Préface de Dix ans d'études historiques (i
REPRÉSENTANTS DE l'iNTUITIONNÏSME 289
dans ses surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds », comment, pour y arriver, il employait toutes les ressources de la « personnalité moderne » , toutes les facultés de rêtre : « Le cœur ému a la seconde vue, voit mille choses invisibles au peuple indifférent. L'histoire, l'historien, se mêlent en ce regard. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ?. . . ' »
Taine et Renan ont des restes de romantisme. «A mon avis, toute composition historique est un travail d'art autant que d'érudition » , avait déclaré Augustin Thierry : Renan a dit à son tour: « L'histoire est un art autant qu'une science* ». Taine, à propos de Michelet, fait cette simple restriction : « L'histoire est un art, il est vrai, mais elle est aussi une science^ ». Fustel de Goulanges, lui, dira: l'histoire « n'est pas un art, elle est une science pure* » ; et telle est aujourd'hui l'opinion de la plupart de nos historiens. L'histoire, dans la première moitié du xix* siècle, ne se distinguait pas nettement du roman historique : maintenant, elle est de plus en plus considérée comme œuvre technique, réservée à des spécialistes ^ Cependant, hier encore, un Albert Sorel affirmait les droits de l'art et de la personnalité de l'historien : «... Ni de l'introduction, ni delà fin, ni d'aucune
1. Histoire de France, préface de 1869. « Ma vie fut en ce livre, elle a passé en lui. »
2. Essais de morale et de critique (iSSg). Voir F. Hémon, L'histoire au xix« siècle, p. i3.
3. Essais de critique et d'histoire (i858). Voir Hémon, ibid., p. lii; Seignobos, dans VHist. de la langue et de la littérature française de Petit de Julleville, t. VIII, not. pp. 266, 278. Cf. G. Monod, Les Maîtres de l'hist., Renan, Taine. Michelet (iSgZi)-
4. La Monarchie franque (1888), chap. I. Voir Hémon, ibid., p. 46. ; Guiraud, Fustel de Coulanges ; G. Jullian, Introduction aux Extraits des historiens français du xix"-' siècle.
5. Voir Jullian, AugustinThierry et le mouvement historique sous la Restauration, in Rev. de Synth, hist., oct. 1906, t. XIII, pp. 129-142; Progrès de l'histoire au xix« siècle. Pages oubliées (i833) de Chéruel, publiées par H. Berr, ibid., juin 1908, t. XVI, pp. 257-271 ; Ch.-V. Langlois, L'histoire au xix" siècle, dans Quest. d'hist. e<£/'en5.(igo2),not.pp. 2 25etsuiv. ; P. Garon, Descond. act. du travail d'histoire moderne en France, in Rev. de Synth, hist., déc. 1905, t. XI, pp. 261-274; Seignobos, Jullian, Hémon, op. cit.
2 ko CONCLUSION
page de mon livre', je ne puis dire que je Tai écrite sans prédilection, dans TindifTérence de mon pays, le désintéressement de ses affaires, l'insouciance de ses intérêts, le détachement de i-es prospérités ou de ses infortunes, dans ce troid et ce vide que Tétrede Tliomme abhorre et où Thomme cesse de vivre. Je serais un pauvre écrivain,... si ma plume n'avait pas trahi le frémissement de ma main. » Et même un professeur d'histoire en Sorbonne, entreprenant d'exposer la fondation de l'empire allemand, faisait récemment ces déclarations : « Mon ambition serait de donner au lecteur la sensation de la réalité vivante en reproduisant la variété et la complexité des phénomènes dont l'ensemble constitue
l'existence nationale Le grand danger de l'histoire, c'est
l'abstraction. Si je ne craignais une comparaison un peu prétentieuse, je dirais qu'elle tombe ordinairement dans l'erreur des peintres d'atelier : les détails sont exacts, l'atmosphère est fausse Dans toute œuvre qui n'est pas un simple
résumé chronologique, il y a une part nécessaire d'invention subjective et d'arbitraire, et le moindre danger d'altérer la vérité n'est pas dans une réserve platonique qui se contente d'en noter les formes extérieures '. »
D'autre part, tandis que se poursuit le travail pour concevoir toujours plus nettement l'hisloire-science, voici que nous trouvons, en France, la théorie de 1 histoire intuitive formulée, avec une décision que F Allemagne n'a pas dépassée, par deux penseurs, bien différents l'un de l'autre. Charles Péguy, l'original éditeur des Cahiers de la Quinzaine, dans
1. L'Europe et la Révolution française. Voir, dans le Temps du 3i mars if)o5, le compte rendu do la « fête olTerle à Albert Sorel » à l'occasion de l'actièvement do cet ouvrage.
