III. — La logique en histoire
I . — a) On a essayé, pour éliminer des faits humains toute trace de finalité, d'expliquer l'évolution historique par la théorie darAvinienne ; et ce qu'on a appelé le « darwinisme social )) a eu pendant quelque temps un succès assez vif. Cette théorie consiste à faire sortir le progrès de la lutte, et de la lutte sous sa forme la plus brutale : concurrence directe, sans merci, et même combat sanglant. La sélection des plus aptes s'opère par la guerre, — guerre des groupes entre eux;, guerre des classes au sein des groupes, guerre des individus au sein des classes. « Si Ton ne veut pas être mangé, il faut bien manger les autres\ » — Or, nous savons déjà que, la théorie fût-elle exacte de tous points, le progrès assuré par les résultats de la lutte ne naîtrait pas, en réalité, d'un pur mécanisme, mais reposerait, au fond, sur la logique.
La lutte, d'ailleurs, n'est pas le moteur universel de l'évolution sociale : voilà qui est de plus en plus fortement établi. Le darwinisme social a trouvé de si vigoureux contradicteurs que la mode en est à peu près passée. On lui a opposé les objections en foule. On a fait l'observation que, dans le monde animal, la lutte entre êtres de la même espèce est plutôt exceptionnelle, et qu'elle est, le plus généralement,
I. Bougie, La démocratie devant la science, p. i88. — Nous nous contenterons de signaler, sur le darwinisme social, avec cet ouvrage de Bougie, livre III (note bibliographique, pp. iga-igS), et un article du même, Le darwinisme en sociologie, in Reo. de Met. et de Mor., janvier 1910: Les lattes sociales, t. XI des Ann. de l'Inst. intern. de Soc, 1907 ; iXovicow, La critique du darwinisme social (rgio); J. M. Baldwin, Le darwinisme dans les sciences morales (191 1), chap. 11 et m; Le Dantec, La lutte universelle (1906); Yves Delage et M. Goldsmith, Les théories de l'évolution. Conclusion. Voir aussi la Bibliographie de VAnn. Soc.
LA LUTTE POUR LA VIE l6l
indirecte : chacun, en luttant pour sa vie, non contre la vie d'autrui, peut aboutir à ce résultat de priver d'autres êtres des moyens de vivre, mais sans avoir l'intention de les priver de la vie; et c'est un rétrécissement de la pensée de Darwin qui a fait de la lutte pour l'existence une « lutte à mort, unguîbiis et vostro * » . On remarque que, si le loup n'est pas nécessairement loup pour le loup, l'homme ne saurait être condamné à être loup pour Thonmie, — d'autant plus qu'il peut éluder, ce que ne tait pas Tanimal, cette loi de multiplication illimitée, aveugle, qui condamne une partie des êtres à succomber faute de ressources sulBsantes pour tous'; ainsi, la lutte des hommes entre eux, alors qu'elle ne répond pas à un besoin absolu, est invention humaine plutôt que loi dénature. On ajoute que la loi prend toutes sortes de formes, — dont la plupart n'ont rien de brutal, tendent non à la destruction du vaincu, mais à la prédominance du vainqueur et à la manifestation d'une supériorité qui, de diverses façons, peut se tourner au profit de l'inférieur lui-même. Aux luttes destructrices se substituent de plus en plus les compétitions productrices. La concurrence est, comme on l'a dit, mêlée de « convivance » (Tarde), repose sur elle.
On tend à croire, d'ailleurs, que, même en biologie, la lutte, toutes les fois qu'elle est nécessaire et intense, est défavorable à l'espèce. On a constaté que, lorsque les conditions de vie, la pauvreté d'une région, la rigueur d'une saison, rendent la concurrence particulièrement âpre, les animaux sont tous si affaiblis par l'épreuve commune <( qu'aucune évolution progressive de l'espèce ne saurait prendre pour base la concurrence entre eux » . On affirme qu'un sol riche et des conditions générales favorables produisent un effet opposé : « Les nouvelles variations apparaissent non pas là où la lutte pour l'existence est la plus vive,... mais au contraire là où cette