SURVIVANCE DU SUBJECTIVISME HISTORIQUE
ployer, en vue de cette fin, des moyens qui lui sont propres. Or, ces moyens seraient apparentés à l'art. L'historien, pour être un savant, devrait avoir certains dons de l'artiste. Dans un important article où il parle du mouvement intense d'études théoriques qui s'est produit en Allemagne à la fin du dix-neuvième siècle, un historien, J. Kaerst, observe que « les débats théoriques ne peuvent former un historien et que ce qui fait l'historien véritable, Vintiiition vivante, ne peut se laisser enserrer dans des règles et des préceptes au sujet de ce qu'elle doit considérer comme les forces motrices de l'histoire' ». h'' intuition, l'intuition vivante, voilà le grand mot. C'est l'intuition qui permettrait seule à l'historien, soit de se faire une idée précise des individus et des événements, soit de saisir la liaison des événements. L'érudition, sans doute, est indispensable: mais l'érudition serait à l'histoire comme la masse des sarments et des brindilles par rapport à la flamme claire qui en jaillit. Dans la science, l'observation de phénomènes concrets suggère l'hypothèse abstraite, qui deviendra loi ou sera rejetée au contrôle de l'expérience. Dans l'histoire, la connaissance de faits passés suggère l'intuition, qui s'imposera en raison nn'me de sa puissance évocatrice. De son « souffle vivant » l'historien ranime le passé, et il en procure aux autres la vision. « L'esprit fini ne dispose que de l'heure et du temps actuels. Mais ce domaine étroit et misérable de son être, il l'agrandit — Il illumine son présent sur toutes les faces par la contemplation et la connaissance des choses passées qui n'ont d'existence et de durée qu'en lui et par lui'. »
Depuis les orgies idéalistes du xix^ siècle commençant
1 . Die luiiuersalhistorische Aujfassuwj in ihrcr besonderer Anwendung auf die Geschichte des Altertliuins, in Historische Zeitschrift, t. 83, 1899,
2. Droysen, Précis de la science de l'histoire, trad. Dormoy (1887, d'après la 3^ éd. ail., 1882), p. 12.
23/i CONCLUSION
jusqu'aux discussions théoriques des approches du xx* siècle, l'Allemagne a fait jouer un grand rôle à 1' « aperception esthétique », — c'est-à-dire à une forme de l'intuition qui se distingue de l'intuition intellectuelle recommandée par les philosophes de l'Idée pure. Tantôt on a prétendu, par cette aperception, pénétrer jusqu'aux racines les plus profondes de la vie historique ; tantôt on en a limité le pouvoir à l'évocation des individualités et des milieux. Mais dans les formules les plus variées, la croyance en la vertu de l'intuition s'est exprimée ; et aujourd'hui encore ce sont des affirmations courantes, que l'historien, comme le poète, doit faire appel à l'imagination créatrice, qu'il doit revivre (erleben, nachfûllen) le passé pour le comprendre véritablement*.
Mais nous ne voulons pas détacher l'étude de cette tendance de l'étude générale du mouvement théorique allemand que nous ferons ultérieurement. Aussi bien est-il aisé d'en trouver ailleurs des représentants aussi caractérisés. C'est ainsi qu'en Italie un philosophe profond, ingénieux et brillant, Benedetto Groce, — parti, paraît -il, de la conviction que l'histoire est science, — en est venu à soutenir, avec la plus grande vigueur, cette thèse que l'histoire « rentre sous le concept général de l'art ». Il l'a traitée, il y a longtemps déjà, dans un ouvrage spécial ; il l'a reprise et précisée dans ses traités d'Esthétique et de Logique ; il l'a monnayée dans de nombreux articles-. Groce déclare remonter à la tradi-
1. Voir Goldfriedrich, op. cit. p. i/io, n. i, pp. i65-i68 et ki^-ki'] ; Grotenfelt, Die Wertschâtzamj in dcr Geschichte (igoS), pp. 87, ^2, 45- 58 ; nos art. cit. de la Reo. de Synlli. hist. sur des théoriciens allemands ; Villari, L'histoire est-elle une science? in Reo. de Synth, hist., oct. igoi, t. III, pp. 123, 128.
2. // concetto délia Storia nelle sue relazioni col concetlo dclV arte (1896), remaniement de deux mémoires lus à l'Academia Pontaniana, de Naples, le 5 mars 1898 et le 6 mai 189^ ; Estetica corne scienza delV espressione e lin(jaistica générale (1"= éd., 1902 ; analysé par J. Segond, in Reo. de Synth, hist., août 1908, t. VII, pp. io2-io5); Lineainenti di una Logica corne scienza del concetto puro (1905 ; 2"= éd. entièrement remaniée, Logica, 1909; étudié par J. Segond, in Reo. de Synth, hist., avril 1906, t. XII,
LA croya:sce en l'intuition 2.35
tion nationale inaugurée par Vico en opposant une logique de l'intuition, — ou de la représentation, — ou Esthétique, à la logique intellectualiste, ou Logique proprement dite.
Il n'y a pas d'intuition mystique, métaphysique, telle que l'ont conçue et qu'ont eu l'illusion de la pratiquer les grands idéalistes allemands. Il y a, d'une part, les concepts purs de l'Intellect, de l'esprit; d'autre part, les intuitions de l'imagination. La science vraie, c'est la science des concepts, de l'esprit: elle tend à l'universel, elle est philosophie. L'art est relatif au phénomène; mais il est connaissance néanmoins, connaissance de l'individuel. Il ne faut pas confondre science et art ; mais il ne faut pas rabaisser l'art. « L'art est chose sérieuse : il est la première forme du vrai, la plus ingénue ; et c'est à peine si l'histoire est moins ingénue, elle qui, comme l'art, est intuition et contemplation, et non pas analyse des éléments de la réalité, elle qui se distingue de l'art (au sens strict du mot) d'une façon secondaire, et en ceci seulement qu'elle introduit une différence parmi les intuitions entre ce qui est réel de fait et ce qui est idéalement possible '. » Ainsi l'histoire est cette partie de la connaissance esthétique qui a pour objet l'individuel réa/Z^é, non l'individuel de pure imagination : elle diffère de l'art proprement dit par son contenu, non par sa nature'. Et « toute tentative doit échouer, qui se propose d'élever l'histoire à la dignité de science, qui prétend établir les lois historiques, qui prétend, en un mot,
pp. 182-190). Groce a public dans la Rev. de Synth, hist. deux articles, Les études relatives à la Théorie de l'histoire en Italie, durant les quinze dernières années, déc. 1902, t. V, pp. 257-269, L'attitude subjective et l'attitude objective dans la composition historique, juin 1908, t. VI, pp. a6i-aG5. Beaucoup des c. r. ou des variétés qu'il a donnés à sa Revue, La Critica, intéressent la théorie de l'histoire. Sur Groce, en général, voir la monographie de Prezzolini, avec une bibliographie, dans les Conte mporanei d7<aZia (1909), et l'article du D'" Jankelevitch sur la philosophie dans le n'^ de la Rev. de Synth, hist. consacré à l'Italie, déc. iQog» t. XIX, pp. 3o5-3ii.