Voir la Conclusion du Manuel..., pp
Supposons la synthèse érudite infiniment plus avancée qu'elle ne Fest : tout resterait à faire pour la science véritable. L'érudition n'est apparue avec un caractère scientifique que parce qu'on Fa opposée à la philosophie a priori et à l'art. L'œuvre historique d'un philosophe ou d'un artiste est précaire et s'effrite sous la critique. La monographie d'un érudit, la plus humble dissertation établit des données à toujours. Et c'est là, sans doute, une satisfaction solide: posséder sur un point déterminé la certitude. Mais cette satisfaction, à bien y regarder, est vaine. Ces données qu'on établit, en soi, n'ont aucune valeur. C'est de la connaissance brute, ce sont les matériaux de la science : cela n'est point de la science.
Dans l'étude de la nature, cet axiome : // n'y a de science que du général, est admis depuis longtemps. La constatation des faits empiriques prépare la théorie. On sait toute la distance qui sépare un Tycho-Brahé d'un Copernic ou d'un Galilée. L'un a employé sa vie à observer les astres, à noter des positions, à inscrire des phénomènes : les autres ont mis à profit ses observations pour établir les lois de la mécanique céleste. Les botanistes et les zoologistes ont fait d'abord des descriptions et des nomenclatures ; puis ils ont classé les es-
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pèces ; et çnQn sont venus des biologistes qui ont formulé des théories de la vie et de l'évolution. Jusqu'à preuve du contraire, il semble naturel d'admettre que l'érudition est simplement un travail préparatoire destiné à permettre dans ce domaine l'élaboration du général^.
1 . — Or, on peut se demander pourquoi les érudits sont volontiers disposés, sans donner de preuve, à considérer l'érudition comme une fin en soi. On en démêle diverses raisons.
Les matériaux historiques ont cette particularité d'offrir par eux-mêmes quelque intérêt. Tout ce qui concerne l'homme, dans tous les temps et dans tous les pays, éveille la curiosité de l'homme. Le même amusement qu'éprouvent dans un musée historique ou ethnographique les visiteurs les plus incultes, à passer en revue des reliques d'autrefois, des costumes et des armures, des meubles et des outils, des portraits et des mannequins, toute la défroque de l'humanité, l'érudit peut le ressentir dans son travail. Sans doute, les épisodes abondent qui peuvent l'attacher ou le divertir, le secouer fortement, dans la tragi-comédie de l'histoire ; mais dans la plus étroite tâche, dans la publication même de documents inédits, de chartes ou de lettres, on touche un peu de la vie morte, et on la ressuscite ; et cela ne va pas sans satisfaction, ni sans orgueil.
I. Voir Lacombe, De l'histoire considérée comme science (iSg/i), Préface. — « Carlyle, dit H. Poincaré dans la Science et l'Hypothèse (1902), a écrit quelque part quelque chose comme ceci : « Le fait seul importe ; Jean sans Terre a passé par ici, voilà ce qui est admirable, voilà une réalité pour laquelle je donnerais toutes les tlicories du monde. » Carlyle était un compatriote de Bacon ; comme lui il tenait à proclamer son culte for the God of Thimjs as they are, mais Bacon n'aurait pas dit cela. C'est là le langage de l'historien. Le physicien dirait plutôt : « Jean sans Terre a passé par ici ; cela m'est bien égal, puisqu'il n'y repassera plus. )) — JNon : l'historien, dans la synthèse, pense comme le physicien ; et lui aussi il déclare : « Les faits tout nus ne sauraient... nous sufBre ; c'est pourquoi il nous faut la science ordonnée ou plutôt orcjanisée ». (p. 168.)