LE SOCIAL ET L INDIVIDUEL I
pas distinguer, dans leurs études sur la genèse de la pensée, ce qui est individuel — au sens d^ humain ou de logique — de ce qui est social ; de ne pas se rendre compte que l'action de la société se borne à affermir, libérer ou développer la logique rationnelle, qu'elle ne saurait la créer. C'est Tindividu qui la crée.
L'homme, nous dit-on, est moins « un point de départ qu'un point d'arrivée' ». Soit : cela dépend du sens que Ton donne au mot homme. Les principes qui constituent la raison actuelle sont « de savants instruments de pensée, que les groupes humains ont laborieusement forgés au cours des siècles et où ils ont accumulé le meilleur de leur capital intellectuel ». Soit encore: mais cela ne prouve pas que le premier apport soit social. Il faut faire l'histoire de l'esprit humain. D'accord ; et, quoique cette histoire ne soit pas faite, peut-être l'idée n'en est-elle pas absolument neuve. Il faut faire cette histoire en y déterminant le rôle de la société en tant que société : on sait assez que nous ne nions pas cette « réalité sui generis » ; nous sommes absolument d'accord avec nos sociologues, et nous trouvons qu'ils ont eu cent fois raison d'insister sur ce facteur trop négligé. Mais nous protestons contre l'abus où sont tombés par tendresse naturelle pour l'idée qu'ils ont mise en lumière ces bons travailleurs qui, dans leur souci de science exacte et probe, seraient dignes d'échapper à cette faiblesse.
Nous ne croyons pas du tout qu'en s'appliquant à l'étude des catégories, ils aient « outre-passé leurs droits » et « compromis le bon renom de la sociologie » ^ ; mais nous
1. Durklieim, Sociologie religieuse et théorie de la connaissance, art. déjà cité, p. 755.
2. Hubert et Mauss, Introd. à i étude de quelques phénomènes religieux, art. cité, p. 198 : « En nous appliquant à l'étude des catégories, nous avons, paraît-il, outrepassé nos droits et l'on nous accuse de compromettre le bon renom de la sociologie, en l'étendant indûment jusqu'aux limites de la dialectique Notre domaine ne va, nous dit-on, que jusqu'oi"! l'on trouve des institutions. On nous abandonne le sacrifice, une partie de la
igS LA LOGIQUE
sommes convaincu qu'ils ont tort, en s'y appliquant, de ne pas faire un départ rigoureux de ce qui est d'apport social et de ce qui est d'apport individuel dans l'évolution psychologique. Voilà notre querelle, et elle nous semble d'importance. Nous avons déjà parlé de leurs fréquentes réserveset restrictions. Ces restrictions se trouvent le plus souvent dans des incidentes, dans des notes ' : nous faisons, nous, passer dans le texte, dans la doctrine, ces restrictions — qui sont capitales.
c) Sans entrer dans des détails qui ne seraient pas à leur place ici, il convient que nous considérions de plus près la tentative qu'ils font pour tirer le logique du prélogique et le rationnel du social. C'est avec une précision toujours plus rigoureuse — nous l'avons dit — que Durkheim, H. Hubert et M. Mauss étudient les cadres dans lesquels s'organisent les représentations. Ils s'attachent à montrer que ces catégories qui constituent « l'ossature de l'intelligence », étant nées « dans la religion et de la religion » , doivent être « des produits de la pensée collective »-. Qu'il s'agisse des notions de
magie ; on nous conteste l'autre et non moins catégoriquement toute une partie de la mythologie. On a réservé tout ce qui est mental à la psychologie. Les sociologues n'auraient pour eux que les groupes et leurs
pratiques traditionnelles » En note, on renvoie à mon art. cité,
pp. 16, 29 et suiv., 36 et suiv.^^a.
1. Voir Durkheim, art. cité, p. 7^4, note 2, 7^6, bas de la page, surtout 760, bas de la page et note i : « Nous ne voulons pas dire... qu'il n'y ait rien dans les représentations empiriques qui prépare et même annonce la représentation rationnelle Si l'expérience était complètement étrangère à tout ce qui est rationnel, la raison ne pourrait pas s'y
appliquer Une analyse complète des catégories devrait donc chercher,
jusque dans la conscience individuelle, ces formes rudimentaires, ces germes de rationalité ; nous ne songeons pas à contester l'utilité de ces recherches psychologiques. Tout ce que nous voulons établir, c'est que, entre ces germes indistincts et la raison, il y a une distance comparable à celle qui sépare les propriétés des éléments minéraux dont est formé le vivant, et les attributs caractéristiques de la vie, une fois qu'elle est constituée (?). »
2. Durkheim, art. cité, p. 743. Il ajoute: « Tout au moins — car, dans l'état actuel de nos connaissances en ces matières, on doit se garder