I. Voir plus haut, p
historique^ — que, toute trace de téléologle dût-elle être effacée des autres sciences, on n'en saurait légitimement conclure qu'il en doive être de même dans la science de l'histoire. La Science a ses principes généraux et ses méthodes spéciales : le propre d'une bonne méthode est de s'adapter exactement à son objet particulier. La recherche des causes finales introduisait dans l'étude de la nature la préoccupation de trouver partout des agents plus ou moins semblables à l'homme. Cet anthropomorphisme était dangereux. Mais eût-on mille fois raison d'éliminer des autres sciences certains principes d'explication, « parce qu'ils étaient empruntés à la conscience de notre vie intérieure, parce qu'ils transportaient l'homme là où l'homme n'est point, il ne s'ensuit pas qu'on doive les éliminer de la science de l'homme et de la science des sociétés humaines » . Que les interprétations des actes individuels et, à plus forte raison, des actes collectifs soient souvent erronées, que les raisons véritables et profondes soient parfois difficiles à pénétrer, voilà qui n'est pas douteux. Il est donc parfaitement vrai que « la lutte contre le fînalisme... demande à être menée de très près, en ce sens qu'il faut étudier les choses extérieurement à soi et en dehors de toute idée préconçue^ w. Mais ce n'est qu'en vertu d'une idée préconçue qu'on renoncerait à rechercher dans l'histoire les preuves objectives d'une logique, — un ordre différent de celui des lois.
2. — Au surplus, là même où il semblerait plus nécessaire encore et plus facile de proscrire la téléologie, dans la science de la vie, on n'est pas arrivé àdes résultats incontestés. Nous avons assisté, dans ces dernières années, à une renaissance du fînalisme en biologie. Le mouvement qu'on a appelé néo-
I. Histoire et Sociologie, oct. igoS, t. VII, pp. i2i-i4o ; noir not. p.
3. Simiand, Anthropomorphisme et finalisme, à propos de l'art, de P. Mantoux, in Notes Critiques, mars 190/i. Voir mon art. cité sur le problème des idées, p. i/(8.
BIOLOGIE MÉCAMSTE ET RÉACTION VITAI.ISTE l43
vitaliste a donné lieu, dans le monde des biologistes et dans celui des philosophes, à de nombreuses et ardentes controverses*. On a observé avec raison que le développement des sciences de la vie marque une sorte de rythme : mécanisme et finalisme y apparaissent tour à tour triomphants ou condamnés. Le progrès des sciences physiques et chimiques a sa répercussion en biologie : il amène à y chercher les causes efficientes, à étudier avec une précision croissante les processus physiques, les transformations énergétiques, les combinaisons chimiques qui se produisent dans les phénomènes de la vie, de même que les mécanismes extérieurs qui seraient les agents de la différenciation et, par suite, de l'évolution des organismes. Mais il vient un moment aussi où la masse de notions mécaniques et phvsico-chimiques relatives à la vie se révèle insuffisante à expliquer la vie en tant qu'elle est la vie, et où Ton se remet à souligner le caractère propre du phénomène vital : or, ce caractère est téléologique. C'est pourquoi l'animisme, le vitalisme d'autrefois, en prenant des formes prudentes et atténuées, ont reparu dans le néovitalisme", en même temps que le lamarckisme, après avoir
1 . Voir les comptes rendus des Congrès de Philosophie de Genève (tgoli) et Heidelberg (iyo8) et les n°* de sept, et oct. 1910 de la Rev. de Phil. — Dans les articles du D"" Jankelevitch, Lamarckisme et Darwinisme. Esquisse d'une évolution des idées sur la vie (à propos de A. Pauly, Darwinismus und Lamarckismus), in Rev. de Synth, hist., août 1906, t. XIII, pp. -5-90, et de Seliber, Le néo-vitalisme en Allemagne, in Rev. P/u7., juin 19 10, on trouvera l'indication des principaux travaux deDriesch, Reinke, etc. — Sur l'animisme et le vitalisme, en général, voir Dastre, La vie et la mort, livre I, chap. 11 et m.
2. Surtout en Allemagne. On se méfie, en France, des dominantes de Reinke ou des entéléchies de Driesch. — Cependant il faut signaler les théories de R. Quinton et citer ces lignes d'un philosophe qui les a résumées dans la Rev. de Met. et de Mor. de janv. igo5 : « M. René Quinton ne s'interroge jamais sur le comment des phénomènes de la vie, mais seulement sur leur pourquoi. A:nsi, lorsqu'il envisage la basse concentration du sang des Poissons, il ne recherche point par quel moven elle est obtenue contrairement aux lois de l'osmose ; il sait seulement dans quel but elle doit être obtenue, et il constate qu'elle l'est Il semble bien que ce
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été supplanté par le danvinisme, a reparu dans le néolamarckisme' — lequel, tout en recherchant les causes efticientes, les complète ou tend à les compléter par un principe interne, vital, d'évolution. Bien plus, en deçà même de la vie, dans la matière brute, certains savants ont épié d'humbles traces de vitalité ^
Ce rythme — où l'intervalle va diminuant — aboutira sans doute à un accord des biologistes pour écarter soit un mécanisme absolu soit un finalisme trop grossièrement anthropomorphique et qui n'est, au fond, qu'un « mécanisme à rebours ». H. Bergson est un des penseurs qui ont le plus heureusement — avec les ressources infinies d'un esprit pénétrant et d'un style ingénieux — souligné la tendance qui se manifeste dans le domaine de la vie. Son Evolution créatrice, à considérer les deux premiers chapitres, est une sorte de philosophie biologique. D'une part, il y constate le
soit précisément là le caractère spécifique du raisonnement biologique. Ce qui rend intelligibles les pliénomènes de la vie, ce n'est point la cause qui les détermine, les circonstances qui les conditionnent, mais la fin qui les motive. — La formule de Lamarck : « la fonction crée l'organe »,
n'est féconde que si on lui donne cette interprétation [Ici, rappel de la
« lumineuse parole de Claude Bernard » : « Le mystère de la vie ne réside pas dans la nature des forces qu'elle met en jeu, mais dans la direction qu'elle leur donne ».] C'est de ce point de vue que nous apercevons la véritable personnalité de la science biologique. Elle cherclie à discerner la finalité, comme la physique la causalité ; mais non cette finalité métaphysique d'oîi l'on tire je ne sais quelle preuve de Dieu, ou des attendrissements sur les « harmonies de la nature « ; une finalité étroite, attentive, oh. les faits, — certains faits, — s'orientent en séries inverses des séries causales, où tout s'éclaire d'un mutuel reflet, oh tout est rigoureux, précis, coordonné, scientifique. » J. Weber, Les théories hioloyiqucs de M. R. Quinton, pp. i4o-i4i.
1 . Surtout aux Etats-Unis et en France. — Voir l'art, cité du D"" Jankelevitch, not. pp. 87 et sulv. ; Le Dantec, La crise du transformisme (1909); Yves Delage et M. Goldsmith, Les théories de Véoolution (1910); L. Cuénot, La genèse desesp. anim. (191 1). Il faut remarquer que les néodarwiniens sont plus darwiniens que Darwin et exagèrent l'opposition à Lamark: voir sur Darwin, à ce sujet, Marc Landrieu, Lamark. le fondateur du transformisme (1900) et Delage et Goldsmith, op. cit., pp. 89, 256.