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MOTIFS D INDIFFÉBE^CE ET DE MÉFIANCE

Et puis l'érudit, si même il n'avait pas ce prix de son travail, se féliciterait du moins d'avoir apporté, humblement, sa contribution à l'œuvre collective. Il ne cherche pas à s'en faire une idée bien précise, mais il s'en fait une idée très haute. A force d'avoir entendu critiquer les constructions d'autrefois, d'avoir entendu affirmer la vanité des essais d'explication philosophique, il a je ne sais quelle épouvante de tout ce qui rappelle ce genre de préoccupations. Précisément parce que le désir d'aboutir, d'expliquer, de comprendre, a été plus précoce, plus vif, plus persistant en histoire que dans toute autre partie de la connaissance humaine, la réaction s'est produite ici avec plus d'intensité et avec plus d'abnégation aveugle que nulle part ailleurs. Il y a des esprits qui se reprochent toute velléité de généralisation, comme le croyant fait son mea ciilpa pour la moindre tentation de péché. Dans ce parti pris de ne pas dépasser l'érudition, toute recherche en vaut une autre, toute lacune historique appelle également les travailleurs. Des érudits « mettent une sorte de fierté à s'enfoncer... dans les analyses infinitésimales et les investigations minutieuses ». Il leur semble y avoir quelque chose de noble dans le désir d'arracher à l'oubli, de fixer tout moment de la durée, de ne rien laisser aller au néant de ce qui a été accompli ou pensé par des hommes. Et il y a là quelque chose de noble, en effet, mais de vain et de dangereux'. La synthèse érudite n'exclut pas, d'ailleurs, cet « état de grâce » du parfait érudit. On peut, dans une excellente division du travail, s'enquérir, faute de principes supérieurs, de ce qui ne méritait que l'oubli.

1 . Voir un développement et des citations sur ce sujet dans notre Avenir de la philosophie. Esquisse d'une synthèse des connaissances fondée sur l'histoire, p. /(20. — «... Dans ce flot énorme et sans cesse grossissant, tout n'est pas à retenir. Il y a beaucoup de déchet, de peines dépensées en vain et de publications telles que la science et le monde n'auraient rien perdu si elles n'avaient pas été faites », dit Cli.-\ . Langlois à propos de l'érudition allemande ÇMaiiuel p. ^61 ; cf. p. 58 1).

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2. — A vrai dire, beaucoup de ceux qui cultivent l'histoire ou qui s'intéressent à l'histoire, sans opposer à la synthèse une fin de non-recevoir absolue, se contentent de Pécarter. — Il est trop tôt, déclarent-ils. Quels sont les principes, les cadres, les fins de l'histoire : questions prématurées. La théorie est un domaine réservé. Il faut épuiser tous les documents ; il faut réunir tous les matériaux : alors, on verra. Laissez s'opérer l'addition de toutes les monographies solides. Soyez patients. La réflexion doit se borner présentement à la méthodologie et à l'organisation delà solidarité. En dehors de l'érudition, on ne saurait concevoir, pour l'instant, un effort impersonnel ; il ne peut y avoir que considérations tout individuelles, philosophiques ou littéraires, plus ou moins brillantes, plus ou moins spécieuses, mais stériles, pernicieuses, démoralisantes pour la jeunesse qui risque de s'y laisser séduire et de se méprendre sur la bonne tâche'.

Les objections se présentent en foule à cette façon de concevoir le travail historique. — Pourquoi les conditions générales de la science ne seraient-elles pas ici ce qu'elles sont dans les autres domaines ? iN'y a-t-il pas, ailleurs, une certaine "manière de traiter les données expérimentales qui permet de les systématiser à mesure même qu'on les recueille ? Quand donc espère-t-on avoir terminé le travail préliminaire ? Et s'il était nécessaire mais qu'il ne fût pas possible de tout savoir, qu'il y eût des lacunes par force majeure, faudrait-il donc renoncer définitivement à dépasser le degré de l'érudition ?

I. Voir, dans Je Bulletin de la Société française de Philosophie, juillet 1907, la communication de Seignobos sur Les conditions pratiques de la recherche des causes dans le travail historique, not. p. 289 : « L'histoire est encore dans un état tellement rudimentaire, qu'il est trf-s dangereux de vouloir assimiler sa méthode à celle des sciences constituées, même les plus imparfaites et les plus grossières, la zoologie et la géologie... : il faut la laisser longtemps encore aux travailleurs empiriques ; elle n'a pas encore de résultats à la fois généraux et précis à offrir aux philosophes. Et les philosophes sont trop loin d'elle encore pour pouvoir fournir aux historiens des règles de travail et des procédés d'explication applicables à des connaissances aussi grossièrement empiriques. «

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