CHAOS ACTUEL DES GÉNÉRALISATIONS HISTORIQUES
que la vie des peuples se compose de cycles — ou </énérations historiques — qui comprendraient eux-mêmes cinq phases, chacun, d'environ 25o ans'. Il s'attache à faire, pour les divers peuples, la démonstration empirique de sa loi. Il y a dans son essai beaucoup d'arbitraire et d'à peu près. Et pourtant, non seulement il s'imagine avoir obtenu une généralisation rigoureuse, mais il se fait fort de la constituer en loi véritable. On sait, en elTet, que ce n'est pas la même chose de constater un rapport constant de coexistence ou de succession et d'enchaîner entre eux par un lien rationnel des phénomènes coexistants ou successifs. M. Millard croit à la possibilité de fonder sa loi mathématiquement. A la suite d'un penseur incompris. Rem y Briick, qui avait signalé « la coïncidence entre le déplacement d'une région de plus grande activité magnétique et la marche de la civilisation à travers la Perse, l'Arabie, la Palestine, la Grèce, l'Italie et la France' », il estime qu'une cause « physique, extra-terrestre » intervient dans les destinées des peuples. Il s'efforce donc de soumettre ces rythmes de l'histoire à des courants magnétiques — qui dépendraient eux-mêmes de phénomènes solaires. Nous croyons que les quelques pages qui sont consacrées dans le dernier volume à établir cette concordance, ne donnent même pas un commencement de conviction. Mais, à l'avance, nous pouvions être assurés qu'une explication serait sans valeur qui voudrait lier les faits de l'his-
toire, dcc. IQO^, t. IX, pp. 3-5-3~7, M. E. Millard el sa « Loi historique )), juin 1906, t. XII. pp. 337-341, Deux théoriciens de l'histoire. déc. 1910, t. XXI, pp. 33^-336.
1. 1° Phase de formation ou de réorganisation; 2° phase d'activité ou d'agrandissement ; 3'' phase de malaise ou de faiblesse ; 4° phase de grand éclat ou de conquêtes ; 5° phase de décadence ou de dissolution : la phase de décadence et la phase de réorganisation se confondant, les générations historiques constitueraient un rythme millénaire.
2. Une loi historique, t. I, p. i. Remy Brûck, auteur de l'Humnnité. son d.veloppement et sa durée, était, comme l'est actuellement M. Millard. officier du génie belge.
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toire à des phénomènes physiques sans déterminer le rôle de l'élément psychologique. Toute explication des faits humains qui n'est pas suffisamment intime, qui rattache l'histoire, pour en faire une science, à une science naturelle, est condamnée à un échec ^
D'autre part, il convient de remarquer que les lois très générales formulées par les historiens ou les théoriciens de l'histoire sont presque toujours des lois de développement. Or, le développement est quelque chose de complexe qu'on a tort de s'attendre à pouvoir débrouiller de façon simple. Il se produit, au cours de l'évolution, des similitudes de développement: ce sont des lois, au sens habituel du mot. Il importe de les noter, de les classer, d'en chercher l'explication. Et il peut y avoir une loi du développement en tant que tel. Cette loi, si elle existe, — et l'histoire de l'histoire enseigne que les historiens la postulent, — est d'une nature particulière : au lieu de formuler la répétition, elle règle l'apparition du nouveau. Elle demande donc à être étudiée, précisée expérimentalement, isolée de tous les autres principes qui exercent leur action dans l'histoire.
Il y a des lois d'une autre sorte, qui ne sont pas données comme la clef de l'histoire, qui ne prétendent qu'à un rôle limité. Elles posent, dans la coexistence ou la succession, des similitudes, tantôt empiriques, tantôt rattachées à des causes. La lutte pour l'existence, 1' « entr'aide », la division du travail — considérées en dehors des systèmes exclusifs — sont parmi les plus importantes des lois de ce genre. On en
I. Peut-être y a-t-il quelque chose à retenir de l'énorme travail de M. .Millard. Peut-être, parmi les influences du milieu physique, y a-t-il à tenir compte du magnétisme terrestre : mais alors il conviendrait de préciser cette influence et de découvrir le mode d'action de cet agent. D'autre part, qu'il y ait un certain rythme dans la vie des peuples, des alternances d'activité et de dépression, qu'il y ait à préciser le rôle et la durée des générations. — voilà encore qui est très possible M. Millard a le mérite d'avoir attiré l'attention sur ces problèmes ; mais il ne prouvera jamais que la grandeur et la décadence des peuples peuvent être prévues d'après le soleil.
