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CHAPITRE II

yiNCONSGlENT

D'après ce que nous avons constaté dans le ctiapître précédent^ il nous est possible de dégager de la vie psychique certains caractères et de les définir nettement. Tout d'abord nous avons reconnu que le rôle du système nerveux est exclusivement de transmettre des mouvements; Tare réflexe est le type de toute Tactivité nerveuse. L'excitation est suivie non d'une image cérébrale, mais don ensemble de mouvements cérébraux qui ont pour rôle l'adaptation de l'individu aux choses extérieures. Ces mouvements n'ont rien à voir dans Tidéation proprement dite; ils raccompagnent toujours, mais sans aucune équivalence entre activité cérébrale et conscience; les fonctions du cerveau et celles qui forment Tensemble de la vie consciente ne peuvent se ramener les unes aux autres. En psychologie, le monisme n'a pas de sens.

Nous avons ensuite reconnu la nécessité d*admettre Tacte de Tesprit et ne reprendrons pas ici l'analyse qui nous y a conduit. Cette analyse a porté sur les caractères de Tacte de l'esprit sans envisager pourtant ses rapports avec l'ensemble de ce qui constitue une conscience* Nous

DWÏELSBALV'EHS. S

avons recherché, sous les manifestations de la conscience, les marques de cet acte et nous Tavons exposé en tant qujl renouvelle la représentation à chaque intervention. Si nous en restions aux explications qui précèdent, il semblerait que la vie consciente consistât en un certain nombre de poussées de Tesprit et que les vides entre elles fussent comblés par un vague sentiment d'activité rappelant la présence de l'organisme et sans effet sur le contenu de la pensée. Bien des faits resteraient inexpliqués. Nous devons maintenant examiner si Ton peut se contenter de poser comme notions explicatives le corps, les sentiments d'activité et le moi qui s'exprime dans Tacte de pensée, et si ces principes permettent seuls de comprendre la vie mentale.

§ I. — LE PROBLÊME DE l'iNCONSCIENT

La psychologie classique identifie psychique et conscient. Tout fait qui a une portée psychologique est pour elle conscient. La conscience a des degrés de clarté, mais elle a toujours les mêmes caractères : le fait conscient implique qu'il est reconnu comme tel et rapporté au moi pensant. La conscience est, avant tout, pensée. 11 n'y a pas de manifestation consciente qui n'ait ce caractère ; il n'existe pas d'autre conscience que celle-là. Vouloir et sentir sont aussi de la pensée. « Par le mot de penser, j'entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes; c'est pourquoi non seulement entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la même chose ici que penser (1). »

(1) Dbscartes, Principes, Impartie, N<» 9.

Cette idée revient plusieurs fois chez Descartes et presque dans les mêmes termes.

Descartes ne soupçonnait pas Texistence de la vie subconsciente, et si Ton voulait caractériser d'un mot la psychologie contemporaine par opposition à celle des classiques français ou anglais, de Locke et des Écossais comme de Descartes, on dirait qu'elle tend à donner au subconscient une plus grande importance qu'à la conscience (1). Les « états transitoires », les « sentiments de tendances », ces faits très impprtants de la vie psychique si bien mis en lumière par W. James, n'avaient pas été remarqués par les psychologues des siècles précédents.

La conception classique provient de la domination de la psychologie par la logique; la logique recherche les rapports entre les concepts ; concepts et rapports sont pour elle des éléments fixes; elle opère sur la stabilité, sur les produits immobilisés de l'acte de pensée ; mais ce qui intéresse le psychologue, c'est la vie intérieure, l'activité mentale avec ses états affectifs et ses tendances ; c'est ce qui est en voie de formation, le passage, le devenir plus que ses produits.

La tâche du logicien et celle du psychologue sont donc très différentes; ce n'est pas au premier à imposer ses décisions ni à influencer le second : le danger est grand, pour le psychologue, de subir les conceptions intellectualistes du logicien et de se contenter de la tradition et des livres au lieu d'étudier la réalité vivante. Même des expérimentateurs, comme Wundt, ont, selon moi, quelque peu rétréci la vie mentale. Influencé par les rationalistes classiques et par Herbart, Wundt, dans sa célèbre théorie de l'aperception, définit la vie spirituelle par les carac-

(1) Voir, entre autres, comme page caractéristique, la conclusion très intéressante du livre du D' J. Phu,ippb sur Vlmage mentale, F. Alcan, 1903.

tB8 A SYNTHÈSE MENTALE.

têres de la conscience; sa théorie nous rappelle Descartes ; celui-ci disait que nous ne pouvions avoir « qu'une seule et simple pensée d'une même chose en même temps {{) »; Wundt fixe un point d'aperceptionau milieu du champ de perception. Perception signifie conscience moins claire, aperception, conscience plus claire ; les hypothèses physiologiques de Wundt sur le centre d'aperception rappellent singulièrement celles de Descartes, avec les transformations imposées par les progrès de l'anatomie du système neyveux ; malgré le rôle prépondérant que Wundt accorde à la volonté et l'importance qu'il reconnaît aux sentiments dans la dernière édition de sa Psychologie physiologique, l'intellectualisme reparaît souvent dans l'explication de l'attention et de l'aperception. L'inconscient est omis; la pensée consciente, plus ou moins claire, est presque seule étudiée.

Or, il est impossible d'admettre ce postulat de la psychologie classique. L'attention en tant que monoïdéismc, mise au point de vision exacte ou aperception, avec la théorie de l'enchaînement de représentations ou d'idées élevées successivement et suivant certaines lois logiques à la conscience, est en somme un schéma commode pour simplifier certains aspects de la vie mentale, rien de plus. L'on pourrait même dire que le monoïdéisme de l'attention n'est pas plus fréquent que la distraction ou dispersion de l'attention. Nous nous expliquons.