2. Denis, Préface de La fondation de l'Empire allemand (igo6). Cette préface assez peu cohérente est un spécimen de l'incertitude où sont d'excellents travailleurs sur la véritable nature de l'histoire. — Gh. et ^'. Mortet, dans leur article de la Grande Encyclopédie sur l'Histoire. — • d'ailleurs plein de remarques excellentes, — font encore à l'art une place « éminente, qu'il n'a pas dans les autres sciences, mais qu'il garde dans l'histoire pour des raisons toutes péciales » ip. 126, cf. p. i/lo).
REPRESENTANTS DE L INTIITIONMSME 2a I
rintroduction d'un de ces cahiers, oppose nettement la certitude discursive et la certitude intuitive. « La méthode intuitive passe en général pour surhumaine, orgueilleuse, mystérieuse, agnosticiste ; et Ton croit que la méthode discursive est humaine, modeste, claire et distincte, scientifique'. » Or, c'est tout le contraire selon Gh. Péguy : il voit dans Renan et dans Taine les propagateurs de cette idée que le savant peut et doit tout savoir, qu'il faut « épuiser Timmensité, Tindéfînité, l'infinité du détail, pour obtenir la connaissance de tout le réel », que l'historien — tel un Dieu — doit embrasser en sa pensée le tout de l'histoire. Que ce ne soit point une conception juste de Thistoire-scienceà laquelle s'attaque Péguy, peu importe ici. Il revendique, en tous cas, « pour le domaine de l'histoire et de l'humanité des méthodes historiques et humaines propres » ; il proclame la nécessité de choisir, c'est-à-dire de faire œuvre d'artiste : « Comment choisir,... dans l'infinité du détail, dans l'immensité du réel, sans quelque intuition, sans quelque aperception directe, sans quelque saisie intérieure"? »
Or, un physicien philosophe, J. ^^ilbois, dans une série d'articles sur Vesprit positif^, a exposé un positivisme nouveau où les sciences de la durée sont conçues de la même façon profonde. L'évolutionnisme ordinaire « veut saisir l'évolution du dehors comme un spectacle », comme « une suite de tableaux » *. Or, c'est du dedans qu'il faut compren-
1. Sixième série, 3>'^ cahier, oct. igo^. à propos d'Israël Zangwill,
p. XXXIV.
2. Ibid., pp. Lxxxviii-Lxxxix. — Dans un autre cahier, 7e série, "j^ cahier, déc. igoS, p. I02, Ch. Péguy annonçait \ine thèse sur « Ja situation faite à l'histoire et à la sociologie dans les temps modernes ». Il a publié sous ce titre, nov. 1906, un cahier, le Z" de la huitième série, où il fait la critique de Renan et l'éloge de Michelet. ^lichelet est « un hi^ torien essentiel « : les œu>Tes « essentielles » sont « du donné, comme la vie elle-même. L'intelligence y nuirait plutôt, c'est à peu près tout ce que l'on en peut dire » (pp. 3a, 34).
3. Rev. de Met. et de Mor., mars et sept. I90i,janv.,maietsept. 1902.