L EPANOUISSEMENT DE LA PENSÉE 2O
les sociétés inférieures n'est pas sans inconvénient, — si le problème capital en histoire, à la fois au point de vue théorique et au point de vue pratique, consiste à chercher comment la logique s'épanouit en pensée et la pensée en science dans la civilisation.
Qu'on parcoure V Année Sociologique, et l'on verra que la recherche des sociologues durkheimiens s'arrête devant certaines époques et certains domaines. Dans la section Divers figure, avec le langage, la sociologie esthétique^ : on y analyse quelques ouvrages relatifs à l'épopée, à la poésie populaire ; on y cite des travaux sur les débuts de l'art. C'est trop ou trop peu. L'art répond à un besoin de jeu, inhérent à l'individu, qui, dans la société, prend la forme institutionnelle, pour évoluer ensuite dans un sens individualiste ; et ainsi pour toutes les activités intellectuelles, même les plus hautes et les plus objectives. Jamais la pensée n'a été totalement indépendante du milieu social, — de même qu'elle n'a jamais été à l'abri des contingences de toutes sortes : et ces influences sont à déterminer. Mais ce qu'il importe aussi et surtout de préciser, c'est le travail interne de la pensée. Il faut suivre l'évolution qui s'accomplit dans ce milieu — dilTérent du milieu social — que constituent les hommes en tant qu'êtres pensants.
Nous savons le peu de valeur que nos sociologues attachent à cette « inclination à connaître » qui, pour eux, sommeille dans l'individu : « Entre ces vagues et confuses prédispositions.,, et la forme si définie et si particulière qu'elles
I . « Les sociologues se sont plutôt efforcés de se détourner des époques littéraires où marquèrent de grandes individualités, pour se tourner vers les littératures primitives et populaires ; les parties en quelque sorte préhistoriques ou non artistiques de la littérature sont celles sur lesquelles leur attention s'est portée de préférence. » G. Lanson, Les rapports de la sociologie avec l'histoire de la littérature, in Eev. universaire, i5 mars 1904, p. a3o. Voir mon article sur Le problème des idées dans la synthèse historique,. dans la Rev. de Synth, hist., avril 1904, t. VIII, p. 149.
prennent sous l'action de la société, il y a un abîme. 11 est impossible à l'analyse même la plus pénétrante de percevoir par avance dans ces germes indistincts ce qu'ils sont appelés à devenir une fois que la collectivité les a fécondés '. » D'eux-mêmes, va jusqu'à dire Durkheim, les hommes n'avaient aucun désir de science, dès lors que les sociétés dont ils faisaient partie n'en sentaient pas la nécessité ^ Or, nous avons vu que la société, bien loin d'être l'agent exclusif des progrès de la pensée, tend parfois à en réprimer l'essor^. Dans la mesure — très faible jusqu'ici — où Durkheim et son groupe s'occupent des civilisations avancées, ils font des confusions qu'il est important de signaler. C'est en faire une que de dire: la « conscience collective » est « infiniment riche, puisqu'elle est riche de toute la civilisation^ » ; car la somme des consciences individuelles qui constitue une civilisation, dans sa pleine richesse, est très difterente de la synthèse d'éléments sociaux qui constitue la vie d'une société". Et c'est en faire une plus grave encore que de dire : la science est chose éminemment sociale, « parce qu'elle est le produit d'une vaste coopération qui s'étend non seulement à tout l'espace, mais à tout le temps ^ » ; car c'est, en vérité, obscurcir à nouveau la notion spécifique de société, — cette notion qu'on avait le mérite d'avoir voulu et su préciser. La pression sociale doit être soigneusement distinguée de la coopération rationnelle qui s'établit entre individus — successifs et contemporains '.
1. Durkheim, Pédagogie et sociologie, in Rev. de Met. et de Mor., janv. igoS, p. Itg.