J'observe un ouvrier qui travaille chez lui, devant une fenêtre qui donne sur la rue ; et pendant qu'il travaille sans s'interrompre ni se tromper, il chante, très exactement, un air connu; en même temps il regarde dans la

(1) Traité des Pussions^ !'• partie, art. 32.

rue, mais sans se laisser absorber par ce qu'il voit, et, à en juger'd'après l'expression de son visage, il songe à quelque fait passé que lui suggère la mémoire; aucune de ces préoccupations ne gêne l'autre; chacune d'elles suit nor-^ malement son cours et mon personnage conserve sur toutes ensemble un certain contrôle conscient. Si quelque obstacle arrête le travail de ses mains, aussitôt son attention se portera sur ce point; la chanson s'interrompra un instant pour s'élever de nouveau, la difficulté étant vaincue; la rêverie aussi fera place à l'application pour renaître après, avec d'autres souvenirs, en prenant comme point d'attache au réel une impression qui sans doute passera inaperçue ; une fois la nécessité de faire attention n'existant plus, l'état spécial qu'est l'attention fera place à une dispersion d'activité très nettement caractérisée (!)►

(1) Une description analogue se trouve dans Foucault, le Rêve, p. 137- 8: « On rencontre... des séries subconscientes qui se développent pendant la veille, tantôt coordonnées, tantôt isolées et indépendantes. En même temps que je réflécliis ici sur la nature de la conscience et que je m'efforce d'élucider mes idées, des images verbales surgissent et s'enchainent pour les exprimer et pendant que ma main exécute les mouvements graphiques nécessaires, je prononce mentalement les mots, comme si l'appareil d'articulation les dictait à l'appareil graphique; de plus, je les lis à mesure que je les écris, et je rectifie à Toccasion une négligence d'écriture ou de langue. Or, effectuer des mouvements d'articulation et des mouvements graphiques, sentir qu'on les effectue, localiser ces sensations, les unes dans les organes vocaux, les autres dans les doigts, percevoir par la vue les traits de l'écriture sur le papier, et en même temps suivre une pensée abstraite, analyser des idées ou faire un mouvement, cela constitue une plurfidité d'événements psychiques qui parfois se succèdent rapidement, mais parfois aussi sont simultanés; il existe là un travail complexe qui comprend une pluralité de séries psychiques se déroulant simultanément, quoique parfois avec des interruptions. D'ailleurs ces quatre ou cinq séries simultanées sont coordonnées entre elles ; il existe, pourrait-on dire, une série maîtresse, la série proprement intellectuelle, par rapport à laquelle sont subordonnées les autres, les séries d'images, de perceptions et de mouvements. — Mais, en même temps, il existe dans ma conscience d'autres séries qui se développent pendant un temps plus ou moins long : j'entends le bruit désagréable d'une mauvaise musique à une centaine de mètres, et, à certains moments, un bruit de pas dans la

Du reste, jamais, même dans Tattention, cette^ tendance à la dispersion n'est absente; il suffit parfois, dans un travail qui nous absorbe, d'un appel du dehors, très faible 4'intensité, pour éveiller en nous, automatiquement, un déchaînement de souvenirs qui nous emporte loin de notre préoccupation actuelle : tant l'attention est uùe attitude instable; pour qu'elle se maintienne, il faut vraiment que l'intérêt qui nous pousse jusqu'à cet état de tension constituant, en somme, une fatigue et un effort, soit puissant, et que les états affectifs qui le constituent ne soient pas supplantés par d'autres états affectifs différents des premiers : car les tendances possibles pour nous sont aussi multiples que les actions exercées sur nous par le monde extérieur et les voies que peut suivre, à leur appel, notre idéation.

pièce voisine ; tout en écrivant, je vois, d'une façon distraite, la table sur laquelle est placé mon papier; si, cessant un instant d'écrire, je relève la téLe,|e vois en face de moi le papier qui tapisse le mur; et, pendant ce temps, j'éprouve de vagues sensations organiques, qui pourraient être précises ou même douloureuses... D'une façon générale, il existe pendant la veille, et même pendant la veille attentive, une pluralité de séries psychiques simultanées. »

Voici encore une description que nous empi-untons à Pierrb Janet, Autoîti. psychol. p. 191 : « L'observation de nous-même ne nous montre pas la conscience réduite à l'unité. Pendant que j'écris cette page et que je pense aux différentes opinions des philosophes sur l'étendue de laçonsclence^ je vois mon papier, ma lumière, ma chambre et j'entends en même temps le bruit sourd d'un concert dans la maison voisine, ce qui ne laisse pas de me causer une impression désagréable. Tout cela existe à 1q fois dans mon esprit; je ne dis pas que mon travail en soit meilleur; noUj il vaudrait mieux sans doute ne penser qu'^ lui ; mais enfin, tel qu'il est, il avance cependant malgré le bourdonnement de sensations et d'images qui se heurtent en ce moment dans ma conscience. D'ailleurs est-il possible qu*il en soit autrement? Un seul acte, celui d'écrire, ne demande-t-il pas plusieurs phénomènes conscients, la vue du papier, de la plume, des traits noirs, l'image sonore ou musculaire des mots, l'expression parlée des idées, etc ? Si je n'avais en tête qu'une seule image, je m exprimerais sans doute parfaitement, car elle serait traduite par tout l'on corps, mais je ne bougerais plus, je ne pensera is plus, je deviendrais une elatue, comme les cat&lep tiques que nous avons étudiées. »

Nous irons plus loîn. L'attention a besoin, pour s'exercer, de ce mouvement complexe de la vie mentale. Si elle ne risquait pas d'être déplacée à chaque instant, elle ne constituerait pas un effort, une tension ; elfe ne se concentrerait pas, elle n'aurait aucun ressort, et apparaîtrait comme l'index passif d'un appareil enregistreur, capable de subir les mouvements qui le traversent, mais non de les concentrer, de les élaborer à nouveau et de créer, après se les être assimilés, un acte personnel et vivant. L'attention puise sa vie dans la résistance qu'elle oppose aux tendances diverses qui l'ébranlent et dans la nécessité qui en résulte pour elle de ramasser dans une synthèse tout ce qu'il est possible, de se hâter et de se projeter en actes, après avoir synthétisé d'un mouvement ce qu'elle a pu saisir. L'application exacte et rapide de la pensée, en un mot le coup d'œil et la sûreté sont les véritables caractères de l'attention. Mais il n'est nécessaire de l'exercer que si nos sentiments ou encore si la nécessité nous y convie ; pour agir, il faut un intérêt à agir. C'est toujours l'aventure du soldat dont parlait Horace (1); aiguillonné ^ar le désir de faire un coup d'éclat qui lui procurerait une récompense, il avait délogé d'un poste escarpé une troupe d'ennemis; une fois satisfait, les plus éloquentes exhortations n'avaient pu le décider à se risquer encore. Le sentiment, le besoin, n'existaient plus chez lui. L'état quasi anormal et tendu qu'est l'attention doit être puissamment requis par les circonstances et soutenu par les sentiments.

