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LE HASARD HISTORIQUE

Les hasards historiques sont de deux sortes. Il y a ceux qui mettent en présence, en compétition, des collectivités ou qui agissent directement sur les collectivités : tremblements de terre, inondations, cyclones, disettes, épidémies — Il y a ceux qui agissent sur les collectivités par l'intermédiaire des individus. Ce sont ces derniers qui ont le plus frappé, en général, les historiens. Aussi un grand nombre de penseurs, à la suite des historiens, ont-ils déclaré que les grands événements procèdent souvent de causes futiles. C'est ce que Pascal

— après Montaigne et bien d'autres ' — a exprimé dans la phrase fameuse : « Cromwell allait ravager toute la chrétienté ; la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain qui se mit dans son uretère. Rome même allait trembler sous lui ; mais ce petit gravier s'étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout en paix, et le roi rétabli ^. » Petites causes, grands effets : deux théoriciens français, Mougeolle et Bourdeau, se sont ingéniés à ruiner ce système ; ils ont accumulé les exemples d'interprétations erronées des événements. Or, que les historiens se soient souvent trompés en attribuant au hasard ce qui procède surtout de causes générales, que des théoriciens aient exagéré considérablement le rôle du hasard, — c'est possible, c'est même certain. Mais il ne faut point, en revanche, ou nier, ou réduire exagérément ce rôle. Il faut le reconnaître et le préciser.

S'il y a, nous le savons, des hasards frappants et des hasards vulgaires, peut-on dire qu'il y a des hasards futiles,

— futiles en tant que causes '.'^ Il est plus juste de remarquer

1 . « Nos plus grandes agitations ont des ressorts et des causes ridicules. Et l'engravure d'un cachet fut-ce pas la première et maîtresse cause du plus horrible croulement que cette machine ayt oncques souffert )) Essais, m, 10.

2. Pensées, éd Brunschvicg, t. II, section 11, 176. Quant à la phrase non moins fameuse : « Le nez de Gléopàtre : s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé » Çibid., 162 ; cf. i63 et i63 bis), elle se rapporte moins au hasard proprement dit qu'aux accidents de l'individualité : voir le chapitre suivant.

3. H. Poincaré, dans l'article cité sur le hasard, dit p. 27/4 : « L'his-

que le hasard tantôt n'est que cause occasionnelle, qui libère des forces et déclanche des événements, tantôt est cause effective, qui détermine des événements. Dans ce dernier cas, l'importance du hasard « doit se mesurer non à la taille du lait initial, mais à la taille des faits qui en sont résultés * ». Or, le résultat dépend lui-même du système sur lequel il agit, et où il retentit plus ou moins largement, plus ou moins longuement, plus ou moins profondément.

Somme toute, le hasard, qui n'est conçu que par opposition à l'ordre, à l'ordre des lois et à celui des raisons, n'agit historiquement que par rapport à l'ordre, et son importance se mesure à la mesure dans laquelle il l'affecte^. C'est donc l'étude des causes régulatrices qui nous donnera la clef du rôle joué par le hasard en histoire. Il s'agit de savoir ce que peut le hasard pour ou contre l'ordre, quels rapports, au cours de l'histoire, soutient l'ordre avec le hasard. Il n'y a pas de loi du hasard à formuler, — le hasard, répétons-le, n'a pas de loi, — mais il y a un problème à résoudre des relations du hasard et de l'ordre.

torien est obligé de faire un choix dans les événements de l'époque qu'il étudie ; il ne raconte que ceux qui lui semblent les plus importants. Il s'est donc contenté de relater les événements les plus considérables du xvie siècle par exemple, de même que les faits les plus remarquables du xvii^ siècle. Si les premiers suffisent pour expliquer les seconds, on dit que ceux-ci sont conformes « aux lois de l'histoire ». Mais si un grand événement du xvii^ siècle reconnaît pour cause un petit fait du xvi« siècle, qu'aucune histoire ne rapporte, que tout le monde a négligé, alors on dit que cet événement est dû au hasard, ce mot a donc le même sens que dans les sciences physiques ; il signifie que les petites causes ont produit de grands effets. » On voit, d'après ce que nous avons dit, ce qu'il faut penser de ce passage : le hasard peut être un « grand fait » aussi bien qu'un « petit fait » ; et si le chroniqueur enregistre de préférence les faits les plus «remarquables », le rôle de l'historien consiste à démêler les faits les plus importants, qu'ils soient ou non remarquables.

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