I. FiNALISME, MÉCAIVISME, LOGIQUE
I . — La philosophie de l'histoire, à la fin du xvin* siècle et au début du xix", — surtout en Allemagne, — était, en général, idéaliste, reposait sur un finalisme radical. Lorsqu'on embrassait en leur ensemble les faits humains du passé, on se représentait leur succession comme un progrès continu. De ce progrès le moteur était Vidée. « La métaphysique historique — selon l'expression d'un savant allemand qui Ta récemment étudiée — reliait l'histoire par les fils de la spéculation à un monde supérieur intelligible' » : organisation delà cité universelle, reproduction du divin, perfection delà culture humaine, règne de la raison ou de l'esprit..., le contenu de l'Idée variait d'un système à l'autre ; mais, dans tous ces systèmes, l'Idée active menait l'humanité — et le monde par surcroît. L'Idée devenue consciente, l'idée de l'Idée, rendait compte au philosophe de l'évolution accomplie, comme elle devait, à ses yeux, diriger l'évolution future. Les
I. Goldfriedrich, Die Jàstorische Ideenlehre in Deutschland (1902)^ 292. J'ai étudié cet ouvrage dans la Rev. de Synth, hist. d'avril 190^, t. VIII, pp. 129-149 : Le problème des idées dans la synthèse historique, I. — Voir sur cette philosophie de l'iiistoire, Flint, Historical philosophy in France and French Belgium and Switzerland (1898, 2" éd., inachevée, de l'ouvrage traduit en français sous le titre de La Phil. de l'Iiist. en France et en Allemagne); mon Avenir de la philosophie, pp. ijQ et suiv., 4ï8 ;^ E. Bernheim, Lehrbuch..., pp. Qgf\ et suiv.
PHILOSOPHIE FINALISTE ET REACTION MÉCAMSTE l^I
études historiques ne pouvaient servir qu'à confirmer les vues a priori de la philosophie idéaliste, la logique absolue; et c'est ici le cas de reproduire le passage si caractéristique de Fichte, que nous avons déjà cité : « Le philosophe qui, en sa qualité de philosophe, s'occupe de l'histoire, suit le cours a/) non du plan du monde, lequel plan est clair pour lui sans qu'il ait aucunement besoin du secours de l'histoire ' ))
Le finalisme idéaliste a provoqué une réaction, naturelle, nécessaire, — peut-être excessive. Que tout, dans l'évolution, ne puisse être expliqué par des fins, à plus forte raison par la simplicité de l'Idée, qu'il n'y ait pas un progrès rectiligne, — sans arrêt, sans regrès, — accompli par l'Humanité, c'est ce que l'étude des faits a surabondamment démontré. La réaction de l'analyse contre les synthèses arbitraires, et finalistes à outrance, a fait apparaître le rôle de la contingence. La réaction de la synthèse sociologique contre les excès de l'analyse a fait apparaître ensuite le rôle de la nécessité. Mais de ce qu'on avait attribué à la finalité et à ildée un rôle insoutenable, s'ensuit-il qu'on doive maintenant dénier a priori toute logique à l'histoire et toute efficacité aux idées ? Ne peut-il y avoir dans l'histoire de la logique ? N'a-t-on forcément le choix qu'entre le finalisme absolu et le pur mécanisme ? En fait, on pourrait montrer — et nous le tenterons ailleurs — que la recherche des historiens, que toute l'œuvre historique repose sur ce postulat, plus ou moins inconscient : que le cours des choses humaines n'est pas vain. Sur ce postulat est fondée consciemment, mais témérairement, l'œuvre des philosophes de l'histoire. Il en faut retenir quelque chose, à titre d'hypothèse; et, au lieu de brusquer la solution, il faut poser et traiter méthodiquement le problème.
Cette remarque a été faite déjà — par Paul Mantoux en particulier, avec beaucoup de force, dans la Revue de Synthèse