Il l'est souvent, parce que, plus l'homme se développe, plus sa sensibilité s'éveille et avec elle ses désirs, son besoin d'action, les tendances les plus variées. Sentiments

(1) EpilreSj Livre II, N» 2.

m LA SYNTHÈSE MENTALE.

et besoin d'action sont les forces qui tendent l'attention , L'attention est en même temps un choix parmi les tendances psychiques. Wundt Ta vu exactement, Taperception, que ]*étude de l'attention le conduit à admettre, est également choix et volonté. On comprend que le contenu de Tacte d'attention ne s'isole pas des tendances qui constituent la vie psychique et consiste, par rapport à elles, en un prolongement, avec stabilisation momentanée, de certaines tendances; Ribot l'a très bien montré, l'attention est arrêt et inhibition. Elle arrête même la mobilité naturelle des mouvements d'expression; livrée h l'influence directe des états affectifs et des actions qui modifient l'organisme et provoquent les émotions, l'expression varie d'instant à instant et traduit, par ses changements, la mobilité des émotions; l'attention immobilise au contraire Texpression et réduit les mouvements au minimum: un auditoire attentif ne bouge pas.

Entre ces arrêts momentanés, ces périodes de concentration de l'attention, la dispersion reprend son cours et l'individu est divisé en un nombre indéterminable de tendances. L'attention n'est jamais absolue, disions-nous; la dispersion non plus ; elle présente toujours une certaine systématisation (1); toutes les tendances ne se produisent pas

(1 ) Paulhan dit dans L'activité mentale et les éléments de l'esprit F. (Alcan, 1889, p. 208-9) : « A voir les choses comme elles sont généralement, Thomme n'est pas un, il est plusieurs, et il est plusieurs parce qu'il a été façonné par des séries diverses, par des ensembles tout à fait différents de circonstances extérieures qui, par l'intermédiaire des perceptions, ont déterminé la formation de systèmes non convergents ou opposés et que la force de son organisation a été insuffisante pour unifier et coordonner tous ces contrastes. On voit que les variations de la personnalité à l'état normal sont, à beaucoup d'égards, un phénomène sociologique. Bien des gens doivent se contenter — ils ne s'en plaignent pas toujours — de cette coordination morcelée que nous avons étudiée. Il existe chez eux un cerlaîn nombre d'orientations générales de l'esprit, de sous-personnalités qui entrent parfois en conflit, mais qui souvent ne s'aident ni ne se nuisent

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avec la même intensité, et le caractère synthétique de la vie mentale fait qu'elles se combinent toujours de faron à présenter une certaine suite. La dispersion, à VéUd. dv veille, n'est jamais que relative. Peut-être s*acccnluc~ t-elle dans le rêve. En tout cas, ici la multiplicité dos tendances se dérobe complètement à la direction de l'attention volontaire ; on admet qu'il suffit le plus souvent d'une impression qui, comme telle, reste inaperçue, pour provoquer un courant d'idéation, et que les associatîoos dans le sommeil échappent à toute concentration attentive pour obéir aux suggestions les plus obscures.

Les études de Marcel Foucault sur le rêve (1) non s semblent à ce propos extrêmement instructives. L'idée la plus originale de ce livre, c'est la simultanéité de dilTérents courants d'idéation dans le rêve : les observations recueillies par Foucault lui-même, celles qu'il rapporte d'autres sujets ou qu'il emprunte à divers auteurs le conduisent à admettre une théorie qui nous paraît de nature à expliquer les faits. « Lorsque le sommeil est interrampu d^une façon brusque, on peut, par le procédé de lu notation immédiate, saisir une pluralité de scènes de r<He qui ne sont pas liées ou sont mal liées les unes avec les autres : ce sont les matériaux que l'esprit endormi fournit a l'esprit qui se réveille et dont l'esprit qui se réveille va main» tenant s'efforcer de faire un ensemble aussi cohérent que possible; ce sont les scènes discontinues dont l'espril qui se réveille va essayer de faire un drame continu (p. 40). n

Ainsi, dans les rêves non encore systématisés par Fes-

directement, qui présentent seulement un désaccord logique. Mais dnous considérons en elles-mêmes ces sous-personnalités, nous voyons qu'elles consistent essentiellement en une coordination d'un nombre toujijtiva très considérable d'éléments psychiques, unis étroitement par des associations systématiques... »

(1) Le Rêve. F. Alcan, 1906.

♦ti LA SYNTHÈSE MENTALE.

prit qui se réveille, la vie mentale est divisée en plusieurs courants simultanés qui, selon certaines observations rapportées par Foucault, ont des durées différentes, peuvent être isolas les uns des autres ou, s'ils ont certains traits semblables (1), se rejoindre pour se disjoindre après. u Si Ton se place par imagination au moment qui sépare la fin du sommeil et le début du réveil, on doit supposer qu'à ce moment les tableaux du rêve étaient entièrement séparés, que chacun de ces tableaux se développait pour son propre compte, bref, qu'il existait dans Tesprit une pluralité de séries simultanées que le réveil a interrompues et que la conscience a brusquement saisies (p. 82), n

Plusieurs rêves fournissent les matériaux que, pendant la période du réveil, l'activité logique de l'esprit va transformer, afin de les rapprocher des relations aperçues à Fétat de veille. « On peut caractériser l'évolution du rêve pendant le réveil en disant qu'elle est dominée et dirigée par le besoin instinctif de donner à l'ensemble des images et des sensations présentes à l'esprit une physionomie raisonnable, et d'assimiler les représentations du rêve au système de représentation qui constitue notre connaissance du monde réel (p. 49). »

De curieuses observations du même auteur (p. 73 et suivantes) nous montrent que ce travail de systématisation se poursuit quand, à intervalles, on se rappelle et s'efforce de décrire plusieurs fois un rêve dont on se souvient. Nous assistons, dans les observations recueillies par Foucault, au passage delà dispersion à la systématisation ; nous constatons que la vie mentale, loin d'avoir la simplicité que les classiques lui attribuaient, est complexe

(i) Un réY© double avec des éléments communs, décrit par Maurt, est rapporté par Foucault, p. 124.

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et que notre personnalité est Tharmonie d'un grand nombre de courants psychiques, qui portent déjà, chacun en particulier, un caractère synthétique. Le caractère de synthèse est un rappel, dans le rêve, de l'activité spirituelle qui s'exerce à l'état de veille. Cette activité n'apparaît plus ici que dans ce vague rappel; mais elle s'exerce à nouveau dans le passage du sommeil à la veille, pour synthétiser différentes séries de représentations en un récit présentant une succession logique.

