‹ La synthèse en histoireChapitre 28 sur 224 · NATURE DES LOIS · texte numérisé non relu

NATURE DES LOIS

science que de l'éternel et de l'universel. Il peut se rencontrer des lois — qu'il vaut la peine de dégager — qui soient « fonctions du temps » ; le devenir n'exclut pas l'ordre ; au sein même des variations quelque chose de constant et de commun se discerne ; des généralités enfin, fussent-elles toutes relatives et conditionnelles, permettent à la raison de se reconnaître dans la multiplicité des faits coïncidents'. »

Cette formule consacrée : il n'y a de science que du général, est heureuse. Général, similitudes , uniformités, ce sont des synonymes du mot loi, mais de sens plus lâche. Ce dernier terme — il faut y insister — est trop souvent interprété d'une façon stricte. On prend pour type les lois qui ont la plus grande stabilité, la plus grande extension, qui sont susceptibles d'une expression mathématique ; et on exclut de la science les lois qui ne se ramènent pas à ce type. Du même coup on exclut de la science des parties de la réalité. Or, dans la science expérimentale, la réalité doit être considérée, en principe, comme une. Sans doute, l'observation, de bonne heure, a distingué des groupes divers de phénomènes, des tranches, pour ainsi dire, de réalité, marquées de caractères différents; et la science a confirmé, dans une certaine mesure, les intuitions de l'empirisme : par les progrès de la spécialisation, elle a diversifié ses méthodes pour s'adapter de mieux en mieux à la diversité du réel. Mais un travail inverse tend, la réalité étant présumée essentiellement une, à faire tomber les cloisons interscientifiques. Le règne inorganique, le règne organique et ce qu'il est permis d'appeler le règne humain ont donné naissance à des sciences distinctes, à un nombre croissant de disciplines secondaires. Seules, des vues philosophiques peuvent, soit maintenir une distinction absolue entre les règnes, soit les assimiler hâtivement. La science cherche tout à la fois les

I. C. Bougie, Les rapports de l'histoire et de la science sociale d'après Cournot, in Rev. de Met. et de Mor., mai 1905, p. 353.

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dififérences et les analogies. Et, comme c'est sur la mêmetrame de causalité universelle où se manifestent les lois que se produit le développement, elle veut trouver un développement là oii domine la permanence, des lois là où domine le changement, de l'histoire dans la nature, de la nature dans l'histoire. La nature et l'histoire s'opposent en leurs traits distinctifs, et c'est pourquoi la science commence par les opposer. Mais si, au fond, elles se pénètrent, il y a un intérêt capital, bien loin de vouloir les séparer artificiellement, à le& étudier dans leur relation constante. C'est le moyen de résoudre le problème de l'évolution, — qui est, en donnant à ce mot son sens le plus large, celui des rapports de la nature et de l'histoire V

Remarquons que l'étude des lois de la nature proprement dite peut se suffire, parce que, si elle ne donne pas la connaissance pleine, elle donne la prévision ou le pouvoir. Elle a une valeur utilitaire. La valeur utilitaire de l'histoire est médiocre, si elle se limite à l'étude du changement, et même à la description du développement : on le A^erra dans notre conclusion. Aussi l'histoire est-elle toujours — au moins en dehors des monographies érudites — mêlée, plus ou moins,, plus ou moins inconsciemment, de généralisations spécula-

I . (f ... Il est impossible d'établir une frontière entre les deux domaines. On ne peut dire qu'une partie des êtres ou qu'une face des choses soient régies par des lois, tandis que les autres êtres ou l'autre face des choses seraient soustraits à la nécessité. Ce qui est vrai, c'est que, dans les mondes inférieurs, la loi tient une si large place qu'elle se substitue presque à l'être ; dans les mondes supérieurs, au contraire, l'être (actif)

fait presque oublier la loi L'expérience... est l'éternelle source et

l'éternelle règle de la science, en tant que celle-ci veut connaître les choses d'une manière vraiment objective, c'est-à-dire dans leur histoire en même temps que dans leur nature, laquelle n'est, en définitive, qu'un de leurs^ états — L'étude de l'histoire des êtres acquiert, de ce point de vue, une

importance singulière » E. Boutroux, De la contingence des lois de la

nature, pp. iSg, i45.De cet ouvrage, philosophique, on pourrait détacher bien des passages, de caractère purement inductif, à l'appui de no& réflexions.

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tives ou empiriques. Et c'est à quoi il faut substituer des généralisations scientifiques.

