I. Edmond Perrier, Le transformisme (1888), p
3. Du pro(jrès dans les sciences physiologiques (iS65), dans La Science expérimentale, pp. '^8, 84-
EMPLOI DE l'hypothèse S'J
l'esprit réagisse et, en vertu de sa fonction propre, travaille à les ordonner. La svnthèse résulte de l'action spontanée de l'esprit, conforme à sa nature intime. Si l'esprit exerce son aptitude synthétique sans une connaissance suffisante des faits auxquels il s'attache, ou bien il s'égare, ou bien il ne peut qu'entrevoir la vérité. De là les systèmes, — qui manifestent gauchement le besoin, invincible et légitime, auquel l'hypothèse répond. Cette hypothèse scientifique qui joue aujourd'hui un rôle, en quelque sorte, officiel, ne diffère du système — c'est-à-dire de l'hypothèse philosophique — que par le traitement qu'elle subit. On commence par la tenir en suspicion. Au lieu de l'accepter dès qu'elle jaillit au contact de l'esprit et des faits, on la soumet à un contrôle plus ou moins prolongé. Elle s'intercale entre les faits et les faits : ceux-ci ont le premier et le dernier mot. L'hypothèse est une question posée, au heu que le système était une explication imposée.
La vérification de l'hypothèse présente, à vrai dire, des difficultés variables. Dans les sciences d'expérimentation, la fausseté d'une hypothèse éclate par la réponse négative des faits. Dans les sciences d'observation, il est plus malaisé, certainement, d'obtenir une réponse catégorique. La difficulté s'accroît lorsque les faits observés sont d'une complexité extrême ; à plus forte raison, lorsque l'observation est indirecte, quand elle se fait à travers les témoignages et les documents. Cependant, pour ce qui concerne les faits humains du passé, les progrès de la méthode critique, Taccuraulation des matériaux éprouvés, la possibilité de rapprochements toujours plus nombreux, lulilisation du champ d'expériences que constituent la vie actuelle, la politique, l'éducation, tout
I. Chap. IX, Les hypothèses en physique, p. i-o. Cf. Mach, La connaissance et l'erreur (igoS, trad. igoS), chap. xiv, L'hypothèse, pp. a37-252 ; A. Rey, La théorie de la physique chez les physiciens contemporains (1907), V, IV, Rôle et place de l'hypothèse. — Voir sur le rôle de l'tiypothèse notre Avenir de la philosophie, pp. 323 et suiv.
cela permet et permettra de plus en plus le contrôle de l'hypothèse. Dans le domaine historique, comme en toute science, il faut donc, non seulement que le chercheur soit animé de la conviction que les phénomènes sont soumis à un déterminisme absolu, non seulement qu'il ait le besoin, l'appétit, pour ainsi dire, de la loi, mais qu'il aille, par l'hypothèse, au-devant de la vérité scientifique. Et c'est pourquoi la philosophie de l'histoire ne nous semble pas négligeable pour ceux que préoccupe la constitution d'une science des faits humains du passé.
Les systèmes divers de philosophie de l'histoire reposaient sur des hypothèses érigées en principes certains. Parmi ces hypothèses, il yen avait d'absurdes; il en avait d'erronées: il y en avait, sans aucun doute, de légitimes. Vérités confuses, ou vérités exagérées, dans tous les cas vérités non démontrées, quelques-unes par leur vitalité offrent de l'intérêt et même des garanties. Pour qu'une suite de penseurs — dont plusieurs étaient de grands esprits aux intuitions géniales fondées sur une connaissance plus ou moins étendue des faits passés, des faits actuels, sur le sens delà vie, sur la pratique des hommes — aient, quelquefois en s'ignorant les uns des autres, adopté, illustré une même idée, il faut que la réalité donne à cette idée quelque fondement solide. Au surplus, les philosophes de l'histoire se sont critiqués entre eux, se sont complétés par la succession même de doctrines opposées. Les tâtonnements de la période préscientifique sont nécessairement suggestifs. Nous devons donc, sous bénéfice d'inventaire, recueillir l'héritage de ces générations de penseurs aujourd'hui suspects. En histoire, comme dans tout ordre de recherches', il convient au travailleur nouveau d'en-
I . Citons une fois encore Henri Poincaré : « Il ne faut pas comparer la marclie de la science aux transformations d'une ville, où les édifices vieillis sont impitoyablement jetés à bas pour faire place aux constructions nouvelles, mais à l'évolution continue des types zoologiques qui se développent sans cesse et finissent par devenir méconnaissables aux
UTILISATION DE LA PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE 3g
chaîner son effort personnel à révolution de la pensée collective. L'étude des systèmes poussée jusqu'à l'époque actuelle permet, d'ailleurs, de constater que certaines idées, présentées d'abord a priori, ont eu assez de consistance pour s'imposer même à des historiens érudits. Selon la nature des faits qu'ils considèrent spécialement, certains des savants contemporains — parmi ceux qui se méfient le plus de la généralisation — ont une tendance à généraliser dans tel sens défini, à faire ressortir tel élément explicatif. — Nous sommes donc convaincu qu'il ne faut pas faire table rase du passé, et l'histoire des systèmes serait la première partie de la tâche que nous cherchons en ce moment à préciser'.
