SOCIABILITÉ ET CONTRAINTE I7I
pesée de la société a dû se faire lourdement sentir. Il a dû y avoir, au contraire, une phase antérieure, où l'instinct social était si puissant, l'individualité si faible, que la société était toute présente à chacun et chacun tout coopérant à la société.
Remarquons que les sociologues durkheimiens fondent, en grande partie, leur conception de la société sur les sociétés primitives, — c'est-à-dire sur les premières sociétés dont l'histoire a gardé quelque trace, — et sur les sociétés sauvages, — qui ne représentent pas les origines de la société, mais parfois un regrès social. Les plus lointains et les plus humbles débuts leur échappent, — comme à tout le monde ; les plus proches et les plus complets développements ne fixent pas leur attention.. Ils se cantonnent dans l'entre-deux. En lisant leurs travaux, si consciencieux et si attachants', on ne peut s'empêcher — même lorsqu'on n'a pas de compétence spéciale sur les primitifs et les sauvages — de leur faire des objections. Ces objections, fortifiées par des inductions légitimes sur la période présociale, par des observations directes sur les sociétés civilisées, mènent à une conception assez différente de la leur du rôle de l'individu dans la société. En somme, — en dehors des états de foule, — on ne voit pas bien ce que peut être la conscience sociale, sinon la représentation de la société dans les consciences individuelles. — Mais, dit-on, la conscience sociale est infiniment plus ample que les consciences individuelles. Voilà qui ne comporte que deux sens : ou que l'une est la somme des autres, — ce qui est vague, — ou — ce qui est précis — que dans les consciences individuelles la représentation de la société se différencie. C'est sur cette différenciation qu'il convient d'insister maintenant. Il faut indiquer, tout au moins, comment ces représentations individuelles peuvent avoir une efficacité variable. Il y a là
I. Voir les Mémoires et les Travaux de V Année Soc. Cf. mon article sur les Progrès de la sociolocjie relùjieuse, inRev. de Synth, hist., fév. 1906, t. XII, pp. i6-43.
un problème qui intéresse au plus haut point la méthode, puisqu'il s'agit de s'orienter dans la recherche des causes.
6) Précisément parce que l'individu est un être social, parce que la société ne lui est pas extérieure, mais, en quelque sorte, passe par lui\ il peut s'élever à un rôle socialement supérieur : au lieu d'être simple élément social, il peut être agent social, il peut être inventeur social.
Si indifférenciées qu'aient été, à l'origine, les sociétés, et bien que, dans les états de foule, le rôle de chacune des unités composantes soit approximativement le même, il a dû arriver que tel individu manifestait, pour exprimer le sentiment collectif ou pour réaliser la volonté collective, une aptitude singulière. Le meneur ne se distingue de la foule que par le degré et non par la nature de son activité. Il coopère plus. Comme tel, il garde de l'état de foule une représentation plus vive. Lorsque l'état de foule se prolonge, s'extériorise et se fixe en institution, c'est le meneur, chez qui la conscience sociale est plus agissante, qui préside à l'institution. Le pouvoir naît tout à la fois d'une participation à la conscience sociale et d'un commencement de différenciation individuelle. Plus le besoin logique d'accroissement, commun à tout ce qui vit, — commun aux êtres collectifs et aux êtres individuels, — produira son effet, plus la société s'amplifiera, plus le rôle du pouvoir — et, par suite, de ce que nous appelons Vagent social — ira grandissant. Dans les intermittences de l'état de foule, dans l'analogue social de ce que les mystiques appellent l'état de froideur ou de sécheresse, l'agent social maintiendra vive et agissante la conscience sociale. La société passe par lui plus que par les autres unités sociales.
C'est une histoire bien difficile à reconstituer — et dans
I. Durkheim dit bien que la société nous est intérieure (^Bull. de la Soc. de Phil., avril 1906, p. i33) : mais pour lui elle nous est intérieure parce qu'elle nous fait ce que nous sommes.
l'agent social et l'inventeur SOCL4.L 178
laquelle les sociologues ont raison de ne s'avancer que prudemment — que celle de l'organisation et des transformations du pouvoir'. Il est probable qu'à l'origine les institutions juridiques et les institutions religieuses ont été confondues, — sans qu'il soit légitime, semble-t-il, de faire sortir de la religion les institutions de toutes sortes. Le pouvoir a présenté d'abord un aspect simple bien qu'il eût un caractère complexe. Il est allé ensuite en se différenciant, et son organisation s'est compliquée singulièrement — du roi-prêtre primitif à l'Etat moderne. Or, il a dû arriver par la force des choses que, en se consolidant et en se morcelant, le pouvoir, émanation de la société, a exprimé celle-ci d'une façon moins continue et moins complète. L'agent social ne détient le pouvoir qu'en vertu de l'organisation sociale, mais il peut très bien, dans l'exercice du pouvoir, ne pas « se représenter » la société ou ne pas « se représenter » la société actuelle. Il y a là deux cas très diQ'érents. S'il use du pouvoir arbitrairement, c'est l'irruption de la contingence dans l'évolution sociale sous la forme de l'individualité^ : et des exemples de contingences semblables, il faudrait fermer les yeux à l'évidence pour ne pas les constater innombrables dans l'histoire. Il peut user de son pouvoir, au contraire, pour améliorer l'organisation de la société, pour favoriser son évolution logique : alors, il ne sera pas seulement agent de la société, il sera inventear social.
L'inventeur social, s'il se trouve détenir le pouvoir, en profitera pour modifier la société. Il se peut, au contraire, qu'il obtienne le pouvoir par la vertu même de son génie inventif. Il se peut encore qu'il demeure étranger au pouvoir, ou qu'il soit suspect, ou qu'il soit persécuté. De toutes façons, il représente une force logique. Il est, à des degrés divers, utopiste, — ou plutôt uchroniste, — en prenant ces
1. \ oir, au contraire, les Transformations du pouvoir (i8gg) de Tarde. — Sur le pouvoir, nous renvoyons à notre travail cité p. ^5, n. i.