?JÉCESSITÉ d'une « ARTICLLATION )) ORGANIQUE 35
a formulé un assez grand nombre, d'amplitudes diverses'. Mais on ne saurait dire qu'elles ordonnent véritablement le chaos des phénomènes historiques, puisqu'elles forment elles-mêmes une masse encore incohérente.
Toutes les sciences ont commencé par être un amalgame semblable de conceptions a priori et d'inductions empiriques, de vérités partielles. Un corps de science se constitue définitivement par l'élimination des théories arbitraires et la coordination des résultats acquis. — Prenons l'exemple de la biologie. En ce qui concerne la physiologie générale, le mérite insigne de Claude Bernard, c'est d'avoir contribué, plus que personne, à introduire le déterminisme scientifique dans une classe de phénomènes qui y paraissaient réfractaires, d'avoir ainsi délogé les spéculations hasardeuses ; et c'est d'avoir organisé l'amas confus des connaissances positives, d'avoir institué l'étude générale de la vie, en articulant de façon judicieuse l'ensemble de ces phénomènes ramenés à l'unité. Structure, composition chimique, action du milieu sur l'irritabilité fondamentale, activité fonctionnelle : ces points de vue ont subsisté, depuis, dans l'étude de la vie, bien qu'elle ait été complétée, améliorée, et que, par exemple, la décomposition structurale ait été poussée au delà de la cellule ^ — Et de même, en ce qui concerne la zoologie générale, « les naturalistes sont désormais en possession d'une méthode d'investigation scientifique et rationnelle : sachant nettement quels secrets ils demandent aux êtres dont ils étudient les rapports, entrevoyant le but précis, l'idéal pratique. . . que doivent réaliser l'anatomie comparée et les classifications, jadis basées sur des principes métaphysiques, ils abandonnent des façons de raisonner auxquelles on s'étonne qu'ils se soient si longtemps attardés, pour demander sim-
1. Voir les remarques de G. Bloch, Bulletin de la Soc. fr. de Phil., juillet 1907, p. 290.
2. Voir Dastre, La Vie et la Mort (Bibl. de Phil. scient., s. d.). Pour les objections de Le Dantec, voir livre III.
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plement à une intelligente coordination des faits les lois qu'on cherchait jadis à établir à coups de génie'. »
2. — Mais il ne faut pas oublier que rélimination des idées a priori n'implique pas le moins du monde le rejet des hypothèses. Ce même Claude Bernard, qui a fait de la physiologie une science expérimentale, n'a pas interdit Femploi de l'hypothèse, mais en a, tout au contraire, proclamé la nécessité. « Chaque homme, a-t-il dit, se fait de prime abord des idées sur ce qu'il voit, et il est porté à interpréter les phénomènes de la nature par anticipation avant de les connaître par expérience. Cette tendance est spontanée ; une idée préconçue a toujours été et sera toujours le premier élan d'un esprit investigateur. La méthode expérimentale a pour objet de transformer cette conception a priori, fondée sur une intuition ou un sentiment vague des choses, en une interprétation a posteriori, établie sur l'étude expérimentale
des phénomènes Comme expérimentateur, j'évite donc les
systèmes philosophiques, mais je ne saurais pour cela repousser cet esprit philosophique qui, sans être nulle part, est partout et qui, sans appartenir à aucun système, doit régner non seulement sur toutes les sciences, mais sur toutes les connaissances humaines'. » El de même, dans son ouvrage récent sur la Science et l'Hypothèse, un physicien éminent, Henri Poincaré, fait cette déclaration : « On dit souvent qu'il faut expérimenter sans idée préconçue. Cela n'est pas possible ; non seulement ce serait rendre toute expérience stérile, mais on le voudrait qu'on ne le pourrait pas '. »
Il est bon d'y insister : de quelque ordre de faits qu'on veuille constituer la science, c'est en vain qu'on prétendrait réduire l'esprit à un rôle passif. Les faits, livrés pour ainsi dire à eux-mêmes, ne sont jamais que des faits. Il faut que