La dispersion subconsciente peut se fixer, dans certains cas anormaux, en une dissociation de la personnalité qui se décompose en plusieurs personnalités simultanées (1). Nous prendrons un exemple typique : c'est celui qu'exposa au Congrès de psychologie de Paris, en 1900, le D'^Morton Prince (2). La personnalité normale de son sujet, M*** Beauchamp, s'est scindée en deux personnalités, désignées par Bl et BIV dans l'exposé ; elles ont en commun un certain nombre d'idées; toutes deux donnent, étant hypnotisées, une même personnalité, BIl, de sorte que par l'intermédiaire de celle-ci, prise sur BIV et composée avec BI, on forme la synthèse de la personnalité normale originaire. Mais ce qu'il y a de plus intéressant dans le cas signalé

(1) Les faits de « subconscience »> ont été beaucoup étudiés en Angleterre ainsi que par les psychologues français contemporains. Parmi ceuxci je citerai, dans ce domaine, le D' Pierre Janet et A. Binet. Tous deux ont enrichi la psychologie de nombreuses observations, recueillies avec soin et interprétées avec perspicacité. De plus, ces deux psychologues ont^ l'un comme l'autre, reconnu qu'il n'était pas légitime de passer à côte des problèmes psychologiques en leur substituant des solutions simplistes empruntées à des schémas imparfaits de la physiologie; ils voient qu'ils sont en présence de problèmes de nature psychologique, se rattachant h a vie spirituelle et inexplicables par les hypothèses mécanistes les plus habiles. Sur la question présente, on lira avec profit : A. Binet, Les aîléra- Hons de la personnalité, Bibl. scientif. internat. F. Alcan, 1892.

(2) IV Congrès international de Psychologie, Paris, F. Alcan, 1901, p. 194 et suiv. : Genèse et développement des « personnalités » des demoiselles Beauchamp.

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par le D*" M. Prince, c'est Texistence indépendante d'une autre personnalité encore, Bill, à laquelle se ramène fréquemment le sujet observé et qui est la conscience subliminahï du sujet, dégagée à Tétat de personnalité distincte. Or, Bill est la plus continue et la plus complète des trois personnalités ; elle se rend compte des deux autres et donne sur les pensées de BI et sur les actions de BIV des renseignements précis sans que ni BI, ni BIV ne connaissent Bill. Bill a longtemps tourmenté BI, comme Texpose en plusieurs exemples typiques le D"^ Prince (p. 198-200 ). Physiquement et moralement, la personnalité subliminale est plus vivante, plus naturelle et beaucoup mieux portante que ne Test BI et que ne Tétait le sujet à Tétat normal avant la dissociation. Comme Bill se souvient d'un grand nombre de détails remontant à Tenfance du sujet, il est à supposer que Ton est en présence d'un fait analogue à celui qui maintes fois fut rapporté du rêve : des événements, insignifiants à Tétat de veille, reparaissent dans le rêve et y prennent beaucoup d'importance; c'est sans doute une particularité analogue que la conservation dans la conscience subliminale (ou Bill) d'événements qui sont oubliés de BI. — Ces différentes personnalités se sont dissociées à la suite d'une violente émotion, ainsi que le raconte l'auteur de la communication faite au Congrès. Trois d'entre elles continuent donc à vivre parallèlement ; une seule d'entre elles connaît les deux autres; elles alternent, provoquées souvent par des causes accidentelles et minimes.

Ces faits n'étonneront pas outre mesure les personnes douées d'une grande émotivité et d'une certaine instabilité dans les tendances. Celles-ci sont, selon les moments, emportées à la dérive par une tendance particulière, un sentiment enthousiaste qui les porte à nier ce

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qu'elles admiraient ou à s'attacher tantôt à une idée^ tantôt à une autre. Elles mettent beaucoup d'entrain à tout ce qu'elles font, mais chacun de leurs genres d'occupation semble se dissocier de l'ensemble ; et de même que les différentes personnalités, chez le sujet du D' Prince, avaient chacune un caractère différent, de même l'enthousiasme du moment nous montre, chez l'émotif, certains traits de nature qui disparaîtront dans une autre période. C'est ainsi que le même individu paraîtra une fois énergique et décidé, une autre fois rêveur, ici précis et presque mathématicien, là poète épris de nuances et de musique ; il semble que le même homme joue plusieurs personnages. Et n'y a-t-il pas, au fond de chacun de nous, plusieurs personnalités? Si la suggestion que noua recevons du dehors est très forte, elle fait surgir Tune ou l'autre alternativement. Au théâtre, un spectateur sympathisera avec plusieurs personnages différents, dont il suivra la destinée, en s'incorporant presque dans chacun d'eux. La nature nous prépare intérieurement à toute espèce de destinées. Ce sont les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons qui ^décident celle qui remportera, c'est-à-dire la personnalité prédominante. Mais les autres ne s'anéantissent jamais entièrement; et de même que certaines circonstances ont dégagé la conscience subliminale du sujet dont nous parlions plus haut, ainsi dans la vie les circonstances peuvent déterminer chez les individus des sentiments et des actions qu'on ne prévoyait pas.

Ces quelques exemples auront suffi, je crois, à montrer combien il est faux de réduire la psychologie à la seule conscience, telle qu'elle se présente àTintrospection. Sans aucun doute, dans la conscience se répercute toute la vie psychique ; son importance n'est niée par personne. Mai&

il est impossible de se borner à elle seule, et impossible surtout de lïntellectualiser au point de la réduire à des combinaisons d'éléments représentatifs, d'images aux contours fixes, ou à des lois logiques.

L'importance du subconscient établie, nous tâcherons de classer d'abord les principaux groupes de faits qu'il englobe et de les rapporter ensuite à leurs conditions afin de les expliquer.

g II. — ANALYSE DES TENDANCES DE LA VIE PSYCHIQUE INCONSCIENTE

On se tromperait fort en croyant que le subconscient, dont les exemples précédents font comprendre l'importance, fût la seule manifestation de la vie inconsciente et que tout l'inconscient pût se ramener à l'habitude ou à Tautomatisme. La vie inconsciente est beaucoup plus é tendue j mais les différentes manifestations qu'on y découvre doivent d'abord être soigneusement définies et classées ; nous ferons pour l'inconscient ce que permit de faire pour la conscience la méthode introspective, au moyen de laquelle on a classé avec le plus d'exactitude possible les formes d'activité qui se dégagent de l'analyse des représentations. Après, il s'agira d'utiliser la méthode réflcxivo pour découvrir l'explication de ces tendances.