Nous nous bornerons ici à ces indications très brèves. Ailleurs, nous avons essayé de résoudre, du point de vue de la synthèse générale des connaissances, le problème des rapports de la nature et de l'histoire; ou plutôt nous en avons ébauché la méthode de solution'. A titre d'hypothèse,

— qui veut être contrôlée mais qui résulte des données actuelles, — nous avons considéré la loi comme ce à quoi tend l'histoire. Nous avons rapproché la loi nécessitante, ou scientifique, de la loi impérative, ou morale : la nature, c'est

I. Voir notre Aucnir de la philosophie. Essai d'une synthèse des connaissances/ondée sur l'histoire, notamment livre II, chap. ii. — Pour Xénopol, la succession et la répétition sont bien deux modes universels de la conception du monde, plutôt que les modes de conception de deux mondes distincts. Il montre leurs rapports, la « transition insensible » de l'un à l'autre ÇLa causalité dans la succession, dans Reu. de Synth, hist., juin et août igoi, t. YIII, p. 260, et IX, p. 7). Mais il y a intérêt, pour lui, à les séparer, non à les unir. Il a raison de dire que « ce n'est pas ce qui se répète dans le développement qui en constitue l'essence » , mais tort de croire que « les lois abstraites de la succession ne possèdent pas une grande valeur pour l'exposition et la compréhension du passé » (Le caractère de l'histoire, dans Rev. Phil., janvier 190^, pp. 43, 45), et que les séries sont l'équivalent des lois en histoire (voir, sur la série, La notion de « valeur » en histoire, dans Rev. de Synth, hist., fév. igo6, t. XII, p. i).

— Ces articles divers ont été fondus dans sa Théorie de l'histoire. 2" éd. des Principes fondamentaux de l'histoire. Là, on retrouve sur l'unité de cet univers qui « existe et se transforme » (par ex., pp. 2, 17, 20, 83), sur les lois de la succession (pp. 3o3 et suiv.) desindications très judicieuses; et dans tout le livre il y a de nombreuses et souvent profondes vérités : mais l'idée maîtresse, celle d'une opposition fondamentale de la répétition et de la succession, s'exagère par suite d'un réalisme foncier, d'une tendance à prêter trop aux notions une consistance objective. Xénopol voit dans les lois la manifestation des forces qui sont constantes quand elles « pénètrent » , « travaillent » ou « s'incorporent « dans les mêmes conditions de l'existence ; et il voit dans l'évolution la manifestation de forces de changement qui produisent des conditions nouvelles (voir pp. 71, 310, 299, 3oo, 3o3). Il y a dans l'antagonisme de ces forces, dont les unes op'erent dans des conditions, dont les autres produisent des conditions, et il y a dans ces conditions, tout à la fois beaucoup de vague et beaucoup de réalisme.

le point de vue de la loi faite, de l'unité ; Thistoire, c'est le point de vue de la loi qui se fait, de l'unification. L'une est intelligible par l'autre, et la réalité par leurs rapports. Mais nous ne voulons pas développer ici d'hypothèse générale. Nous nous maintenons résolument dans le domaine de la svnthèse historique. Tout ce que, dans les pages précédentes, nous avons désiré établir, c'est qu'il n'y a pas d'objection dirimante contre notre conception de cette synthèse, c'est qu'il est impossible, au "contraire, si l'on veut comprendre les faits humains, de poser une distinction absolue entre les lois et le développement. Au surplus, dans la suite du livre, la discussion nous amènera à préciser certains points.

I . — Cherchons à nous orienter dans la synthèse scientifique. Et d'abord, rendons-nous compte qu'en fait, des lois historiques ont été formulées, mais que l'amas de ces lois — réelles ou prétendues — forme un chaos à débrouiller.

Les lois jusqu'ici formulées sont de deux sortes. — Les unes ont un caractère très général ; mais, ou bien elles sont fondées sur l'application de principes a priori, ou bien ce sont des inductions hâtives, des observations dont la portée a été exagérée. On en pourrait donner comme exemples diverses conceptions du progrès, la « loi des trois états » d'Auguste Comte, la « loi » d'après laquelle la civilisation suivrait le soleil et irait de l'Orient à l'Occident. L'effort le plus considérable qui ait été récemment fait pour soumettre l'ensemble des phénomènes historiques à une loi très générale, est celui de M. Ernest Millard : en une série de volumes publiés sous ce titre. Une loi historique^, il prétend établir

I. Tomesl à IV, igo3, igoS. 1906, 1908 (Annexes, 1909). Auparavani, Philosophie de l'histoire, Les Belges et leurs générations historiques, 1902. Voir, dans la Rev. de Synth, hist., H. Berr, Une prétendue loi de l'his-

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