PSYCHOLOGIE DES FOULES I
liai. Et cette étude — distincte de la psychologie intermentale, de réthologie collective, de la psychologie sociale — se trouve soutenir des rapports avec ces trois disciplines.
6) Ce qui caractérise essentiellement la foule, ce qui la différencie de tout autre mode de groupement, c'est de ressentir et de traduire une émotion, une « exaltation passionnelle » collective. Elle se définit par ce qu'on a appelé 1' « unité téléologique », ou encore par une « synesthésie » qui aboutit à une « synergie », — disons plus simplement par une crise de sentiment qui la constitue et qui la meut. Les Italiens ont formulé cette « loi », que, dans la foule, « la pensée s'élide et le sentiment s'additionne » (Sighele). Une foule, en somme, n'est pas un être, — comme l'est un peuple, — c'est un phénomène de vie collective : l'état de foule est un état aigu de sensibilité. Ce phénomène se rattache, dans une certaine mesure, à la psychologie intermentale et l'éclairé par une sorte de grossissement. La tendance des hommes à s'imiter est particulièrement forte dans les agglomérations. Quand il y a contact, il y a contagion. Les a meneurs », dans la foule, sont des individus qui agissent plutôt par similarité (Rossi) que par autorité. Mais le rôle de l'imitation est ici secondaire : ce qui est essentiel, dans le phénomène de foule, c'est un fond de sensibilité identique d'où nait, sous une excitation commune, l'identité de réaction \
I . « Il faut soigneusement distinguer les foules croyantes des foules agissantes. Lne foule est incapable de formuler un credo; elle reçoit des meneurs habituels ou occidentels la formule de sa foi. Mais une foule peut fort bien, sinon inventer, du moins modifier une consigne. Quand elle passe à l'action, la contagion du cri et du mouvement rétrécit violemment les consciences au profit de réactions aussi brutales que simples, et peut transformer une cohue de citoyens inoffensifs en une horde de sauvages. De là vient que les chefs de file sont presque toujours débordés et entraînés bien au delà de ce qu'ils auraient voulu, dès qu'ils appellent la foule à l'action. C'est l'histoire de tous les mouvements populaires depuis les Jacqueries jusqu'aux grèves les plus récentes. » Ruyssen, Essai sur l'évolution psych. du jugement, p. 3io, note.
Ce phénomène, tel que nous venons de le définir, comporte diverses sortes d'études II peut être étudié, d'abord, pour lui-même, de façon comparative : on tend, alors, à une classification des foules, — soit au point de vue de l'excitation qui les provoque, soit au point de vue du genre de sensibilité qu'elles manifestent, soit au point de vue de la nature, normale ou pathologique, des crises'. Cette étude, qui intéresse éminemment le psychologue, présente aussi un intérêt pratique : au juriste, au politicien, par exemple, elle fournit d'utiles indications.
Les foules peuvent être étudiées, d'autre part, dans leur signification éthologique. C'est une « loi » de la « psychologie collective » italienne, que « les âmes, dans la foule, communient dans ce qu'elles ont de plus atavique » (Rossi) ; mais Tarde a observé que la foule dépend de conditions ethniques -, — ce qui, loin d'infirmer le principe des Italiens, le complète au contraire. Sans doute, les foules, une fois constituées, se ressemblent toutes par la simplicité, le caractère élémentaire des sentiments qui les meuvent ; il n'en est pas moins vrai que ces éléments variables, — l'excitation qui provoque la crise et la sensibilité qui s'y manifeste, — sont en relation avec le caractère des individualités collectives. Si donc toute foule est significative d'une certaine façon héréditaire de sentir, si la fréquence des crises est significative elle-même, on comprend ce que l'étude des foules dans leur
1. Voir Marie, La psychologie collective. Psychologie normale et morbide comparées (1909). G. Dumas, dans la Rev. Phil., mars et avril 1911, a ■commencé des études sur la « contagion mentale «, les « épidémies collectives », les « folies collectives et grégaires » : il distingue, mieux qu'on ne l'avait fait encore, des épidémies psychopathiques et névropathiques, les folies collectives, courants anormaux, mais généralement passagers, dans lesquels il y a « participation de tous les éléments à un même état irréfléchi de fureur, de crédulité, de terreur » (pp. 898-/107). — On trouvera des indications bibliographiques dans Bernheim, Lehrbuch, p. 65o, n. 2, p. 660, n. i.
2. Voir Tarde, L'opinion et la foule, dans Essais et mélanges sociolo~ giqucs (1902).