Et tout d'abord si, avant de parler des faits subconscients et des différents courants psychiques qui s'y rencontrent J'envisage uniquement la suite logique des états conscients, je découvre, ici déjà, une activité tout à fait inconsciente. Dans la perception sensible, j'ai conscience de la représentation d'objet; je me fais une représentation de mon activité ; je puis aussi fixer mon attention sur

certaines des sensations qui me mettent en rapport avec le monde extérieur ; mais ce qui échappe à ma conscience, c'est la synthèse elle-même qui donne de Tunité à ma représentation, c'est le passage de la multiplicité sensible et des impressions innombrables qui s'exercent sur les organes des sens, à la notion unifiée qu'est la représentation: et cela est vrai de la plus simple des représentations comme de la vue d'un ensemble d'objets. Que l'on croie pouvoir expliquer cette unification par la seule activité cérébrale ou qu'on admette la nécessité d'une activite psychique propre, le problème est le môme. Nul homme ne voit se former en lui la représentation d*objet; on n'aperçoit que le produit du travail qui synthétise une multiplicité d'impressions.

Et inversement : une volition, comme acte conscient, est simple. L'exécution d'une volition exige des mouvements nombreux, dirigés par différents groupes de centres nerveux: le passage de la volition au mouvement produit un certain nombre de sensations qui constitueront la conscience de TefiFort accompli ; cependant, ce qui reste tout à fait inconscient, c'est l'épanouissement de la volition en actes, le passage du conscient, qui parait uni* fié, aux moments qui constituent une multiplicité spatiale.

Le travail qui se fait constamment, au cœur même de la représentation et qui rend celle-ci tributaire de l'abstraction, du concept, ce travail aussi est inconscient. Et il ne se produit pas postérieurement, dans le temps, à Tacquisilion d'images qui composeraient, après coup, la représentation ; il se produit dès le début chez l'enfant à tel point qu'un enfant reconnaît mieux un schéma, un graphique du concept, qu'une peinture exacte et minutieuse des choses. J'ai pu contrôler cette observation que Ton retrouve dans divers auteurs.

Aussi bien Taction de rintelligence conceptuelle que la fonction d'unification et de synthèse qui rend possible la perception sensible sont donc inconscientes. Les rapports logiques qui constituent un jugement et un raisonnement le sont aussi avant que la réflexion les ait envisagés et analysés : c'est Thistoire de M. Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir. L'esprit logique se définit par la position de rapports; dès. que s'exerce la pensée, elle pose des rapports et ne pourrait se manifester sans s'exprimer de cette manière. Les représentations en tant qu'idées, c'est-à-dire en tant qu'elles se rattachent au moi pensant, participent l'une à l'autre de telle façon qu'aucune d'elles n'existe seule, mais se pose nécessairement dans le système de rapports constituant la pensée : une idée n'a de sens que par son contexte. Quoi que nous ayons pu dire au sujet de l'intuition et tout en admettant l'intuition comme fondement de la vie mentale, il n'en est pas moins vrai que l'intuition ne reste pas concentrée sur elle-même, malgré son caractère synthétique ; elle se traduit en idées, en rapports. C'est la nature individuelle de l'homme qui l'exige ; car si, d'une part, elle participe à l'acte de l'esprit, d'antre part elle est organique et subit les conditions de la succession et de la spatialisation. Le jugement et le raisonnement n'en relèvent pas moins de la nature de la pensée et s'étendent non seulement au cas où, réfléchissant sur nous-mêmes, nous prenons conscience de notre activité logique, mais à tout fait conscient, au plus simple comme au plus complexe, à la perception d'une sensation localisée comme au raisonnement scientifique le plus parfait La sensation porte la marque de l'esprit aussi bien que les idées les plus élevées.

Dans l'abstraction comme dans la sensation, dans Teffort aussi, nous ne pouvons refuser de reconnaître une

part d'inconscient. Cet inconscient, si nous reprenons la notion dégagée au chapitre précédent, est inhérent à l'acte de l'esprit lui-même. L'activité synthétique de l'acte de l'esprit, qui se caractérise par le passage de la multiplicité des impressions sensibles à l'unité de la représentation, par la participation de la représentation au concept et du concept au raisonnement, est inconsciente. La plupart des hommes vivent sans jamais s'en rendre un compte exact, ne la connaissant que par les sensations, qui accompagnent ses manifestations et par les sentiments qui se dégagent de l'activité qu'elle engendre.

Voilà donc un premier groupe de tendances inconscientes dans la vie de l'esprit : nous l'appellerons Vinconsdent dans Pacte de pensée, 11 s'exerce dans tout acte de pensée, même si, par hypothèse, on isole un acte de pensée de l'ensemble d'une conscience et si on l'analyse à part.

Mais les différentes manifestations de l'acte de pensée ne se perdent pas ; elles se conservent grâce à la mémoire qui unit le passé au présent. La mémoire à son tour va nous forcer à reconnaître l'inconscient dans la vie mentale. Bergson a fait remarquer que la perception présente était peu de chose en comparaison du fond de mémoire sur lequel elle s'épanouit. Mais ce fond de mémoire, nous n'en avons pas conscience dans la perception présente, pas plus que de l'acte de l'esprit. Il ne se confond cependant pas avec celui-ci. En vertu même de sa nature, l'acte de l'esprit synthétise le fond de mémoire et la perception présente ; mais les nécessités pratiques nous forcent à négliger ce fond de mémoire, à ne pas nous en apercevoir et à diriger toute notre attention sur l'objet de la perception présente : l'attention, avons-nous vu, s'adapte aux circonstances et exclut ce qui pourrait dériver l'action,

DWELSBAUVERS. 6

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m LA SYNTHÈSE MENTALE.

disperser Têtre au moment OÙ il doit se concentrer. Le fond de mémoire passe donc inaperçu et nous sommes tout entiers concentrés dans Tactualité. Cependant, l'analyse psychologique dégage très nettement le rôle de la mémoire ; si elle n'existait pas, il nous faudrait, à chaque nouvelle perception, refaire complètement Texploration de Tobjet, et Têtre vivant qui serait condamné à se recommencer perpétuellement serait vaincu et laissé pour mort le long de la route. Nous ne nous rendons pas compte de la mémoire dans la perception, disions-nous, et ce n'est pas Tintrospection qui permet de la dégager. Il faut recourir à d'autres méthodes. Un des avantages de la mémoire dans la perception est qu'elle permet de reconnaître aussitôt les objets, et selon le caractère sjTithélique de toute représentation, nous savons qu'il suffil, en vertu de la loi de totalisation, qu'un des aspects d'une représentation s'impose pour que toute la représentation réapparaisse. Les expériences sur la reconnaissance par la mémoire permettent de constater le fait.

