Règles, pp
2. Voir Bagehot, Lois scientifiques du développement des nations. chap. sur l'origine des nations.
Berr. q
l3o LA NÉCESSITÉ
produit dans la société n'est pas exclusivement produit par la société '. Nous avons défini les contingences diverses, les contingences d'amplitude variée, qui interviennent dans l'histoire des peuples : la nécessité sociale ne fait qu'en limiter le jeu. Nous avons précisé le rôle de l'imitation et montré comment il est lié aux particularités individuelles. Or, ces particularités, Durkheim les reconnaît, en somme, dans sa conception de la solidarité organique. Il faut donc se garder de faire la métaphysique de la société : il en faut faire l'étude positive. Il importe de défmir les conditions essentielles de la vie en société, de démonter les mécanismes inhérents à toute société, sans idée préconçue sur le rôle de l'élément social dans l'histoire. La sociologie est la science qui isole cet élément et non pas qui y ramène tout. L'abus du mot de sociologie invite à l'abus du concept, — quand il n'en procède pas. Les rédacteurs de VAnnée Sociologique, si préoccupés qu'ils soient de méthode rigoureuse, emploient quelquefois le mot dans une acception trop lâche. Leur sec- ' tion de sociologie générale — où figurent, par exemple, la psychologie des peuples, l'étude des types de civilisation — est une section vide-poches. La sociologie générale, ou abstraite, qui repose sur l'étude expérimentale et la comparaison des sociétés- et qui en dégage les lois proprement sociales, est distincte — comme la partie du tout — de la synthèse historique ou science intégrale des faits humains.
Cherchons donc maintenant, non pas — bien entendu —
1. Le phénomène social, « ce n'est pas tout ce qui s'accomplit au sein des sociétés humaines, c'est seulement ce qui s'y accomplit sous la pression des besoins essentiels ressentis en commun ». Ad. Coste, L'expérience des peuples et les prévisions qu'elle autorise (^iqoo), p. 3, cité par H. Hauser dans L'enseignement des sciences sociales, p. 88, note. — Cf. Durkheim, Règles, p. i4
2. Sur l'emploi de la méthode comparative pour dégager des lois, indépendamment de toute idée a priori et préconception sociologique, voir G. Glotz, Réflexions sur le but et la méthode de l'histoire, leçon d'ouverture à la Sorbonne, in Rev. int. de l'Ens., i5 déc. 1907 ; Cf. Rev. de Synth, hist., déc. 1907, t. XV, p. 367.
FONCTIONS sociales: les institutions i3i
quel est le contenu de la sociologie générale, mais quels en sottt les cadres et comment s'y oriente la recherche des lois.
2. — Toute société a une organisation définie par laquelle se manifeste la réalité qui la constitue. On a été tenté d'assimiler cette organisation à celle des organismes : la théorie dite organiciste est aujourd'hui démodée ; R. AYorms, son principal représentant en France, l'a abandonnée à demi. Composée d'êtres vivants, la société a nécessairement des analogies avec la vie : on peut l'appeler, si l'on veut, un hyperorganisme. Composée d'êtres conscients, elle a nécessairement un caractère psychique, — et nous aurons à insister plus loin sur la nature de la conscience sociale. Mais il faut rechercher dans les sociétés mêmes les organes de la vie sociale, pour remonter de là au psychisme qu'ils expriment. Le sociologue ne doit pas faire de sa conscience le sensorium, pour ainsi dire, de la société. Rien ne serait plus antiscientifique que de partir d'une psychologie constructive, qui préjugerait des tendances et des besoins sociaux, et déduirait l'organisation sociale : on sait que même en psychologie individuelle, le témoignage interne n'est pas accepté sans réserves et demande à être contrôlé. Il faut, au contraire, partir des résultats extérieurs, c'est-à-dire des institutions par lesquelles s'accomplissent les grandes fonctions de la vie sociale et qui manifestent les besoins primordiaux de l'être social.
C'est une question essentielle de la sociologie, c'est un problème capital de l'histoire-science, de bien concevoir et de bien dénombrer ces institutions qui traduisent des nécessités spécifiques. Voilà ce qu'a nettement vu Paul Lacombe, qui a insisté sur le caractère et l'importance de V institutionnel ; ce qu'ont bien vu les sociologues durkheimiens qui, dans les diverses sections de V Année Sociologique, se sont attachés à trouver et à perfectionner un classement rationnel — ou mieux, organique — des phénomènes sociaux.
