Beaucoup de théoriciens — depuis Vico et Herder
— ont fait jouer à la race et au milieu un rôle capital en histoire ; et bien des historiens se sont imaginé fournir l'explication historique en usant de ces concepts. Taine les a mis à la mode : il a vu dans la race et le milieu — en y joignant le moment — les grands << ressorts », les « puissances agissantes », les causes réelles et les seules causes possibles des mouvements de l'histoire ^ Notre tâche, ici, est de signaler la confusion d'idées qu'implique souvent — chez Taine tout le premier — l'emploi de ces termes en apparence si précis, de débrouiller la complexité délémenls qu'ils embrassent, d'en faire l'analyse, pour ainsi dire, et, sinon de préciser le rôle de ces éléments, de montrer du moins comment on y pourra parvenir.
Il nous faut commencer par poser que, théoriquement, l'étude de la race et celle du milieu sont liées, en psvchologie comme en biologie. La race est l'expression du milieu. La loi d'hérédité et l'action du milieu — l'action permanente d'un milieu physique stable — étant données, voilà la race constituée : voilà l'individualité collective, née d'un
I. La question des rapports de l'individu et .du milieu humain a été très débattue dans les polémiques entre historiens et sociologues, nolamtamment dans le Lamprechtsche Sturm und Drang (voir dans le Lehrbuch de Bernheim la bibliographie du chap. v, § 4, 2, et dans la Reo. de Synth, hist., t. X, pp. I25 et suiv., aS- et suiv., les articles de Bernheim et de Lamprecht). Mais elle n'est pas traitée, en général, avec la précision désirable : la distinction des éléments contingents et des éléments logiques de l'individualité est capitale ; et aussi celle des éléments divers du « milieu » humain ; et enfin celle des époques. Nous allons insister sur tout cela.
3. Introd. à l'Histoire de la littérature anglaise, p. xxxiv.
fjS LA COÎJTINGEISCE
hasard initial, mais agissant comme une cause d'une généralité relative, à Tinstar d'une loi dérivée. — Peu importe, d'ailleurs, le rôle exact de l'hérédité et, par suite, le mode d'action du milieu. L'individu qui s'adapte au cours de sa vie transmet-il l'adaptation acquise à sa descendance? La modification transmissible ne se produit-elle que dans le germe, dans la combinaison originale d'où procède l'individu, et la sélection conserve-t-elle ensuite les mieux adaptés? La solution est-elle intermédiaire? Nous n'avons pas à entrer dans la querelle des « Lamarckiens » et des « Darw^iniens ». Quoi qu'il en soit, au point de vue théorique la race n'est pas discernable du milieu'.
Mais c'est là de la théorie pure ; ou du moins les choses ne se sont présentées ainsi, jusqu'à un certain point, qu'aux origines, — lesquelles sont inaccessibles à notre recherche : la race, selon une expression de Boutmy, est le « produit antéhistorique » du milieu-. En fait, le milieu géographique se modifie ; en fait, les races changent de milieu ; en fait, les races se mélangent. Le hasard — avec lequel collaborent des causes qui seront précisées ultérieurement — diversifie les races en groupes secondaires, puis finit par amalgamer et transformer ces groupes en peuples et nations. Le milieu géographique, relativement stable, et la race, beaucoup plus instable, se dissocient dans une certaine mesure : ainsi peuvent être étudiées séparément la race, avec ses modifications successives, et l'action du milieu sur la race.
a) Il faut distinguer, en ce qui concerne les groupes humains, plusieurs sortes de recherches : cela ressort naturellement de ce que nous venons de dire.
Il y a d'abord V anthropologie , science naturelle et non historique, qui étudie dans ses variétés le genre homo plutôt que l'humanité, mais qui fournit quelques données à l'his-