Ibid., pp. 2^9 et suiv. ; cf. 2o
3. Sur le pragmatisme de Nietzsche, voir R. Berthelot, in Rev. de Met. et de Mor., juill. 1908, mai et sept. 1909.
THEORIES .OTI-DÎTELLECTUALISTES 2[\~
vivre et de réaliser le vrai par l'action. Cette réaction contre l'intellectualisme va jusqu'à faire de l'homme, de ce qu'il y a dans l'homme de plus mobile, de plus fuyant, le centre des choses. Le « pragmatisme » ou « humanisme » a des origines très diverses : psychologiques, scientifiques, esthétiques, morales et religieuses. Il exprime des dispositions mentales, plutôt qu'il ne constitue une philosophie. Il amalgame des idées disparates et à l'analyse il apparaît inconsistant. Il triomphe surtout dans les pays anglo-saxons dont il épanouit les tendances empiriques et mystiques. En France, il a trouvé des auxiliaires utiles, des témoins curieux ou bienveillants, plutôt qu'il n'a fait des adeptes véritables. En Italie, un groupe de jeunes philosophes, débordants de vie et d'enthousiasme, ont, passagèrement, poussé le pragmatisme à ses limites extrêmes, dans un mélange singulier de fantaisie, de raisonnement et d'ironie. Il y a des gens qui croient que l'érudition est une supériorité, qu'il est essentiel pour le bonheur humain de connaître la hauteur du mont Ararat, que le plus grand éloge que l'on puisse faire de notre siècle est dans cette expression « carnavalesquement ridicule », le progrès des sciences: trop savoir, en réalité, n'est que gêne. « Il faut se bander les yeux », non pas seulement pour agir, pour croire, mais pour penser. Il faut transformer l'esprit et les choses par le moyen de l'esprit : Trasformate lo spirito se voleté conoscerlo\
I. Les principaux représentants du pragmatisme anglo-saxon sont Peirce (Illustrations of the logic of the science, in Popular Science Monthly, nov. 1877, janv. 1878, trad. dans la Rev. Phil., déc. 1878, janv. 1879), W. James (The Will to believe. 1897, Pragmatism, a new name for some old ways of thinking, 1907, Phil. de l'expérience, 1910), F.-C. S. Schiller (Personal Idealism, 1902, Humanism. 1908, Studies in Humanism, 1907, trad. fr. 1909), J. Dewey (Studies in logical theory with the coopération of members and fellows of the department of Philosophy, Chicago, igoS). ^sous ne citons pas les innombrables articles où le pragmatisme a été exposé en Angleterre et aux Etats-Unis : mentionnons seulement une discussion dans le Mind, 190A-1705. — En Italie, l'organe du pragmatisme a été, de 1908 à 1907, le Leonardo, Rivista d'Idée, dirigé
Alors que l'iiistoire n'est pas arrivée à se constituer définitivement en science, il est naturel que le mouvement antiintellectualiste tende à faire ressortir ce qui, dans Thistoire, est le plus étranger au concept courant de science. Et il n'est pas surprenant que les tenants du pragmatisme, prenant avantage des excès de l'érudition pure, aillent jusqu'à contester l'utilité des études historiques et à concevoir les transformations de rimmanité comme devant jaillir uniquement de la source d'énergie spontanée et d'invention qui est l'homme.
Parmi les penseurs contemporains, il en est un — prodigieusement renseigné sur toutes les sciences et sur toutes les directions de pensée — quia fait la part large à l'intuition, à la vie spontanée, tout en retenant quelque chose du concept, de la capacité intellectuelle. C'est Frédéric Rauh. — Il n'a pas eu
par G. Papini et G. Prezzolini. Voir not. le n" d'avril igoS, Avcertiinenti agli Psicologi, La nutrizione ciel dighino, Il pragmatisrno messo in ordine. Papini a publié II crcpuscolo dei filosoji. 1906, et Prezzolini, L'arte di persuadere (1907). Sur le pragmatisme italien, voir Vailati, Revue du mois, févr. 1907, Amendola, in Rev. de Met. et de Mor., sept. 1908, D"" Jankelevitch, in Rev. de Synth, hist., déc. 1909. — « Bergson en France et ses disciples les physiciens Wilbois et Le Roy sont de francs humanistes. Le professeur Milhaud paraît l'être aussi, et il ne s'en faut que d'un cheveu que le grand Poincaré en soit «, a dit W. James dans un art. du Mind ÇHumanism and triitli, oct. 1904), et il ajoutait : « En Allemagne le nom de Simmel s'offre comme celui d'un humaniste tout à fait radical. Mach et son école, Hertz et Oswald doivent être classés parmi les humanistes » : c'était tirer au