II. — l'intuition
Dans ces dernières années, Bergson, en partant de rinlrospoclion, a eu recours, pour explorer la vie mentale, à rîiituition que nous avons de son mouvement intérieur.
Cette manière de procéder se différencie de la méthode dite întiospective : le psychologue, selon Bergson, ne cherchera pas 5 fixer et à classer des représentations, mais à surprendre les tendances de la vie spirituelle, son mouvement ^ c'est-à-dire tout ce qui précisément n'est pas iîompris dans les états définis que sont les représentations soumises à la réflexion. En d'autres termes, nous pouvons avoir, si nous y prêtons attention et développons cette particularité de notre nature mentale, l'intuition immédiate du vécu. Il s'agit donc d'atteindre, au delà du fait conscient, le fait mental tout entier.
De Fobservation et de la comparaison des différents ordres de faits, Bergson dégage quels sont les caractères propres du fait mental. Il définit celui-ci et en même temps critique les systèmes psychologiques qui le faussent en ne considérant que ses aspects extérieurs au lieu de le prendre dans sa réalité concrète et dans sa valeur intégrale. Il montre que les postulats des sciences physiques ne <îonvîennent pas à la psychologie : les sciences physiques en effet conçoivent toutes les choses comme décomposables en mouvements qui s'accomplissent dans un espace homo-
(1 ) Voir KfiBGSON, Données immédiates, F. Alcan, 1888 ; Matière et mémoire, 1K96; Introduction à la Métaphysique (Revue de Met. et de Morale, janvier i Ii03) ainsi ^ue mon exposé de la philosophie de Bergson (Revue des Cours et conférences, 1906-1} et mon article sur Tintuition (Revue du Mois, sept»
LES MÉTHODES PSYCHOLOGIQUES. Slà
gène et sont susceptibles d'être mesurés. Elles sont amenées à ce genre de représentation par les besoins praliques, pour la satisfaction desquels il nous est indispensable de délimiter exactement les objets, car notre aclion doit s'exercer sur eux; pour les délimiter, il faut les situer dans Tespace ; leurs relations entre eux et avec nous se traduisent par le mouvement mesurable; l'espace dans lequel s'accomplissent ces mouvements et la quantité cardinale sont une seule et même notion. En interprétant ainsi la nature, la science procède par abstraction, elle substitue la mesure et la loi, rapport abstrait, au caractère propre de chaque être et de chaque mouvement; elle obtient, par ces procédés, des schèmes utiles à l'action de l'homme sur le monde extérieur. De même toute philosophie qui s'inspire de l'abstraction scientifique, remplace Timpression par le concept et par le mot qui représenlc le concept. La vie sociale a des exigences analogues de simplification : elle nous force à généraliser, à faire abstraction des nuances propres de notre vie intérieure pour adopter un système de signes conventionnels et abstraits, nous permettant de communiquer les uns avec les autres pour ies besoins pratiques. 11 se forme ainsi un automatisme psychologique caractérisé parlesystème « langage, science» vie sociale ». L'habitude qui en résulte tend à nous envahir; elle a tant de force, en vertu même de son utilité, que nous en gardons une tendance à spatial iseï' même ce qui ne se ramène ni à la quantité ni à l'espace : notre vie consciente. C'est là, selon Bergson, la source d'erreur des systèmes psychologiques qui prétendent appliquer à l'esprit les procédés utiles à la connaissance de la nature- De ce point de vue, Bergson est amené à critiquer les théories mécanistes, déterministes et matérialistes en psychologie. Et d'abord, faire de la sensation un élément
Itl LA SYNTHÈSE MENTALE.
