L INDIVIDUALITÉ PERSONNELLE 7 I
le rôle capital. Que l'histoire soit « un problème de psychologie », selon la formule qui a été répétée à satiété*, voilà qui n'est guère contestable : mais il y a diverses psychologies, — nous allons peu à peu préciser ce point. Or, les historiens dont nous parlons, consciemment ou inconsciemment, comprennent cette formule de façon étroite : le problème de rhistoire consisterait à recueillir les contingences individuelles, à souligner ce qui est particulier dans l'individu, en distinguant, parmi les individus, lorsqu'il y a lieu, ceux que les circonstances ou la nature même de leur individualité ont appelés à diriger les événements humains. — C'est une interprétation de Thistoire qui pourrait être défmie : atomisme historique. Ni les apparences ne suffisent à justifier cette conception, ni des raisonnements comme celui-ci, — que nous avons entendu tenir : « Une dose infinitésimale d'un virus peut détruire un organisme; pourquoi un indiNddu ne serait-il pas capable de bouleverser, de transformer une société ? » 11 n'est peut-être pas absurde de concevoir les transformations historiques comme produites soit par telle personnalité exceptionnelle, soit par l'accumulation des petites différences individuelles : mais il ne s'agit pas de savoir ce qui est possible, il faut préciser ce qui est.
Assurément, l'individuahté personnelle est une donnée qui s'impose à l'observateur des faits humains ; et c'est une donnée qui introduit dans ces faits un élément — relatif — • de généralisation : tout en reposant sur le hasard, elle éli-
I. Taine l'a mise à la mode. — Voir dans L'histoire considérée comme science, de Paul Lacombe, le chapitre 11, Des rapports de la psychologie et de l'histoire. « Montesquieu, Voltaire, Turgot, Condorcet, Comte même (qui, chose singulière, ne reconnaissait pas la psychologie), toute l'école historique française a suivi la même voie, qui est la bonne [le recours à la psychologie]. Comparée à la philosophie allemande, la française a pourtant un air de recherche superficielle, auquel bien des gens se sont trompés. Les Allemands paraissent plus profonds, parce qu'ils sont allés chercher plus loin, trop loin, ce que les autres cherchent à la hauteur voulue. » (P. 33.)
mine, dans une certaine mesure, le hasard. Voyons donc comment on peut étudier la nature et préciser le rôle historique de l'individualité personnelle.
a) Remarquons, d'abord, en ce qui concerne l'origine des individualités, que le hasard — au sens où nous l'avons défini
— est dans la mise en présence des générateurs, dans les circonstances qui accompagnent la génération, dans les accidents qui peuvent se produire entre la génération et la naissance, mais non — à considérer le problème théoriquement
— dans la combinaison même d'où résulte l'être nouveau : il ne faut pas, en effet, confondre l'ignorance où nous sommes du résultat, à cause de la complexité des éléments concourants, avec l'absence de loi. On est arrivé à démêler pour des cas simples d'hérédité biologique des lois très nettes (Mendélisme); et il existe, sans aucun doute, des lois de l'hérédité psychologique — nous en soupçonnons déjà quelques-unes — dont il n'est pas impossible que, jusqu'à un certain point, nous parvenions à nous emparer'.
Quoi qu'il en soit, il y a, dans la vie d'un individu donné, une certaine continuité qui permet, à quelque degré, la prévision. C'est sur cette constatation cju'était fondée la théorie de \ai faculté maîtresse ou dominatrice, de Taine. « Lne fois qu'on a saisi la faculté maîtresse, on voit l'artiste tout entier se développer comme une fleur », déclarait-il avec beaucoup de simplisme et d'arbitraire. « jNi Montaigne, ni La Rochefoucauld, ni Voltaire, ni Renan, ni Michelet, ni Sainte-Beuve, objecte Paul Lacombe, n'auraient souscrit à la proposition de Taine, assurément ^ » Il n'y a pas toujours, il n'y a peut-
1. Voir Ilibot, L'hér?dUé psychologique (1878; 9^ éd., 1910). — Pour les théories diverses relatives à l'hérédité, voir V Année Biologique . de Delage (depuis 1897, littérature de 1890), sections xv et xvi, la Rev. gén. des Sciences (revues annuelles de zoologie), les travaux de Le Dantec, notamment Les influences ancestrales, une leçon d'ouverture de M. Caullery, Variation et hérédité, in Rev. du Mois, déc. 1910.
2. La psychologie des individus et des sociétés chez Taine historien de& littératures (1906), p. 27/i. Voir chap. vu, pp. 199-278.
MOTELS d'Étudier l'individualité personnelle yS
être pas souvent prépondérance absolue d'une faculté sur toutes les autres' ; et surtout il n'y a pas souvent prédominance continue, au cours d'une vie, de la même faculté: la critique de Taine est « statique » ; « elle ne suit pas l'individu dans les différentes phases de son développement : elle n'a pas le sens de l'évolution intime ». Singulièrement plus complexe et plus plastique que Taine ne l'a représenté, l'individu peut être tourné en sens divers par le hasard ; et la pédagogie, d'autre part, exploite ces virtualités.
Il y a, d'ailleurs, des individualités plus ou moins stables; et cette considération de la stabilité plus ou moins grande fournit une division générale des caractères \ Si l'individu est unique par certaines nuances personnelles, les combinaisons d'éléments psychiques, de faits affectifs, représentatifs et moteurs, qui constituent l'individualité, ne sont pas — à prendre les choses en gros, comme le fait toute science de classification — en nombre illimité. L'ambition de Sainte- Beuve, on le sait, était d'être un « naturaliste des esprits ». Il y a une science en formation, qu'on a appelée élhologie ; et malgré les contradictions de ceux qui s'y sont attaqués, les divergences de méthodes, les incohérences de résultats, de grandes lignes se dégagent peu à peu^ . Déjà, en vertu de la
1. «... Ce n'est pas l'un des moindres résultats pratiques des travaux contemporains sur la personnalité, que d'avoir montré que son unité n'est guère qu'un idéal et que, sans tomber dans la dissolution mentale et la folie, elle peut être pleine de contradictions inconciliées. » Ribot, Psychologie des sentiments (iSgij), p. 385. Cf. Paulhan, L'actioité mentale et les éléments de l'esprit (i88g), pp. i8o et suiv.