pragmatisme des penseurs très divers qui y ont, en général, collaboré sans le vouloir. L'ouvrage le plus pragmatiste paru en France est celui de Chide, Le mobilisme moderne, 1908. Ce mouvement d'idées a été, d'ailleurs, très étudié dans les Revues françaises et de langue française ; voir not. in Rev. Phil., Lalande, Pragmatisme et Pragmaticisme, févr. 1906, Pragmatisme, humanisme et vérité, janv. 1908, Paulhan, Antipragmatisme et hyperpragmatisme, juin 1909 ; in Rev. de Met. et de Mor., Parodi, Le pragmatisme, d'après MM. W. James et Schiller, janv. 1908 ; in Rev. de Phil., F. Montré, Note sur la valeur pragmatique du pragmatisme, juill., déc. 1907 ; in Rev. des sciences phil. et théol., Blanche, Bull, de phil., janv. 1907, 1910, 191 1 ; in Rev. Néo-Scolastique, L. Noël, Bull, d'épistémologie, mai 1907, août 1909. Signalons deux discussions importantes :,
l'histoire-science est-elle inutile pour la vie? 2/I9
Ja superstition de l'histoire ; peut-être même était-il porté à en restreindre la valeur : il craignait qu'elle n'étendît sur la vie « l'ombre de la mort » . Il s'intéressait surtout à l'histoire la plus récente. Pour lui, le « centrede perspective » doitètre le présent : « Le présent se rattache sans doute au passé, mais le passé auquel Vinvenieur relie sa pensée est, en général, un passé prochain. Le passé lointain peut servir d'excitant à la pensée ; la pensée vivante ne s'y relie pas, ne le continue pas directement*. » Il y a dans l'homme une /onc//on (/e/^roc/attiviié ; et les inventeurs — moraux ou scientifiques — n'ont pas besoin de contempler « la courbe générale de l'humanité » . Mais Rauh redoutait les exagérations de la théorie intuitionniste — qui mène à la conception du surhomme nietzschéen. La philosophie de Bergson l'inquiétait, malgré ses mérites : quelque intérêt qu'il pût y avoir à dégager la donnée immédiate de la conscience, le phénomène de la tension ou de la durée psychique, Rauh croyait que prétendre dissocier la conscience de toute opération intellectuelle est une tentative chimérique. L'intuition est le résultat de démarches multiples : elle est pensée immédiate, intensive, plutôt que donnée immédiate. Il y a dans l'intuitionnisme une réaction légitime contre le concept scolastic|ue, contre l'idée générale, pour ainsi dire morte, d'un entendement statique. Mais c'est le mélange du concept et de l'intuition qui constitue la vie mentale. Il faut maintenir contre l'intuitionnisme une fonction de la raison, fonction de comparaison et d'ordre, formelle et virtuellement vmiverselle. La raison est vivante et
à la Société française de Pliilosophie (7 mai 1908, La signification du pragmatismeAhhse de Parodi;voir le Bulletin de juillet) et au Congrès de Philosopliie de Heidelberg (sept. 1908) où est apparue la répugnance de la pensée allemande pour le pragmatisme. Citons enfin Boutroux, Science et religion, 1908, II, m ; M. Hébert, Le pragmatisme, 1909 ; A. Schinz, Anti-pragmatisme. 1909; Pradincs, Critique des cond. de l'action, 1909.
I. Voir dans la Rev. de Met. et de Mor., nov. 1904 (C. R. du Congrès <le Phil. de Genève), Sur la position du problème du libre arbitre ; cf. Science et conscience, in Rev. Phil., avril igo^, p. 862.
mobile : la raison est une expérience. — Et Rauh conçoit les sciences, la science de l'histoire en particulier, d'une façon infiniment souple. Il a critiqué la conception sociologique de l'histoire en bien des occasions : « Le sociologue part en quelque sorte de l'hypothèse que la vie ne se recommence pas' » et assimile la nature morale à la nature physique. Il a critiqué également les tendances subjectivistes en histoire : les pages où il a exprimé sur l'histoire les vues les plus complètes sont destinées à combattre le « subjectivisme radical» de Simmel. Mais ce qu'il a critiqué lui a semblé légitime — en tant que point de vue sur les choses. Il ne faut pas que telle explication veuille s'imposer « comme la seule explication vraie — et vraiment moderne ». Les systèmes trop simples, les « conceptions globales » ne sont plus de saison. Rauh souhaitait que quelque chose de ce « rationalisme expérimental », qu'il avait essayé de définir, passât des sciences de la nature oii il règne, en somme, dans les sciences morales et la philosophie même^.