qui puîsso L^re isolé de Tensemble conscient et être meî>uri\ lui appliquer la quantité cardinale et chercher le ruppoit t'nlreses degrés d'intensité et ceux de Texcitation qui la pruvoqué, n'est-ce pas appliquer erronément à la vie menlale un procédé d'abstraction scientifique qui la dépûuilli* précisément de ses caractères essentiels ? En fait, aucune sensation ne peut être séparée de sa qualité^ de sa nuance d'une part, et d'autre part de l'ensemble auquel elle appartient, des états affectifs, des volitions et des idi'os auxquels elle se rattache. Il n'existe pas de sensation à l'ptat isolé; à plus forte raison est-il impossible d^appliquer aux sensations de chaque ordre une échelle graduée qui permette de les mesurer selon des degrés d'intensité objectivement déterminables. Que l'excitation extérieure se mesure, cela se conçoit, puisqu'elle est rap- [iorti'G à l'espace, au nombre, au mouvement; mais la sensation, entantque ressentie par une conscience et participant a la vie de cette conscience, n'est rien de tout cela; elle est un fait psychique et ne vaut qu'autant qu'une conscience lapcri;oivo; elle n'existe pas en elle-même, objectivement^ comme un phénomène situé dans un milieu homogène.
Ce qui est vrai de la sensation l'est, à plus forte raison^ des étaU alTectifs. En général, le fait conscient, si on le dépouille (le la nature qualitative qui lui est propre, n'oflFreplus aucun i nier et pour le psychologue : celui-ci doit lui conserver sa valeur intégrale, le saisir par l'intuition, dans sa vie propre.
S agit-il maintenant de la conservation des impressions^ de leurs combinaisons et, en général, delà manière^ dont nos idées s'associent et se rappellent, de la durée psychologique et de la mémoire, les explications méçanlsles n'en rendent pas compte non plus. Dire que nos^ idées s'associent suivant des lois de contiguïté et de suc-
cession, c'est considérer ces idées comme extérieures les unes aux autres; elles deviennent, par une abstraction que rien ne justifie, des atomes intellectuels juxtaposés, qui s'ajusteraient à la manière de corps en mouvement dans un espace homogène semblable à celui du physicien. Or, l'analyse de la vie mentale montre que les rapports des idées entre elles n'ont rien de spatial : nos idées s'interpénétrent, aucune d'elles n'a de valeur, à l'état isolé, comme un objet; chacune d'elles ne se comprend qu'avec les autres et ne prend un sens qu'éclairée par l'intérieur. De plus, nous formons chaque fait conscient en synthétisant un ensemble qu'il est impossible de décomposer en éléments : une sensation ou un sentiment ne sont pas obtenus par une composition d'éléments, mais apparaissent comme un acte unique. Chaque fait conscient porte la marque de l'activité du sujet conscient; rien n'est dans les sens qui ne dépende de la vie de Tesprit. Dire que nos souvenirs sont rangés dans un temps homogène dont une dimension de l'espace serait k sclièrae , c'est encore et toujours substituer une image spatiale à ce qui n'a rien de commun avec l'espace; au surplus, l'ctude de la mémoire nous fait comprendre que, pour retrouver une idée liée avec celle qui nous occupe dans le moment, nous ne remontons pas, anneau par anneau, une chaîne de souvenirs alignés dans un temps homogène h une dimension; mais l'idée présente évoque, par une affinité tout intérieure, souvent inconsciente, un aspect de notre vie passée, une expcession de notre personnalité vécue antérieurement; c'est par cette suggestion évocatricc que surgit le souvenir et non par un parcours décrit le long du temps. La durée psychologique n'a donc rien de coinmun avec le mouvement mesurable, l'espace et le temps homogène qui, en fin de compte, est encore de
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l'espace. Elle est unie à notre caractère, à notre passé, à ce que nous avons éprouvé et reste, comme la sensation^ essentiellement qualitative. Elle ne s'explique ni par des lois d association imitées des lois d'attraction des physiciens^ ni par un raisonnement qui remonterait vers le passé et choisirait les idées conservées dans la mémoire. La durée psychologique est inséparable du caractère qui est dynamique, tout en puissance et en tension chez chacun de nous.
C'est le caractère aussi qui pour Bergson explique les actes volontaires. Le jeu des motifs, inventé par les déterministes, est encore un moyende mesure mécanique transposé dans la psychologie. Une volition serait le résultat dé forces mesurables ou motifs dont chacun serait doué d'une certaine intensité ; le plus fort déciderait de la résolution. Or, la plupart de nos décisions, loin d'être les résultantes d'une pesée de motifs, échappent au calcul des raisons, et les plus nettement volontaires d'entre elles sont souvent les plus rapides. Ce qui soutient nos actes et les provoque, ce ne sont pas des motifs, mais des sentiments, et qu'est-ce qui est moins extérieur, moins mesurable qu'un sentiment? Bergson considère que les plus originaux de nos actes ou, pour employer un terme courant, les plus libres, sont ceux qui traduisent le plus complètement nos sentiments et notre caractère ; beaucoup d'actes, par contre, obéissent à la loi de l'habitude,, s'automatisent, se mécanisent: mais ici encore, ce ne sont pas les motifs qui les expliqueront, ce sont les conditions qui ont provoqué leur automatisme.