Par l'étude comparative des sociétés, un premier classe-
l32 LA NÉCESSITÉ
ment, approximatif, des fonctions sociales est relativement aisé. Mais pour arriver à des précisions scientifiques, on rencontre des difficultés qui expHquent l'extraordinaire diversité des classifications proposées. Non seulement on risque de prendre pour des institutions pures ce qui est mêlé d'éléments non institutionnels, ce qui ne résulte pas exclusivement des besoins de la société en tant que société ; mais il ne suffit peut-être pas d'établir entre les institutions des rapports de coordination, des nécessités de coexistence: il peut y avoir des rapports de subordination à découvrir et un examen délicat s'impose à ce sujet V
Nous croyons que l'organisation sociale est foncièrement juridico-politique ei économique, — la fonction juridico-politique se décomposant peu à peu en fonctions politique, juridique et morale. En dehors de la société, pour l'individu isolé, rien ne peut répondre à la fonction juridico-politique. Le besoin auquel répond la fonction économique existe pour l'individu isolé, mais l'organisation économique en est le développement original, et c'est quelque chose d'essentiellement — peut-être de primordialement — social. — Nous croyons que les mœurs et traditions, quoiqu'elles aient tendance à s'assimiler aux faits moraux et religieux, sont originellement collectives, — au sens défini plus haut, — non sociales, ne répondent pas à des fonctions de la société. — Nous croyons que la religion est, si l'on peut dire, sociohumaine, qu'elle participe de la nature de l'individu et de l'essence de la société. Elle répond aux besoins logiques — qui ne se développent qu'en prenant le caractère institutionnel ; et c'est pourquoi elle se mêle, primitivement, à toutes les fonctions sociales. U esprit se fortifie par la société; mais si l'armature sociale qui soutient la pensée devient trop rigide, si elle résiste aux initiatives individuelles, si elle
î. On trouve des indications très intéressantes et très justes dans les travaux de Coste. — Voir Année Soc, IV, p. ii8.
LE SOCIAL ET l'iNSTITUTIO>'?{EL i33
est imperméable aux échanges, il en résulte la « sauvagerie » . — Nous croyons enfin que l'art, qui se développe sous toutes ses formes dans la religion, que la philosophie et la science, qui se dégagent à un moment donné de la religion, n'expriment pas la société en tant que société, et ne font que revêtir, plus ou moins, le caractère institutionnel. Même le langage n'est pas une fonction proprement dite de la société : c'est quelque chose de particulièrement complexe, produit de la psychologie individuelle, de la psychologie collective et de l'organisation sociale'.
Nous reviendrons bientôt sur ce qu'on appelle à tort les fonctions mentales de la société. Ce que nous voulions ici, c'est surtout distinguer nettement le social de l'institutionnel. La société, une fois constituée, peut communiquer son caractère à ce qui n'est pas essentiellement social ; elle peut ne le communiquer que momentanément. Tandis que le social exprime les besoins primaires de la société, l'institutionnel n'exprime souvent que des besoins secondaires, des besoins éphémères ou factices. Au point de vue de la synthèse historique, réellement explicative, il y a là un départ très difficile mais très important à établir. Lorsque Durkheim se préoccuj^e de définir « le fait social in abstracto' », — autrement dit, lorsqu'il cherche le caractère spécifique des
1 . Il y a de la confusion dans ce passage de Durkheim : « Le langage qui, par certains côtés, dépend de conditions organiques, est pourtant un
phénomène social [MèmeJ le langage est, en général, un des éléments
caractéristiques de la physionomie des sociétés, et ce n'est pas sans raison que la parenté des langues est souvent employée comme un moyen d'établir la parenté des peuples. Il y a donc matière pour une étude sociologique du langage qui est, d'ailleurs, commencée. On en peut dire autant de l'esthétique; car quoique chaque artiste (poète, orateur, sculpteur, peintre, etc.) mette sa marque propre sur les œuvres qu'il crée, toutes celles qui sont élaborées dans un môme milieu social ot à une même époque expriment, sous des formes diverses, un même idéal qui est lui-môme étroitement en rapport avec le tempérament des groupes sociaux auquels ces œuvres s'adressent. » (De la méthode dans les sciences, p. 275.)