Sans doute, on peut discuter le détail de sa pensée, — parfois subtile, et en perpétuelle inquiétude de perfectionnement; on peut trouver qu'il a poussé à l'excès l'appréhension du système : mais nous croyons que Rauh était dans le vrai, dans le droit fil de la Science. Nous serions heureux si ce
1. Science et conscience, ibid., p. 363. Cf., dans la 2<^ partie de ce livre, p. 177.
2. Idéalisme et réalisme historique . à propos d'un livre de M. Simmel (Die Problème der Geschichlsphilosophie, 2» éd. igoS), in Rev. de Sjntk. hist., févr. 1907, p. 20. — C'est dans cet article, très riche d'idées, dans une note de la même Revue, d'oct. 1908, et dans divers Bulletins de la Soc. de Phil. (not. juillet 1906, La causalité en histoire, et juin 1908, L'inconnu et l'inconscient en histoire^, qu'on peut trouver les éléments d'une théorie de l'histoire. Voir aussi des Études de philosophie morale qui vont paraître, rédactions de cours professés à la Sorbonne, dont quelques fragments ont été publiés par la Rev. de Met. et de Mor., janv. 191 1. — Sur Rauh et s-on œuvre, voir mon article, Frédéric Rauh (1861-igog), in Rev. de Synth, hist.. févr. 1909, et surtout H. Daudin, F. Rauh: sa psychologie de la connaissance et de l'action (avec une bibliographie complète), in Rev. de Met. et de Mor., mars et mai 1910.
L HISTOIRE-SCIENCE EST-ELLE INUTILE POUR LA VIE y 20 1
livre, où nous justifions des points de vue divers et où les idées directrices de la synthèse historique sont conçues comme des « idées expérimentales », répondait dans une certaine mesure à son vœu '.
En somme, les intuitionnistes ont eu le mérite de rendre évident que la connaissance est un devenir et que la vérité vit. Mais ils se trompent doublement, quand ils affirment que le passé n'est pas objet de connaissance et que la pure connaissance est sans valeur pour la vie.
Sur le premier point, la vraie réponse à faire, c'est de travailler à constituer la science du passé. Et, pour notre part, nous avons cherché ici à montrer comment elle se peut concevoir. Si elle est possible, aucun raisonnement ne saurait l'empêcher d'être.
Sur le second point, nous ferons observer que c'est dans le cas particulier de l'histoire que le problème général des rapports de la vie et de la science se laisse résoudre le plus commodément. Que la vie soit un jaillissement qui ne tarit jamais, une invention, une création incessante, voilà qui peut être accordé sans que la science de l'histoire soit par là rendue inutile. Sans doute, le raccord du passé et du présent ne peut se faire qu'à certaines conditions. La constatation passive de ce qui a été n'entraîne pas des prolongements actifs. Il est très vrai que l'histoire, pour devenir efficace, doit avoir été rendue assimilable. Mais c'est une façon de la rendre assimilable que de V intellectualiser. Gomme les éléments chimiques onl généralement besoin d'une élaboration biologique préalable pour se changer en substance humaine, les matériaux d'érudition doivent être élaborés par la synthèse pour servira la vie spirituelle.
Tandis que la reprise de possession intuitive du passé n'aboutit guère qu'à affermir la tradition, à enraciner le
I. Il m'est doux de donner ici à un ami cher la place qui lui revient. Mais quelle tristesse que cette page, aux trois quarts écrite dès 1905, n'ait pas été lue par lui I
présent dans les origines, ou encore à orienter l'avenir dans un sens hasardeux, la prise de possession scientifique du passé tend à rendre la vie plus consciente et plus assurée, sans en affaiblir Télan spontané. Si la vie, quelque mobile qu'elle soit, n'est pas pour cela indéterminée, si elle a sa loi intérieure dont la science précise le jeu, si les idées sont la fleur de l'action, comment l'étude expérimentale de la fonction logique, de la source profonde des idées, de leur pouvoir et des limitations de ce pouvoir, en illuminant la conscience, n'affermirait-elle pas la vie ' ?
Il y a, somme toute, quelque chose à retenir de l'histoire intuitive. D'abord, il faut, dans l'histoire-science, que l'explication de la vie passée soit assez complète, assez approfondie, pour se raccorder avec la vie présente, avec la vie vivante : certaines conceptions unilatérales et trop mécanistes de l'histoire-science comportent mal ce raccord. Il faut peut-être aussi que l'étude des éléments explicatifs du passé ne se fasse point au hasard, mais que ce soit l'intérêt de la vie présente qui règle le travail de synthèse, et par suite les recherches même de l'érudition. S'il n'est pas possible de tout connaître du passé, il ne semble point, heureusement, que cela soit nécessaire. Et dès lors, il y a à résoudre, dans l'organisation du travail, des questions d'utilité et d'urgence.
