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NATURE DU HASARD

l'univers, et non parce que le hasard aurait des lois, que les grands nombres manifestent delà régularité et qu'on peut établir des probabilités là où l'enchaînement causal nous échappe \ Le calcul des probabilités est un instrument précieux qui nous permet de prévoir en quelque façon l'imprévisible : il ne fait que cerner, pourrait-on dire, notre ignorance des causes particulières par notre connaissance de certaines données générales-. Le calcul des probabilités, la loi des grands nombres ne s'appliqueraient pas dans un chaos.

Mais, d'autre part, le hasard s'évanouirait et la probabilité n'aurait aucun sens dans un monde entièrement soumis à des lois. Or, si même nous connaissions les lois de la nature qui nous échappent encore, il y aurait un résidu de hasard. Et si nous étions capables de reconstituer l'enchaînement total des phénomènes, si nous étions des dieux omniscients, le hasard pourrait être pré"\Ti, mais il ne se trouverait pas éliminé. C'est qu'en effet, le hasard, sans être proprement une réalité, répond à un caractère objectif des choses. Comme l'a vu très profondément Gournot, le hasard, c'est le désordre, ou plus exactement : l'absence d'ordre'. Ce n'est pas — objectivement — ce qui résulte de causes très complexes ou très petites : c'est ce qui résulte de la rencontre, de l'intersection de séries de phénomènes indépendantes *. Le mot

1. « Les propositions du calcul des probabilités n'ont de valeur que si les hasards sont des régularités masquées par des complications. » Mach, op. cit., p. 378. Il serait plus précis de dire : si les complications du hasard masquent des régularités.

2. Dans les jeux de hasard, les possibilités sont limitées par les conditions mêmes du jeu (voir Borel, Eléments de la théorie des probabilités, 1909). En l'absence de lois, de longues séries de coups ou de parties permettent aux chances contraires de se compenser, — comme dans les phénomènes ovi, au contraire, agissent des lois, « les variations accidentelles se compensent... et il ne reste que l'etfet certain des causes constantes » (Fourier, cité par J. Lottin, art. cit., p. 28). C'est la limitation des possibles qui permet la mesure des possibilités.

3. Ce caractère objectif n'apparaît donc subjectivement qu'à la suite de la constatation d'un certain ordre.

4- « Les événements amenés par la combinaison ou la rencontre d'autres

de coïncidence, synonyme de hasard dans beaucoup de cas, est singulièrement expressif. S'il y a, dans le monde, des phénomènes ordonnés, le monde n'est pas un système, — à la façon d'une horloge dont toutes les pièces sont solidaires et, d'ailleurs, expriment une pensée. Tout est lié à tout, mais tout ne conspire pas avec tout.

Nous avons commencé par dire — et il va de soi — que le hasard, c'est ce qui n'est pas voulu. Précisons: ce qui n'est pas voulu pleinement, c'est-à-dire par rapport à la raison ou tout au moins à des raisons. L'homme n'assiste pas seulement au hasard, n'en subit pas seulement les effets : il peut en être le théâtre. Il lui arrive d'agir au hasard, de parler au hasard, en un mot d'être déterminé fortuitement, d'être le jouet d'impulsions dont il est le premier surpris. Il lui arrive

événements qui appartiennent à des séries indépendantes les unes des autres sont ce qu'on nomme des événements fortuits ou des résultats du hasard. » Essai sur les fondements de nos connaissances (^i85 1), t. I, p. Sa. — « Admettez que la chaleur solaire et la chaleur propre de la terre se dissipent graduellement de manière qu'il doive venir un temps, à la vérité fort éloigné, où la terre cesserait de pouvoir nourrir des êtres vivants, et vous aurez l'idée d'un phénomène déterminé en vertu de causes normales, régulières, essentiellement liées à la constitution du système qu'elles régissent. Supposez, au contraire, comme on se l'est quelquefois figuré, que, dans l'espace sans bornes et par delà le système solaire, circule actuellement une comète destinée à rencontrer un jour la terre et à y détruire les espèces vivantes par sa maligne influence : ce sera l'exemple d'une cause accidentelle, et qui ne perdrait pas le caractère de cause accidentelle, quand môme les astronomes seraient dès à présent en mesure de calculer l'époque de la rencontre. » Considérations sur la suite des événements dans les temps modernes (187a), t, I, p. 5. Voir l'article cité de Tarde, sur la notion de hasard chez Cournot, et, dans l'ouvrage de F. Mentré, le chap. V, L'idée de hasard. La pensée de Cournot est plus nette sur le hasard que sur l'ordre. — A. Lalande, dans le Vocabulaire philosophique, oppose à Cournot — et à Stuart Mill — que « tous les mouvements du cylindre et de la bille, au jeu de la roulette, ont pour cause commune le mouvement du croupier qui les lance, et sa volonté de jouer le coup ». Et, en effet, on ne peut dire qu'il y ait hasard dans le résultat, quelqu'imprévu qu'il soit. Le hasard est dans la rencontre de la série qui aboutit au résultat, et de l'intérêt des joueurs, des parieurs, ou simplement de la curiosité qu'excite le résultat dans son imprévisibilité voulue — comme nous le montrons plus loin.

