Voir pp. loo et suiv
3. Art. cité, p. 343. Cf. p. 33G : « L'histoire est un grand travail de logique sociale. Qu'est-ce qu'un travail de logique individuelle ? C'est bien simple : Un homme médite, il y a dans sa tête mille germes d'idées venus de mille côtés, c'est-à-dire des jugements multiples, parmi lesquels beaucoup de préjugés, de jugements traditionnels, mêlés à beaucoup de propositions admises par mode, par paresse, le tout s'agitant dans l'urne cérébrale. — Cette agitation a pour effet de faire sentir à l'esprit, soit que quelques-unes de ces propositions se contredisent, soit que d'autres se confirment, soit enfin que beaucoup de ces propositions ne se contredisent ni ne se confirment, mais sont indépendantes — Après un certain nombre., de duels logiques et d'accouplements logiques, qui s'accomplissent dans le cerveavi, l'esprit se trouve passer d'un état d'incohérence et d'instabilité relatives à un état d'écpailibre relatif. » — ^ oir A. Mata- ^in, La psychologie sociale de G. Tarde (1910).
l'histoire des idées 2i3
historique se fasse expérimental ; qu'il s'enracine dans la psychologie positive, pour se préciser et se ramifier dans l'histoire des idées. Il faut qu'une histoire de la pensée réfléchie complète l'histoire de la croissance de l'esprit.
6) Au surplus, l'histoire des idées se fait. Il est arrivé pour l'idéalisme historique, comme pour la philosophie de l'histoire, en général, que les synthèses prématurées se sont résolues en une poussière de problèmes et qu'aux ambitions trop impatientes ont succédé les curiosités limitées. Seulement, le goût des narrations historiques, le besoin pratique ont, en ce qui concerne les événements, produit des synthèses provisoires, — lesquelles sont une riche et commode matière pour le théoricien qui veut réfléchir sur la contingence. Les sociologues recueillent et classent tout ce qui est relatif aux institutions. L'histoire des idées est éparse. A titre d'hypothèse, tout au moins, on a le droit de la croire importante. Pour que cette hypothèse se confirme et se précise, il convient que l'histoire des idées s'organise et prenne une conscience plus nette des problèmes divers qu'elle comporte.
Aujourd'hui, cette histoire s'émiette entre les historiens des religions, de la philosophie, des sciences, des doctrines politiques, économiques et sociales, des littératures et des arts : ceux-ci, dans leurs monographies, ou même dans des études d'ensemble, se placent souvent à un point de vue purement technique, sans se préoccuper du parti que Vhistoire de la pensée, que l'histoire, en général, peut tirer de leur contribution spéciale, sans considérer que le fil qu'ils tiennent est un élément d'une trame étroitement tissée'. Quant à
I. Voir des réflexions à ce sujet dans mon article. Le problème des idées dans la synthèse historique, in Rev. de Synt. hist. ,a\ril igo4,t. VIII, pp. 129-182. — L'histoire des idées va même, comme il convient au travail analytique, se subdivisant à l'infini. Voir, dans la Rev. de Synth, iiist., Paul Tannery, De l'histoire générale des sciences, févr. igoA, t. VIII, pp. 1-16.
21 h LA LOGIQUE
ceux qui tentent des exposés larges et complexes, ils le font presque toujours d'une façon trop littéraire, ou trop philosophique, ou trop polémique'. L'histoire synthétique des idées, dans son rapport avec la synthèse générale de l'histoire, est à faire ^.
Il n'est pas nécessaire d'oser prématurément les vastes synthèses, pour avoir un sentiment net du point de vue où l'historien des idées doit se placer et des questions qui se posent à lui.
D'abord, il faut, lors même qu'on s'occupe d'un seul individu ou d'une seule œuvre, tâcher de retrouver les innombrables racines par lesquelles cet individu ou cette œuvre plonge dans le milieu^. C'est un travail infiniment délicat, mais infiniment intéressant, que celui qui consiste à démê-
1. Voir un certain nombre d'articles de la Rev. de Synth, hist. où nous avons opposé l'étude expérimentale des idées à des synthèses intéressantes mais trop constructives : à propos de Th. Suran, Les esprits directeurs de la pensée française du moyen âge à la Révolution, juin igo/i, t. VIII, pp. 296-806 ; de Zyromski, L'orgueil humain {Une nouvelle philosophie de l'histoire'), août 1904, t. IX, pp. iiô-Sa; de Brunetière, Le mouvement de la Renaissance (La Renaissance et la méthode de M. Brunetière), déc. 1906, t. XI, pp. 3 16-326; de P. Seippel, Les deux Frances (Une philosophie de V Histoire de France), juin 1907, t. XIV, pp. 271-289.
2. M. Millioud, dans des articles de la Rev. Phil., Essai sur l'histoire naturelle des idées, févr. igo8, La propagation des idées, juin et août igio, a émis des considérations souvent utiles mais confuses. Sous ce titre d' « histoire des idées «, c'est de psychologie collective qu'il traite. Pour lui, c'est un préjugé que les hommes se gouvernent par la réflexion (juin 1910. p. 585), et la propagation des idées n'est pas un phénomène logique (août, p. 17^, cf. p. 186). Il faudrait se contenter d'affirmer quelle ne l'est pas toujours et qu'on a le droit d'étudier aussi la « fonction psychologique » des idées, — autrement dit, le succès qu'elles doivent à des caractères affectifs. Lorsque M. Millioud parle d' « opinion commune », d' « esprit commun «, de formation de « milieux », d' « idées régnantes » qui sont une moyenne ou une résultante, — il fait songer à Tarde, à l'imitation et à la logique de Tarde ; mais pour éliminer la logique véritable de l'histoire des idées, il serait nécessaire de fournir des preuves.
3. Voir notre article, Pascal et sa place dans l'histoire des idées, in Rev. de Synth, hist., oct. 1900, t. I, p. 170.
FORMATION DE LA RAISON 2l5
1er les contingences de toutes sortes qui concourent à former cette contingence, l'individualité, — qui elle-même, en tant que contingence, réagira plus ou moins fortement sur le milieu. C'est un travail également délicat que celui qui consiste à préciser dans quelle mesure l'individu exprime les besoins sociaux, est la conscience delà société, est le directeur dirigé de ses coassociés. Mais il faut faire ce double travail, et il le faut faire à propos d'un grand nombre d'individus, pour arriver à savoir, autrement que par intuition ou par à peu près, dans quelle mesure l'individu peut être inventeur et penser véritablement.
Cela ne veut pas dire que cette invention de la pensée soit une sorte de miracle, qu'elle soit comme suspendue dans le vide. La pensée se relie à la pensée. Le génie inventif baigne dans un milieu qui n'est pas collectif, national, social, qui est humain, impersonnel, qui est le milieu logique, c'està-dire la réalité reflétée dans la conscience et interprétée par elle.
On ne peut soutenir victorieusement, et pousser à ses conséquences extrêmes sans que l'absurdité en éclate, une « conception sociologique » et mécanique du génie ' . Comment prendre au sérieux des considérations comme celles-ci : « Les mérites du savant doivent être plutôt négatifs. L'objectivisme de la science exige que le savant s'efface devant les faits, à la façon d'un véritable appareil mécanique enregistreur ' » .•* Peut-on admettre que le génie exclue « toute aptitude marquée^ », qu'il soit Teflet — et non la cause — de l'œuvre '*, laquelle serait elle-même le produit du hasard, des circonstances, — en attendant que le vote, le tirage au sort « méthodise le hasard » ou qu'un roulement l'exclue' ? — Mais les inventions,