D'autre part, il est assez évident que — indépendamment des connaissances de psychologie abstraite, scientifique, qui sont indispensables à l'historien lorsqu'il fait de la synthèse —
I. Voir plus liant, not. jjp. 121-126. — Au pragmatisme Eucken oppose Vactivisme, et il voit le fondement de la connaissance dans le a mouvement de la vie ». Les grands courants de la pensée cont., p. 72. Cf. du même, L'histoire et la vie, in Bev. de Synth, hist., déc. 1907, t. XV, p.
l'avenir et les modes divers de l'histoire 2 53
ii lui faut ce qu'on appelle le sens psychologique, et qui se trouve être en même temps le sens historique : la curiosité de tout ce qui est humain, l'intelligente sympathie pour le divers, le changeant et le complexe de la vie. La nécessité d'une aptitude spéciale n'a rien d'incompatible avec la science la plus rigoureuse. Il n'est pas de science, au contraire, qui n'exige un tour d'esprit particulier, une certaine sorte de curiosité, d'attention, de mémoire, d'imagination, — des facultés innées ou acquises.
Ainsi de l'histoire intuitive quelque chose subsiste dans l'histoire-science. Mais ce n'est pas tout. Ln problème se pose qu'il nous faut résoudre en terminant: si les progrès de l'histoire-science suppriment nécessairement tout autre mode de l'histoire, ou si l'histoire intuitive répondait à des besoins permanents, — en sorte que certains des éléments qu'elle enfermait puissent continuer à vivre de leur vie propre.
Il est incontestable que l'étude de l'histoire, que la lecture d'ouvrages historiques répond, pour un grand nombre de personnes, soit à une curiosité toute profane, soit à un besoin d'émotions, soit aux deux à la fois. Le même appétit esthétique qui veut qu'on s'intéresse aux faits divers de la vie courante, aux romans et aux drames des littérateurs, veut qu'on s'amuse du spectacle bariolé de l'histoire et qu'on puise volontiers aux intarissables sources d'émotions qu'offre le passé humain. La réalité n'est-elle pas singulièrement plus riche que l'imagination, et l'histoire n'agrandit-elle pas indéfiniment le domaine de la chronique et du reportage ? On ne saurait, au nom d'un principe quelconque, interdire à des lecteurs de chercher, à des auteurs de procurer un plaisir d'art, un plaisir de jeu, sous les espèces de l'histoire. Le succès des Mémoires s'explique surtout par des causes du genre de celles que nous analysons en ce moment. Une foule d'ouvrages narratifs ou anecdotiques n'ont pas d'autre raison d'être : par exemple, tant de publications relatives à la vie
Hbll CONCLUSION
intime ou à l'épopée de Napoléon, à plus forte forte raison tant d'autres qui relatent des épisodes, — scandaleux ou tragiques, — lesquels, pour être frappants, n'en sont pas moins dénués d'importance historique'. Fussent-ils fondés sur une étude complète et une critique judicieuse des sources, ces récits n'auraient aucun rapport avec la science; mais bien souvent, ils sont loin d'être irréprochables au point de vue de l'érudition. Il est presque inévitable que le souci de l'intérêt ou du pathétique rende le narrateur peu scrupuleux sur les documents, incline son esprit dans tel ou tel sens, et parfois Tentraîne à compléter par des vraisemblances les données de l'histoire.
Au fond, le roman historique, le roman voulu et aAOué, est de qualité supérieure aux œuvres d'érudition suspecte qui ont exclusivement ou surtout un intérêt romanesque. Que l'art utilise et dépasse les données positives ; qu'il comble les lacunes de la connaissance par une sorte de divination, qu'il tente des synthèses concrètes oij l'imagination brode, — mais sur un canevas solide; qu'il évoque le passé, avec ce qu'il a de présent, d'éternel, et avec ce qu'il a de définitivement passé; qu'il se serve de lui pour nous donner toutes les jouissances et aussi tous les enseignements que comporte le jeu esthétique : rien de mieux. L'art est l'art, et avec lui on sait à quoi s'en tenir. Villari a observé que le
I. Les mystères de Vhistoire, Le cabinet secret de l'histoire. Les morts mystérieuses du passé. Les indiscrétions de l'histoire, Les mœurs intimes du passé : les titres de ce genre se multiplient. Les éditeurs nous disent que tels ouvrages sur la société élégante du xyiii^ siècle « joignent l'attrait du roman à tout l'intérêt de l'histoire », que tels autres sur Napoléon adultère, Joséphine infidcle, Marie-Louise libertine. Le roi de Rome et les femmes, sortent d'une « enquête patiente et minutieuse, pleine de surprises et d'imprévu, qui ne laisse aucune curiosité en suspens >>. Nous ne portons pas de jugement sur ces œuvres : nous en signalons les tendances. Le public, que la science intéresserait peut-être, mais que la pure érudition rebute, se laisse attirer par les titres prometteurs et la réclame, et il est en train de se faire de l'histoire une idée singulière. — Cf. P. Caron, Des conditions actuelles du trauail d'histoire moderne en France, in Rev. de Synlh. hist., déc. 1900, t. XI, p. 268.