DIVERSES SORTES DE HASARD
pera l'esprit propre à en être frappé. — L'esprit peut même créer des hasards tout négatifs. Une pierre tombe de haut à mes pieds: cette pierre aara/f pu me tuer ; c est un liasard qu'il n'en ait pas été ainsi. Tout ce qui n'arrive pas est hasard, — ou du moins tout ce qui n'arrive pas, qui est possible ; et je puis, sollicité par des raisons personnelles, être frappé d'une foule de hasards négatifs.
Que conclure de tout cela, sinon que le nombre des hasards frappants est lui-même infini, que ces hasards frappants n'ont souvent rien d'objectivement remarquable, et que les hasards les plus frappants peuvent être sans aucune inUuence sur la vie humaine ? Il faut donc distinguer avec soin des hasards frappants les hasards agissants, les hasards importants, ceux qui produisent des effets objectivement considérables, — c'est-à-dire multiples ou prolongés. Il y a des hasards frappants, sans être importants ; il y a des hasards
la fois frappants et importants ; il y a des hasards qui deviennent importants par cela même qu'ils ont frappé; et il y a des hasards qui sont importants sans être frappants.
La vie humaine est tramée de hasards. Les uns sont insignifiants, les autres importants, au point de vue objectif. Le rôle du hasard dans certaines vies est si manifeste, si éclatant, qu'il y a des hommes dont on dit qu'ils ont de la chance ou de la malchance, delà « veine » ou de la « déveine », leur « étoile » ou la « guigne ». Mais, dans la chance ou la malchance, la part de la volonté est souvent plus considérable qu'il n'apparaît à l'observateur superficiel et même à l'intéressé'. Par contre, il y a des hasards décisifs qui passent inaperçus. Les biographes , maintes fois, recueillent les coïncidences surprenantes, les accidents extraordinaires, sans démêler l'action profonde de telle rencontre en apparence banale. Qu'une personne, par exemple, ait un sosie et qu'il
1. Voir Maldidier, art. cité, p. Sgi, et Lalande, De la fatalité, in Rev. Phil., sept. 1896.
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en résulte d'amusantes confusions, voilà qui ne présente aucun intérêt, — au prix des circonstances, presque toujours communes, qui ont provoqué le choix d'une carrière ou amené un mariage.
2. — Nous voici maintenant en mesure de distinguer du pur hasard le hasard historique, ou V événement '. Il est bien évident que l'historien ne doit retenir qu'une faible partie des innombrables hasards cjui se jouent à la surface du réel comme les vagues à la surface de la mer. Et précisément, qu'une vague entraîne tel objet sans valeur, c'est un hasard qui ne compte pas ; qu'elle entraîne tel objet de prix, qu'elle enlève tel pêcheur, tel baigneur, tel marin, c'est un accident ou un malheur qui compte dans une famille, c'est un fait divers qui frappe ou qui émeut ; ce n'est pas un événement historique. Mais c'est un événement historique si une lame de fond engloutit un personnage qui détient un pouvoir considérable, si un tremblement de terre détruit une ville importante ; à plus forte raison, si cette ville est la capitale d'un pays ; à plus forte raison, si ce pays exerce une influence mondiale. C'est la multiplicité et la durée des effets produits, c'est l'intensité de la répercussion dans l'espace et dans le temps qui caractérisent ['événement. L'annaliste, le chroniqueur d'autrefois, qui enregistraient les hasards frappants % le reporter d'aujourd'hui, qui recueille le fait divers, l'anecdote surprenante, amusante, émouvante, n'ont rien de l'historien véritable. Et la lâche de l'historien consiste souvent à négliger les hasards que la tradition met en lumière pour mettre en lumière ceux qu'elle a laissés dans l'ombre.
1. Sur le hasard en histoire, voir surtout L. Bourdeau, L'histoire et les historiens (1888), pp. i3i et suiv. ; MougeoUe, Les problèmes de l'histoire (1886), pp. 3 et suiv. ; Langlois et Seignobos, Introduction, p. 2i5 ; Lacombe, op. cit., ch. xiv ; Xénopol, op. cit., 2^ éd., pp. 274 et suiv. ; LindncT, Gescliichtsphilosophie (igoi), p. 109.
2. Voir d'intéressantes citations dans Mougeolle, op. cit., notamment p. 37.