Ainsi, tout en voulant réagir contre la philosophie de l'histoire, nous protestons contre le dédain ou l'indifférence de beaucoup d'historiens à l'égard des anciennes philosophies de l'histoire. Mais, d'autre part, il est aisé de voir combien notre attitude, quelque égard qu'elle témoigne au passé, est différente de celle des penseurs — comme Xénopol et beaucoup d'Allemands ' — qui veulent fonder la logique de
jeux vulgaires, mais où un œil exercé retrouve toujours les traces du travail antérieur des siècles passés. » La valeur de (a science, p. 8.
1. Xous avons commencé une Histoire des Théories de l'histoire. — Voir dans Bernheim, Lehrbuch..., p. 4t, une citation de Briickner (Zur Geschichte der Geschichle) et ses réflexions personnelles sur l'utilité que présenterait une histoire approfondie de l'histoire et sur le peu qui a été fait jusqu'ici dans ce sens. Cli-V. Langlois, dans la seconde partie de son Manuel de Bibliographie historique (Histoire et organisation des études historiques), a, de propos délibéré, laissé de côté la théorie de l'histoire.
2. Nous renvoyons, notamment en ce qui concerne Eduard Meyer et Rickert, à la suite de cet ouvrage. Rappelons de Xénopol et, en sens inverse, de Lacombe, les articles cités p. 2^, note i. Et reproduisons ces lignes caractéristiques : « Il Rickert è nel vero quando sosliene che a gli storici di valore già da kingo tempo niisero in opéra il metodo storico )). Infatti la conosccnza di cio che puo altamente interessare lo spirito umano, e non foss' alîro l'énorme cumulo di lavori storici formanti da soli più di meta di ciô che fu scritto suUa terra, dovrebbe essere sufTiciente per impedire di ?creditare un' atlività intelettuale cosl féconda. » Xénopol, Sociologia e storia. dans Riv. ital. di Sociologia, juillet-août 190^, p. ^07. Cf. dans la Théorie de l'histoire (igo8), du même, pp. ^453-455.
4o LA SYNTHÈSE SCIENTIFIQUE
l'histoire sur la pratique empirique des historiens de tous les temps. Que la logique naisse de la pratique, voilà qui est incontestable : mais de la pratique des historiens empiriques, ce qui s'est dégagé surtout c'est la méthodologie, la logique qui préside au travail d'érudition. Pour la constitution de la science, il y a plus à tirer des philosophies de l'histoire que du pur historisme. L'histoire empirique est quelque chose d'informe, d'inorganique. Les systèmes, eux, sont des organisations arbitraires, mais qui contiennent des théories propres à jouer un rôle explicatif. Ils sont presque toujours exclusifs, einseitig : mais, selon le vieux mot, s'ils ont tort dans ce qu'ils nient, ils ont souvent raison dans ce qu'ils affirment. La science ne nie rien. Elle commence par ne rien affirmer. Elle admet à titre provisoire, elle soumet, comme hypothèses, au contrôle de l'expérience, de la comparaison, de la discussion, ce que les systèmes paraissent enfermer de solide. La science concilie, ou plutôt elle organise effectivement.
3. — En définitive, le problème capital, dans la synthèse historique, c'est de trouver le biais grâce auquel les généralisations hypothétiques pourront être triées, confirmées, coordonnées, les lois secondaires consolidées, groupées, rattachées aux principes d'explication plus généraux. — Seignobos déclare qu'il a cherché en vain « les éléments constitutifs des phénomènes » historiques " ; et, il y a quelques années, faisant un cours en Sorbonne sur les phénomènes généraux en histoire, il a cru devoir rejeter « tout principe systématique, tout principe logique » et suivre un « ordre empirique » , examiner les phénomènes « dans l'ordre oii ils
I. On peut distinguer les syslcmes et les théories de la façon suivante. Les systèmes procèdent trop d'une interprétation philosophique de l'histoire ; les théories procèdent davantage du travail érudit, mais elles peuvent être absolues et exclusives.
3. Les conditions pratiques de la recherche des causes dans le travail historique. Bulletin de la Soc. fr. de Phil., juillet 1907, p. 377.