Gela admis, les méthodes des sciences physiques et celles de la psychologie ne peuvent être identiques : si pour la science, le langage et la vie pratique, nous avons recours aux procédés du raisonnement abstrait qui nous permet d'isoler les objets les uns des autres dans l'espace
et de les soumettre à la mesure, la vie intérieure, par contre, c'est-à-dire la seule réalité directe, nous ne pouvons la pénétrer que par Yintuition . L'intuition est une^ particularité de notre vie consciente que le psychologue a pour devoir de développer et d'éduquer ; clh^ nous donne ce genre spécial de perception grâce auquel nous nous rendons compte de notre activité consciente en tant qu'éprouvée et vécue par nous, avec les senti* ments qui lui donnent son coloris, les idées qui t^urgissent des impressions mêmes, TefiFort enfin qui s'épanouit du dedans vers le dehors et se traduit en attitudes, eu expressions et en actes: cette vie intérieure, rinluition exercée méthodiquement la saisit non par fragment&j mais intégralement; elle troue en quelque sorte la croûte agglomérée par l'automatisme autour du moi profond, cUer va droit à la personnalité réelle et le peut d'autant nûeus: que la nature de la conscience implique une périt trallon de tous ses états, un retentissement de chaque impression sur la totalité du caractère; c'est ce retentissement,. ce mouvement propre, saisissable seulement pat le dedans, que surprend l'intuition dès qu'elle se poi le, par delà l'objet extérieur, vers la vie interne et Tactivité personnelle du sujet. L'intuition est donc essentiellement psychologique et interne ; elle ne recourt ni à la dr^com- 'position par analyse ni au raisonnement abstrait; elle est directe et synthétique, comme l'est en lui-même le fait mental qu'elle éclaire. Et elle n'en éclaire pas quelque face extérieure, mais l'illumine parle dedans. Ainsi cllc^ nous rend présentes et nous permet de noter et de conserver les données de la conscience ; ces données sont immédiates en ce sens qu'elles ne sont le produit ni d'une analyse ni d'un raisonnement fait après coup. L'intuition, ainsi définie, est pour Bergson la source
>$ie LA SYNTHÈSE MENTALE.
de toute conuaissance psychologique intégrale et le point <ie départ de toute philosophie. Le philosophe n'emploiera donc pas les méthodes des sciences exactes qui procèdent par abstractions et substituent à la qualité la quantil<5 et Tespace, le concept à Fimpression et le mot à rimage. Il procédera pour toutes choses comme le psychologue pour sa propre conscience : par un efifort de sympathie intellectuelle, il tâchera de se transporter au cœur même de tout ce qui existe; et alors le mouvement que le savant ne connaît que dans Tespace et par la mesure, c'est-à-dire par des éléments extérieurs, le philosophe lo saisira par le dedans, comme une réalité psychologique, une tension ayant une valeur qualitative propre. Pour donner un exemple deTemploi de Tintuition que nous pouvons obtenir de notre vie mentale, prenons la sensation d'effort : elle présente plusieurs moments qui semblent se succéder comme s'ils sortaient l'un de l'autre, et tous, ils sont la réalisation d'une tension intérieure, l'expansion d'une volition. Le psychologue tâchera de suggérer la réalité mouvante de ces processus ; il décrira le passage de l'état de tension à la réalisation; il analysera les sensations qui accompagnent l'effort, il fixera le déploiement de l'effort dans ses différents moments ; il suivra, pour chaque aspect du processus, 'l'impression vivante. Le psychologue doit donc être attentif à tout ce qu'il éprouve pour pouvoir, comme le poète et le romancier, en suggérer la vie dans ses écrits. Ainsi, non seulement la complexité d'une délibération volontaire ou d'un, effort intelligent est accessible à son esprit; mais encore toutes les manifestations possibles de la vie intérieure dont il porte en lui la vision, toutes il les éprouvera en lui comme autant de tensions, de puissances virtuelles gonflées de vie ; toutes il pourra les suggérer parle langage :
mais il évitera le langage froid et rationnel du pur concept, il s'exprimera par images, et pour chaque état intérieur possible il inventera des images diverses^ afin d'en éclairer la mobilité et d'éviter que son esprit ne s'attache à une seule d'entre elles et n'appauvrisse ainsi la mouvante réalité.