Si Fon vous présente, pendant le temps le plus court qu'il faut pour percevoir, un carré de vingt lettres d'égale grandeur, disposées à égale distance en quatre lignes de cinq lettres et si l'on prend soin que ces lignes ne forment pas des mots, vous aurez vu exactement et retenu quelques lettres isolées; mais si, dans des conditions analogues d'expérience, les quatre lignes forment chacune un mot, vous retiendrez beaucoup plus de lettres sans en avoir vu un plus grand nombre ; il vous aura suffi de quelques indices pour compléter les mots ; la perception actuelle aura été aidée par la mémoire. Une impression attendue et prévue est suivie d'une réaction beaucoup plus rapide que lorsqu'il faut au préalable la reconnaître ; les expériences faites sous la direction de

L'INCONSCIENT. Sa"

Wundt au moyen de la méthode des réactions sont trop connues pour que j'insiste. Ces exemples montrent la vérité de la proposition de Bergson. Ils montrent encore que le fond de mémoire sur lequel s'épanouit la perception présente est inconscient. Nous appellerons ce deuxième groupe: V inconscient de mémoire dans la perception; ce groupe est distinct du précédent.

Mais ce n'est pas le seul inconscient que Ton rencontre dans la mémoire : tandis que dans la perception^ la mémoire elle-même est inconsciente, il y a des cas où, le fait de mémoire étant conscient et l'individu ayant parfaitement conscience qu'il s'agit de souvenirs se présentant à son esprit, l'apparition même de tels souvenirs plutôt que d'autres se passe d'une manière inconsciente» 11 arrive souvent qu'une impression tout à fait inaperçue éveille en moi un souvenir auquel je ne me suis jamais reporté, autant que ma mémoire ou mes notes me renseignent. I^e point d'attache du souvenir reste une suggestion inconsciente, et le souvenir surgit, sans que je puisse retrouver ses conditions. Il m'est possible souvent, quand plusieurs souvenirs s'enchaînent sans intervention de ma volonté et se présentent à ma mémoire, de retrouver leurs points d'attache et de remonter ainsi jusqu'au premier anneau de la chaîne, de me rendre compte de ce qui, dans mon état d'esprit du moment, a pu provoquer l'association. Mais il y a des cas où je ne puis me rendre compte ni de la manière dont cette suggestion s'est opérée, ni de la raison pour laquelle tel souvenir depuis longtemps oublié m'est revenu à la pensée précisément en ce moment. La même difficulté se présente dans le rêve. Il arrive qu'une impression, négligée toat à fait et restée inaperçue pendant la veille, ait créé une tendance motrice dans le cerveau ou un manque dans la vîb

afTective; que cette tendance ait été comprimée par Tapplication de Tattention pendant le jour et qu'elle se manifeste, une fois l'attention vaincue par la dispersion ; ou que le manque dans la vie affective se soit transformé en un besoin et en un désir latent, qui apparaît à la première occasion, dès que Fattention se lasse ou se détend. Ce qui se produit dans le rêve se rencontre également dans la rêverie de l'homme éveillé. Chez ceux qui aiment la rêverie et profitent des moments de loisir pour s'y abandonner,, tout en ne perdant pas de vue ce qui se passe en eux, des faits analogues ont été souvent observés ; mais si subtile que soit l'observation, il arrive mainte fois qu'elle ne parvient pas à savoir comment un souvenir a jailli du passt^, comme par suggestion, pour s'imposer au rêveur; voilà donc une nouvelle forme d'inconscient, qui ne se ramène à aucune des deux catégories précédentes : nous rappellerons inconscient de mémoire par impressions et sentiments latents.

La mémoire nous conduit enfin à une grande catégorie de faits inconscients; en effet, outre les deux formes d'inconscient que nous en avons dégagées déjà, elle nous en fait découvrir une troisième : dans la répétition d'actes ou de représentations mécanisées, comme l'emploi de formules invariables et commodes dans le discours, la réci lai ion d'un poème que nous reproduisons sans eflFort^ un morceau joué par cœur par un pianiste, une aisance manuelle qui n'exige guère d'application, la conscience semble se limiter à un contrôle, et le défilé des représentations, des mots ou des attitudes paraît réglé d'avance.

Ce genre de faits existe dans toute l'étendue de notre aelivîte mentale ; les rapports entre représentations, les séries de mouvements que nous accomplissons, nos sen-

timents eux-mêmes subissent rinfluence de Texercice, de la répétition, de Fhabitude. La loi de Thabitude a été étudiée d'une manière très approfondie par Maine de Biran «t Ravaisson ; depuis, des théories plus récentes sur Tautonlatisme, dues à Pierre Janeft et à Bergson, ainsi que des recherches expérimentales sur Thabitude chez d'autres êtres vivants que l'homme ont accentué l'importance de cette loi. En somme, toute la psychologie de Pierre Janet se base sur la double activité de la synthèse et de l'habitude (1). Les faits de conscience subliminale sont expliqués par lui «t par ceux qui se rattachent à sa psychologie au moyen de l'automatisme (2). C'est le groupe très important des faits auxquels nous réserverons spécialement le nom de subconscients. Nous ne pouvons confondre ce groupe et les précédents : l'inconscient dans l'acte de pensée appartient à la synthèse et non à l'automatisme; l'inconscient dans la perception actuelle, ne relève pas de l'habitude ; l'inconscient qui se présente dans !e rappel de souvenirs lointains est bien à l'opposé de l'habitude . Toute l'activité inconsciente ne se ramène donc pas au subconscient ni à l'automatisme qui en forme, je le veux bien, une classe très importante, mais n'en comprend pas toutes les manifestations.