DIVERSES SORTES DE HASARD 6l

de créer du hasard, c'est-à-dire de ne pas prévoir le résultat de ses actes, ou même de substituer volontairement le hasard à sa raison, par exemple quand il se décide à pile ou face. Les jeux de hasard sont des jeux combinés pour que le raisonnement n'y intervienne pas ; et il y a des jeux qui consistent à corriger, à dé)Ouer par le raisonnement un hasard plus ou moins laborieusement fabriqué. Le hasard, en définitive, c'est donc ce qui présente objectivement ce caractère négatif d'être étranger à l'ordre', — à l'ordre des lois et à celui des raisons. H. Bergson, dans son Evolution créatrice, a parlé de l'idée de hasard, « proche parente de l'idée de désordre^ «. Mais, pour lui^ l'idée de désordre est purement subjective : la réalité étant faite de deux ordres différents, 1' « ordre automatique » et r « ordre voulu », on objective, dit-il, dans le concept de hasard l'état d'esprit où Ton se trouve quand on découvre de l'automatisme là où on aurait supposé une intention, quand on rencontre des volontés là où on attendait du mécanisme. Théorie infiniment ingénieuse, mais qui ne nous parait pas exacte. Le hasard n'est point quelque chose de tout subjectif et qui réponde « à la déception de l'esprit devant un ordre qui ne l'mtéresse pas, ou à une oscillation de l'esprit entre deux espèces d'ordre^ ». Sans doute, il y a — et nous allons y insister — une large part de subjectivité dans les hasards dont l'esprit s'occupe; mais nous croyons bien constater que, dans cette réalité où régnent, en effet, deux « ordres », les phénomènes de hasard présentent ce caractère d'être étrangers à l'un et à l'autre \

6) Le hasard ainsi défini, il convient de distinguer diverses sortes de hasards. Les faits conformes à notre définition, qui

1. Les anciens opposaient Tû/r,, Fortuna, et cîaapaEvr], Fatum.

l\. Nous laissons de côté la question, métaphysique, des rapports originels de l'ordre et du désordre. \ oir Darbon, op. cil., p. i5.

se produisent dans l'univers, sont en nombre infini. Le hasard est partout, dans la nature, dans la vie, dans l'histoire : il nous assiège et devrait nous obséder. Or, ce qu'il y a d'objectivement fortuit et de subjectivement imprévu dans les phénomènes nous échappe la plupart du temps. En fait, quand nous remarquons un hasard, quand nous nous écrions : « Quel hasard! », il s'agit d'un hasard d'une nature particulière. De quelle nature est donc le hasard qui nous frappe, celui que notre attention trie dans le nombre infini des phénomènes fortuits ? Ce hasard, — à bien y regarder, — c'est ce qui, n'étant pas voulu, affecte cependant l'apparence d'une volonté.

Précisons par des exemples tirés de l'expérience quotidienne. Chaque fois que je sors de chez moi, je rencontre des inconnus que j'aurais pu ne pas rencontrer, dont la présence sur mon chemin, si elle a des causes, comme ma présence sur le leur, ne répond à aucune raison. Mais je sais, en sortant, que je rencontrerai du monde dans la rue ; et, à moins de quelque particularité exceptionnelle, ces rencontres ne me font aucune impression : ce sont hasards presque inaperçus, comme il s'en produit constamment au cours de nos journées. Si je rencontre une personne que je connais, que, pour pour des raisons de voisinage ou autres, j'avais des chances -de rencontrer, dont la rencontre n'a pas d'intérêt spécial pour moi, voilà encore un hasard dont j'aurai à peine conscience. Mais que je rencontre, en un endroit où je vais rarement, une personne qui y va rarement elle-même ; que je rencontre plusieurs jours de suite la même personne en des endroits différents ; que je rencontre une personne à qui j'ai rêvé la nuit ou à qui, précisément, je pensais ; que je rencontre une personne que j'avais intérêt à voir ou à ne pas voir : voilà des hasards frappants. Ils sont frappants en raison de l'éloignement des séries qui se rencontrent, ou de la répétition de la rencontre, ou d'un rapport soit de convenance soit de disconvenance dans la rencontre. Nous nous mouvons en un

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