L'intuition complète donc les données de l'introspection. Elle suit les processus psychiques dans leur accomplissement, en note les impressions, ne se contente pas 'de décrire et déclasser leurs produits, mais les évoque eux-mêmes, les suggère comme un romancier et un poète. Sous ce rapport, ce sont les dons d'observation et d*e vocation du psychologue qui importent avant tout.
Quel progrès constatons-nous si nous comparons l'observation interne telle qu'elle est pratiquée par les psychologues en général et l'emploi que préconise Bergson de l'intuition? D'ordinaire, l'observation interne porto sur la représentation que nous pouvons, par la réflexion, nous faire de notre activité spirituelle, en reconstruisant, grâce à la perception et au souvenir des imprcssi'ons éprouvées, nos états conscients ; c'est ainsi que nous décrivons un état affectif, un effort, une volition. Nous fixons ainsi notre activité mentale en représentations bien définies : c'est ce procédé que les psychologues anglais ont mis à profit et personne ne niera son utilité.
Chez Bergson, une notation nouvelle et plus hardie apparaît : c'est moins la représentation de telle ou telle forme de l'activité mentale qui préoccupe, que le mouvement intérieur, le passage d'une représentation à une autre, ce qui est « entre » les représentations, les transilions et les tendances, les impressions soudaines qui permettent de reconstituer l'activité de l'esprit. William
James s'etîorce d'étendre et d'approfondir la psychologie dans le même sens (1). Il s'agit de surprendre, sous les déterminations nettement conscientes des représentations, Tagitation subconsciente qui fournit à la conscience la matière qu'elle travaille et ordonne.
En cela, Bergson va au-devant d'un grand nombre de questions qui se posent aujourd'hui au psychologue. Longtemps celui-ci a été dominé par la conception classique de clarté et de belle ordonnance. Avec cette conception on ne saisit que la surface bien éclairée des faits et non leur vie profonde. Les idées romantiques, si fécondes, qui n'ont pas encore donné tous les résultats qu'elles comportent, pénètrent peu à peu dans la psychologie comme dans les autres sciences morales et leur imposent une vision plus dynamique des faits. L'intuition, en s'ajoutantà l'ancienne introspection, concourt de cette manière au même résultat que plusieurs des méthodes nouvelles, certaines méthodes expérimentales et comparatives dont nous parlerons. Celles-ci aussi dégagent de la vie mentale ce qui échappe à la réflexion appliquée aux seuls états conscients, clairs et distincts. Et bien qu'il y ait chez beaucoup de psychologues, envers les méthodes qui prétendent appliquer le nombre aux phénomènes, une méfiance justifiée, il n'en est pas moins vrai qu'elles encore sont nées du besoin scientifique de connaître les faits qui se dérobent à l'introspection.
Nous estimons donc que l'introspection est une méthode parfaitement légitime, mais qu'il faut se rendre compte de ce qu'elle peut et des limites de son emploi. Nous pensons ensuite que l'intuition bien conduite peut avoir d'excellents résultats: mais elle exige une longue
(1) Voir l'nnciples ofpsychologtj, 2 v.. Londres, Macmillan, 1891»
éducation, une perception affinée de la vie înlérieure; elle requiert des qualités qui se rencontrent chez lès artistes plus souvent que chez les philosophes; elle se distingue par là des méthodes psychologiques propreraent dites, qui constituent un ensemble de règles pouvant être transmises et appliquées à des groupes définis de faits. Du reste, on pourrait retrouver dans les idées de Bergson^ à Tétat latent, ce sentiment cher à plusieurs penseurs romantiques, q.ue Tari, plus que la science, nous suggérerait le vrai sens des choses.