Gomme cinquième classe de faits inconscients, nous rangeons des prédispositions qui se manifestent dès l'enfance, chez ceux qui montreront une prédilection pour un genre d'activité, métier, art ou science. C'est le cas d'un calculateur comme Inaudi ; c'est celui de l'homme d'action et d'énergie qui se devine déjà dans l'enfant et qu'une circonstance favorable suffit à révéler; c'est aussi le cas d'un Mozart, déjà bon virtuose à l'âge où souvent ceux

(1) Voir notre chap. IV, § 2.

(2) Par exemple, Grasset, le Psychisme inférieur^ Paris, 1906.

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qui deviendront, par rexerciceî d'excellents pianistes, ne manifestent encore aucune disposition; c'est celui de toutes les Yocations irrésistibles. On suppose en général que certaines tendances qui existaient chez les ancêtres, ou réalisées, ou à Tétat latent, aient pu se transmettre biologiquement. Au fond, Ton ne sait rien de précis sur cette question. Mais les faits existent, et quand l'enfanlj soutenu par sa vocation, se sent entraîné vers un genre déterminé d'activité, il ne sait pas comment cette poussée est venue en lui; ses prédispositions remontent au delà de sa vie individuelle ; elles se manifestent sans même qu'il en soupçonne tout d'abord la portée* Sans doute deviendront-elles conscientes; elles ne donneront tout leur effet que par la culture, Tcffort et une conscience mieux développée. N'importe! En soi, elles sont parfaitement inconscientes* La puissance qui les sous-tcnd constitue un inconscient ; nous rappellerons inconscient par vocation.

Pour terminer, nous rangerons en un dernier groupe rinconscient qui caractérise la naissance et la formation des états affectifs. Lorsque ceux-ci sont conscients, qu'ils peuvent être l'objet d'une idée, être réfléchisj ils sont déjà parvenus à un certain stade de leur développement ; les travaux contemporains ont montré qu'il n'était pas possible, comme dans une psychologie intellectualiste, de les faire naître de rapports entre représentations ; le rôle de l'organisme d'une part, celui de l'inconscient d'autre partj sont incontestables dans la vie des sentiments. On sait que certaines maladies prédisposent à la mélancolie. Les sentiments tristes proviennent-ils ici de la représentation que la conscience se fait de la maladie? Gomment alors expliquer les états mélancoliques très caractérisés dans la période d'incubation d'une maladie, alors que la

conscience de celle-ci n'a pu encore se produire? Il est évident, en de semblables cas, que Torganisme est déterminant pour Torigine d'états affectifs. Nous ne prenons, on le voit, que des cas typiques.

L'organisme constitue, dans cet ordre de faits, une véritable source d'inconscient psychique : il y a là une transformation semblable à celle qui se produit dans la synthèse de la multiplicité sensible en un objet de représentation. Mais l'excitation est constituée ici non par des mouvements qui se transmettent dans l'espace entre les corps et nous, mais par des transformations chimiques dans notre organisme même ainsi que par les altérations que causent ces transformations dans la nutrition des tissus, le tonus musculaire, les rythmes organiques ; ce qui correspond aux impressions sensibles dans la perception extérieure, c'est ici l'ensemble des impressions organiques; et celles-ci n'ayant pas rapport à un objet, mais à l'activité organique qui se rapporte à nos propres mouvements, ce n'est pas en une représentation d'objet qu'elles se traduisent, mais en une affection du sujet, en un état affectif. Cet état affectif devient conscient dès que nous nous sentons modifiés par le changement qu'il cause en nous. Nous l'éprouvons comme modification qualitative ; nous nous en formons une idée, c'est-à-dire que nous nous rendons compte, par la réflexion, du rapport entre cet état affectif et l'ensemble de notre activité; nous lui donnons un nom, par opposition à d'autres états affectifs; mais la manière dont il s'est formé, la raison de son apparition ainsi que ses premières manifestations, devinées, confuses encore, avant de se préciser et de se définir, tout cela constitue la vie inconsciente de l'état affectif.

L'état affectif, s'il dure et se transforme en un senti-

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ment, c'osl-à-dire en une tendance durable qui s'harmonise avec l'ensemble delà personnalité, ou en une passion, c'est-à-dire en une tendance durable qui tend à envahir et à rompre Tharmonie de la personnalité, ne devient jamais semblable à une représentation d'objet ni à un concept abstrait. Il est et reste tendance. Il forme un mouvement continu dans la vie intérieure. 11 se combine avec les autres tendances affectives, comme avec les idées et avec les impressions organiques; à cause même de sa nature mouvante et liante et en même temps des transformations qu'il subit indépendamment de la pensée logique, Tétat aifectif durable, sentiment ou passion, présente de r inattendu ; une passion peut éclater, un état affectif nous saisir, alors que tout ce qu'il a accumulé en lui avant de se manifester peut avoir échappé à la conscience. C'est l'inconscient qui résulte de la vie même des sentiments. Le même inconscient encore donne aux sentiments supérieurs la force de se maintenir et de s'intensifier; car sous les idées et les actions, ils s'accroissent et acquïE^rent, par leurs associations multiples, une puissance qui crée le caractère et fait qu'il existe « des caractères ». Nous rangerons ces données dans une classe spéciale que nous appellerons r inconscient dans la vie affective.

§ III. — lî^TERPRÉTATION DES FAITS INCONSCIENTS

Nous nous mouvons entre deux inconscients irréductibles qui sont ultra-psychologiques ; on les trouve dans le premier et le dernier des groupes que notre analyse a dégagés : c'est d'une part l'inconscient rationnel dans l'acte de pensée; c'est d'un autre côté l'imprévu dans les états affectifs qui dépendent de l'organisme ou incons-

cient irrationnel. Nous parlerons d'abord de ces inconscients ultra-psychologiques pour traiter ensuite Tinconscient biologique avec origine psychologique qui se manifeste dans les dispositions naturelles, et enfin Tinconscient psychique proprement dit que Ton trouve dans la perception, dans la mémoire et dans l'habitude.

1. — V inconscient dans r acte de pensée ou inconscient rationne/ consiste, nous Tavonsvu, en ce que la synthèse, condition de toute représentation, bien qu'accompagnée des sentiments d'activité et de la conscience de soi, reste inconsciente ; les lois selon lesquelles la représentation unitaire d'objet concentre les impressions sensibles en un tout, sont indépendantes de notre conscience et de notre volonté. Les rapports impliqués dans la représentation d'objet peuvent être dégagés après coup par l'analyse; c'est le but de la psychologie dans la conception de Jules Lagneau. Néanmoins jamais nous ne saisissons sur le vif Tacte de pensée synthétisant la multiplicité, de même que nous n'avons aucune conscience du travail cérébral qui l'accompagne. Ce qui nous est donné, c'est l'objet et non le sujet ou acte qui forme la représentation.

