SCIENCES DE LA NATURE ET HISTOIRE
temps. Ce que la science de la nature considère sous le nom de lois échappe — au moins en apparence — à cette marque, est dans le présent, dans un « présent qui se recommence sans cesse' » : le temps joue un rôle essentiel en histoire. Opposer l'histoire à la nature, un mode de conception du monde, « la conception du monde successif" », au « tableau du monde dans sa permanence ou dans sa répétition uniforme^ » : voilà qui est utile incontestablement. Mais faut-il aller jusqu'à exiger, dans la science, une séparation absolue des deux « mondes » .►* N'est-ce pas arbitrairement qu'on pose en principe un dualisme — d'où naîtront des difficultés insolubles ?
Si la tâche historique consistait à recueillir du changement brut, à composer une sorte de manteau d'Arlequin, ce serait un effort, non seulement sans rapport avec la science naturelle, mais antiscientilique. Quelle raison aurait-on de choisir parmi ces faits, — divers et en nombre infini? Et quel moyen de les recueillir tous? « Impossibilité de savoir tout ce qu'il faudrait savoir, impossibilité d'énoncer tout ce que l'on sait ' », tel est le double empêchement de l'esprit humain par rapport au changement. Et en supposant quil pût tout savoir et tout énoncer, quel profit aurait-il à le faire? 11 n'y a que le pur érudit — et encore — pour qui tous les faits ont une égale valeur et qui ne sacrifie que ceux qu'il n'a pas le pouvoir d'atteindre.
En réalité, si l'on y regarde de près, les penseurs qui définissent l'histoire comme étude du singulier, du changement, qui formulent la théorie de Thistoire descriptive, narrative, ne s'intéressent pas à tout changement sans distinction. Le changement ne les intéresse que dans la mesure où il est lié à la continuité, où il est mêlé, en quelque sorte, de permanence, où il constitue un développement. Tout changement
I. Expression de Bergson, dans Matière et mémoire (i8g6), p. 234- 3 . Expression de Xénopol, reprise par Rickert, et discutée par Ijucombe : voir Rev. de Synth, hist., avril, juin, aoùl igoi, t. II. et III. 3. A. Naville, Nouvelle classification des sciences, p. ii5.
n'est pas historique. Le chaos n'a pas d'histoire, — pas plus qu'il n'a de lois. Le terrain de l'histoire et des lois est le même.
2 . — Est donc essentiellement historique, non le pur changement, qui ne fait qu'apparaître dans le temps, mais le développement, qui est le changement dans la durée. L'histoire ne consiste pas exclusivement en similitudes, en répétitions, mais elle n'est pas étrangère aux similitudes, aux répétitions : elle en a besoin, au contraire, comme d'une base. Aussi, les théoriciens les plus rigoureux de l'histoire pure en viennent-ils, par la force des choses, à parler d'ordre (Naville), à concevoir la recherche du général, — d'une certaine sorte de général qui demeure individuel (Rickert)^ On ira jusqu'à reconnaître dans les faits humains des facteurs constants et des lois (Xénopol, Rickert, Naville) : mais on déclarera que la science des lois, de ce qui se répète, de ce qui dure dans les faits humains, n'a rien à voir avec l'histoire proprement dite. Il faut l'isoler, sous peine d'obscurcir la notion si précieuse de changement. — Or, de ce qu'il convient de s'attacher, dans l'histoire, au changement, d'y faire ressortir le développement, s'en suit-il qu'il convienne d'isoler l'autre élément de la réalité? Et, puisque c'est le développement qui importe, est-il même possible de le faire?
« Loi historique », dit-on, c'est un accouplement de termes contradictoire -. — Entendons-nous . Il y a contradiction, quand
1. Voir notamment dans la Rev. de Synth, hist., avril 1901, t. II, pp. 121-1^0, Les quatre modes de l' « Uniuersel » en histoire. — Cf. Xénopol, Principes fondamentaux, p. 27, note 2.
2. « ... Der Begrijf des historischen Geselzes ist cine contradictio in adjecto », dit Rickert : et Naville donne ces mots comme épigraphe à un article sur la A^oitOTi de loi historique, in Rev. de Synth, hist., août 190^, t. IX, pp. 1-6. — Cf. Xénopol : « Une loi qui formulerait la production de phénomènes nouveaux est une absurdité » , Rev. de Synth, hist., août 1908, t. VII, p. 90 (note sur le Lehrhuch de Bernheim) : c'est peut-être contestable ; mais, à coup sur, les phénomènes nouveaux sont inséparables des lois de répétition dans l'histoire-science, dans la synthèse.