi — on n’y saurait trop insister — la morale, la philosophie entière n'étaient plus découvertes au bout des raisonnements du savant, — pas plus qu’au fond de la raison du penseur : de connaissances rares, difficiles et aristocratiques, elles devenaient choses immédiates, familières et populaires *.

Il est une idée, dès longtemps entrevue, formulée dans la querelle des Anciens et des Modernes, que l'avancement des

Le Art. vin, 1. — Voir surtout Ravaisson (Revue des Deux Mondes, mars 1881) et Rauh, {a Philosophie de Pascal.

2. Dans ce courant qui. aboutit à Rousseau, on ne saurait passer sous silence Fénelon et Vauvenargues. « Oh! si Fénelon vivait, je chercherais à : être son laquais, pour mériter d’être son valet de chambre », aurait dit Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre. — Serait-ce un paradoxe de soutenir que dans la philosophie du « cœur » s’infiltre quelque chose des romans : dont Rousseau à nourri sa jeunesse? Ce qu’il y a de vérité humaine dans la fiction tend à prendre valeur dans la réflexion philosophique.

3. « Il y a longtemps que le genre humain ne serait plus, si sa conservation n’eût dépendu que des raisonnements de ceux qui le composent. » Discours sur l'inégalité, V° partie.

ÉVOLUTION DE LA PHILOSOPHIE AU XVIII* SIÈCLE. : 139 sciences, que l'hypothèse d’une évolution universelle, que le besoin de réformes et l'espoir du mieux devaient mettre en valeur à cette époque et dans ce pays : c’est l'idée de progrès. Dédaigneux, — bien plus, ennemi, — de la science, épris de l’état de nature, il semble que Rousseau ait dû plutôt la combattre que la servir : « Tout est bien, sortant des mains de l’auteur des choses; tout dégénère entre les mains de l'homme ». Mais la pensée de Rousseau n’est point si absolue ni si précise qu'on pourrait être tenté de le croire. Il n'a pas bien dit et, en somme, il n’a pas bien su si l’état de nature est historique ou idéal, passé ou à venir‘. Et voici comme il tend à se représenter le cours des choses ?. — Les hommes, à l'origine, égaux et libres, le cœur en paix et le corps sain, sont heureux en suivant l'instinct; et, si l’on ne peut les déclarer bons, — quoique une commisération naturelle tempère en eux l'égoïsme, — au moins faut-il dire qu'ils ne connaissent point le mal. — Mais ils ont des facultés en puissance; la raison, les vertus sociales se développent peu à peu : le mot perfectibilité et le mot progrès sont emplovés par Rousseau lui-même *. La conscience enferme un besoin d'ordre et de justice; bientôt, les rapports des hommes se multipliant, par des comparaisons la conscience se formule : dès lors la mora-

lité existe. La vie est plus active; le vice apparaît, mais la vertu l'emporte. « Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état était. le meilleur à l’homme ‘. » — Cependant, à mesure que les relations des hommes deviennent plus étroites, les facultés de l'esprit, l’industrie, les ressources, les besoins et

4. « Ce n’est pas une légère entreprise... de bien connaître un état qui n'existe plus, qui n’a peut-être point existé, qui probablement n’existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d’avoir des notions justes, pour bien juger de notre élat présent. » Discours sur lorig. de l’inég., préface. Plus loin il parle de « la supposition de cette condition primitive ». De même pour le « contrat social », Rousseau est bien moins tranchant et moins net qu’on ne le représente d'ordinaire : il unit et il mêle le point de vue historique et relatif au point de vue théorique et absolu.

2. Discours, Émile, Contrat social. Voir un résumé très frappant dans la Lettre à M. de Beaumont.

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