LE « DÉVELOPPEMENT » ET LES LOIS
■on commence par donner de l'histoire et de la loi des définitions par lesquelles elles s'excluent. Mais l'expression de « loi historique » est parfaitement acceptable, si on la considère comme désignant des frits humains d'un caractère général, en relation étroite avec les faits singuliers. Or, une telle conception s'impose à la pensée, — aussi bien si l'on a égard à la nature des lois qu'à celle du développement.
Et en effet, considérée, non dans l'esprit qui la formule, mais dans la réalité, une loi de la nature n'a rien d'absolu, se relie à des données concrètes. Une loi de la nature, au fond, ou plutôt ce qu'exprime une loi, nest jamais qu'un fait, un fait privilégié, d'une stabilité tout au moins apparente ou relative, mais un fait. « Il est... inexact de dire que les lois régissent les phénomènes. Elles ne sont pas posées avant les choses, elles les supposent ; elles n'expriment que les rapports qui dérivent de leur nature préalablement réalisée D'une part,... la science déductive... détermine les
rapports des choses, à supposer que la nature en demeure immobile. D'autre part, le monde nous offre partout, à côté de la conservation. . . , le changement. . . ; et cela, non seulement dans le détail superficiel, mais même, indéfiniment sans doute, dans les lois d'ensemble qui résument les lois de détail '. » Les lois — dans la nature proprement dite comme dans l'histoire — n'échappent donc entièrement au temps que par abstraction, et leur extension dans l'espace est tout à fait variable. Ainsi que l'observe très justement A. >iaville, l'universalité des rapports nécessaires qu'impliquent les lois est purement conditionnelle. « La science abstraite, la théorématique considère les figures géométriques, les phénomènes physiques et chimiques, l'existence des organismes vivants, les activités
I. E. Boutroux, De la contingence des lois de la nature. 2'' éd. (iSgS), pp. i35-i36. — On pourrait dire, selon une ingénieuse expression de E. Rabier (Logique, 1888, p. 2i3), qu'une loi est un arrêté de situation plus ou moins définitif. Cf. plus loin, p. 1 10.
psychiques, les groupements sociaux comme de simples possibilités. Pour elle, tout cela est possible toujours et partout quand les conditions en sont données, mais elle n'affirme pas que tout cela soit perpétuellement réel, ce qui serait manifestement faux. La question de réalité, avec laquelle vont celles du où ? et du quand ? les questions : y a-t-il eu ? y a-t-il, où et quand y a-t-il eu ? oii y a-t-il, où et quand y aura-t-il des corps de telle ou telle forme ? tels composés chimiques ? tels organismes? telles activités psychiques? telles organisations sociales? ces questions ne relèvent pas de la science abstraite, de la théorématique, mais de la science du concret, de l'histoire. Pour la théorématique..., les questions de réalité n'existent pas. Ses formules ne signifient en aucune façon une réalité permanente'. »
Personne, mieux que Cournot, n'a vu qu'on se fait parfois de la loi une conception trop rigide et trop absolue. Il ne convient pas d' « interpréter la formule classique : « il n'y a de science que du général », comme s'il n'y avait de
I. La primauté logiijue des jugements conditionnels, in Rev. Phil., avril 1906, p. 3^1. — Lorsque l'on considère les lois subjectivement, tantôt on insiste sur le besoin de l'esprit auquel elles répondent, sur la nécessité formelle qu'elles impliquent, tantôt davantage sur leur origine expérimentale : on les définit alors comme des descriptions, comme « des restrictions que, conduits par l'expérience, nous prescrivons à notre attente des phénomènes « (Mach, La connaissance et l'erreur, 1908, chap. xxiii. Sens et valeur des lois scientifiques, p. 368). Théoriquement, « nous pouvons nous imaginer un monde... où les contenus infinis de la sensation se présenteraient au sujet sans liaison mutuelle, et tellement dissemblables, qu'on ne pourrait jamais en embrasser plus d'un dans un concept commun , comme espèce d'un même genre, que jamais la dilTérence entre deux sensations ne pourrait être appréciée comme plus grande, moindre ou différente de celle qui existe entre deux autres » (Lotze, Logique, cité par Ivozlowski in Rev. Phil., mars igoS, p. 242, La régularité universelle du devenir et les lois de la nature^. En fait, l'expérience du semblable collabore avec le besoin d'unité, dans la création des lois. Les deux points de vue, empirique et rationaliste, semblent complémentaires. — Sur l'histoire du concept de loi, voir R. Eucken, Les grands courants de la pensée cont. (191 1 ; Geistige Strônumgen der Gegenwart, igo^), pp. igg et suiv.