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SOCIOLOGISME, IDÉALISME ET HISTOIRE DES IDÉES 2O

Les philosophes idéalistes de l'histoire ont eu le tort, eux, non seulement de méconnaître toutes ces contingences qui rendent si incertain, si troublé, si zigzaguant le cours de la civilisation, mais encore d'ignorer l'action du facteur social, la pesée de ces nécessités qui s'expriment dans les institutions diverses. Au lieu de débrouiller patiemment l'écheveau emmêlé des phénomènes historiques, il se refusaient à en voir l'extrême complication ' .

Gournot, qui est encore un philosophe de l'histoire, est cependant un précurseur de la synthèse. S'il a déclaré que « personne aujourd'hui ne voudrait renoncer à chercher des pensées dans l'histoire' », il a su voir que le hasard et l'ordre, l'accident et la raison y sont aux prises: il conçoit l'humanité comme passant d'une phase préhistorique, — où elle n'est pas encore détachée de la nature et où elle est régie par les lois de la vie^, — à une phase historique, — où les causes rationnnelles entrent en jeu et luttent contre les causes d'ordre différent, — en attendant la phase post-historique où la raison régnerait en maîtresse souveraine*. Que ses considérations générales sur l'évolution humaine aient quelque chose de bien schématique ; que l'étude particulière, qu'il a tentée, de la marche des idées dans les temps modernes, soit faite de trop haut et trop en gros, — c'est moins la faute de l'homme que de l'époque : il ne pouvait

1. ^ oir, sur la philosophie idéaliste de l'histoire, la note i de la page 1^0.

2. ^ oir F. Mentré, Cournot et la renaissance du prohabilisme au xix*' siècle (igo8) ; le chap. xi, L'histoire, et la philosophie de l'iiistoire, a pour épigraphe cette phrase du Traité de l'enchaînement des idées fondamentales.

3. La vie est quelque chose d'obscur; cependant, la phase vitale des sociétés est quelque chose de clair et de scientificjue, par rapport à la phase historique.

4. ^ oir sur Cournot, outre l'ouvrage de Mentré, Tarde, La philosophie sociale de Cournot, in Bull, de la Soc. fr. de Phil., août igoS, le numéro de la Rev. de Met. et de Mor., consacré à Cournot, mai igo5 (not. les articles de Tarde et de Bougie), et J. Segond, Les idées de Cournot sur l'histoire, in Rev. de Synth, hist., iévr. iQoS, t. X, p. i.

Berr. ll^

suppléer, à lui seul, aux lacunes de l'analyse historique. Ce qui est plus fâcheux, c'est que, tout en reconnaissant très nettement l'influence du milieu social', il n'a pas suffisamment dégagé le rôle de la société, précisé les rapports de la société et de l'individu. Son idéalisme n'est pas encore assez expérimental, en ce sens qu'il n'a pas éclairé l'origine des idées. Il n'a pas montré la raison se développant à partir de son germe très humble et très frêle. Il a moins étudié la pensée humaine que la connaissance scientifique. Il a réfléchi sur l'œuvre du savant et sur son élaboration intellectuelle, sur les fondements de nos connaissances et sur V enchaînement des idées fondamentales, sur la raison qui est dans les choses et sur la raison qui est, dans l'homme, en quête de l'ordre des choses. Mais cet ordre, il le suspend, implicitement, — car son criticisme et son probabilisme lui interdisent toute métaphysique, — à une finalité transcendante. Pour n'avoir pas assez intériorisé la raison, il n'a pu intégrer l'ordre dans la nature. C'est que Cournot n'est pas psychologue ; « il a méconnu l'importance de la psychologie et en parle presque avec autant de dédain qu'Auguste Comte '^ ».

Cette critique lui a été adressée par Tarde. Tarde a toujours été préoccupé de Gournot, « ce Sainte-Beuve de la critique philosophique », à la mémoire de qui il a dédié les Lois de l'imitation. Il l'a discuté à la Société française de Philosophie et dans un cours du Collège de France. Il lui a reproché de n'avoir pas analysé comme il convenait cette « notion complexe de la raison des choses » , de s'être contenté de considérations trop grosses, trop massives ^ En philosophie sociale, particulièrement, les esprits positifs doivent

I. Mentré, op. cit., pp. 355-357, et Bougie, Les rapports de l'histoire et de la science sociale, art. cité, pp. 36i et suiv.

a. Tarde, L'accident et le rationnel en histoire d'après Cournot, dans le n" cité, p. 322. C'est là et dans le Bulletin cité que se précise le mieux l'opposition de Gournot et de Tarde.

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