Cet acte est une synthèse, parce que le produit est un et diffère de ce dont il est formé; cette synthèse est psychique ou mentale: elle n'est nullement une combinaison mécanique, car elle n'est pas formée d'éléments, et qu'en la décomposant il est impossible d'en trouver; elle est le résultat d'un acte spirituel, parce qu'elle constitue un progrès par rappoyt aux synthèses antérieures et qu'il est impossible de la construire d'avance; elle ne réside pas en une composition d'éléments déjà existants; l'acte qui la pose crée du nouveau.

On peut étudier une représentation en tant qu'idée et dégager les systèmes de rapports qu'elle implique. On

arrive ainsi à définir ce qui rend possible, au point de vue logique, la représentation. Mais Tacte lui-même, le sujet, échappe à rintrospection en tant qu'il est acte de synthèse. Il est accessible à Tintrospectionen tant que son action se traduit par l'effort ou par les sentiments d'activité et non en tant que passage logique de la multiplicité àTunité. Nous n'avons pas conscience de la synthèse pendant qu'elle se produit ni de la manière dont elle se produit. Nous sommes sans prise sur elle. Nous ne pouvons pas faire qu'elle ne soit pas ou qu'elle soit autre; nous ne pouvons pas modifier les conditions logiques qui président aux rapports de pensée et qui se rattachent à l'acte de l'esprit. Nous nous bornons à les constater par l'analyse : ce n'est pas une invention de l'individu conscient que les caractères de la synthèse mentale; en elle-même, elle est ultraconsciente. On applique les lois logiques de la synthèse avant d'en avoir conscience ou plutôt elles s'appliquent indépendamment de la conscience réfléchie que nous pouvons, par une analyse subséquente, en acquérir.

Il en est de la synthèse mentale comme des autres types d'organisation que nous trouvons dans la nature : le système nerveux, par exemple, ainsi que les autres systèmes de notre corps, notre corps lui-même comme synergie de ces divers systèmes, les systèmes de forces mécaniques^ niles systèmes planétaires sont autant de types divers d'orgasation. Or, ces systèmes ne se sont pas voulus eux-mêmes ; ils n'ont pas, par un acte conscient et volontaire, créé leur propre organisation. Nous sommes exactement, en tant qu'êtres pensants, dans le même cas ; nous n'avons pas créé ce type d'organisation qu'est la pensée consciente. Dès que nous nous rendons compte d'elle par la réflexion, nous pouvons alors continuer son œuvre et la pousser volontairement très loin. Ces divera types d'organisation

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ne proviennent donc pas d'une pensée consciente qui les aurait d'abord conçus, puis réalisés. Les nombreux travaux sur révolution dans la nature montrent que c'est à travers mille oscillations, malréussites et reculs que se réalise une certaine harmonie. Nous pouvons observer la tendance à Téquilibre dans cette harmonie des systèmes naturels ; nous pouvons aussi l'observer dans la pensée : c'est ce que fait le logicien quand il s'efforce de dégager les catégories et leurs rapports. Mais ici comme là, l'harmonie s'établit inconsciemment. C'est l'inconscient logique.

Ce terme d'inconscient n'a pas ici un sens positif; il signifie simplement que nous sommes amenés par l'étude des types d'organisation à admettre que ce n'est pas une conscience réfléchie qui les a créés et que notre conscience elle-même n'a pas créé non plus les lois logiques de la pensée dont elle se rend compte. La pensée ne dépend pas de la psychologie des individus, si l'on entend par pensée l'ensemble des catégories qui définissent ce genre d'organisation dont nous percevons, dans la conscience, les résultats; et à plus forte raison, notre volonté n'a pas créé l'intuition originaire dont ces catégories assurent le développement.

Ce que la conscience traduit dans l'organisation des êtres, c'est l'intuition de ce qu'il y a de vivant en eux, du mouvement intérieur dont tout système organisé est la stabilisation temporaire. Toute organisation est abandonnée en quelque sorte par le mouvement intérieur, par la vie des choses, le long de son développement. En ce sens, on peut dire que si les rapports logiques permettent d'analyser les systèmes et l'esprit humain en tant que système, il paraît peu probable que ces rapports suffisent à expliquer ce qu'est le réel. Car s'il y a rapport, il faut

que ce soit de quelque chose. On conçoit que Torganisation de la matière se traduise, pour riutelligence logique, €11 un système de rapports» Ces rapports ont trait à une réalité conçue en phénomènes et dont ils expriment le degré d'tiarmonie. De même s*il s'agit de la vie, certains rapports en expriment les formules logiques ; mais ces rapports seuls ne pourraient suffire, comme le voudraient les Hégéliens et plusieurs interprètes contemporains de Platon, à faire le réel. Aucun d'eux n'aurait, je suppose, Faudace de dire : Donnez-moi un système logique de rapports, et je créerai le monde. Le seul énoncé des thèses platonicienne et hégélienne, sous cette forme paradoxale, en fait ressortir immédiatement Texagcratlon. Nous admettrons donc que toute organisation s'explique par un système de rapports qui représente précisément le degré d'harmonie de ce qui est organisé; mais nous n'oublions pas que CCS rapports ne sont jamais que des termes logiques de notre langage; qu^ensuite, fussent-ils objectifs, ils ne sont que le résultat, dans ce qui est organisé^ c'està-dire dans ce qui présente une certaine stabilité, de ce qu^a créé la vie, le mouvement inlérieur qui est deyenir, transformation et progrès. En résumé, Tinconscient dans l'acte de pensée n'est pas un absolu ; c'est lorganisation de Tunité en tant qu'elle se fait; on en voit les résultats dans la représentation. L'acte de pensée comme tel n'est pas donné , seuls le sont ses produits, les représentations. 11 s'accompagne d'états affectifs et de sentiments d'aclivîté grâce auxquels nous avons l'intuition du moi agissant; nous en éprouvons et vivons en nous le mouvement, sans en percevoir Tacte de synthèse. Celui-ci est connu, ensuite^ par l'analyse réflexive.

Cet inconscient rationnel est commun à tous les hommes^ il existe chez eux tous; il est la pensée même.

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comme système de notions logiques qui se retrouvent dans toute pensée individuelle, bien plus, dans chaque représentation. Nous pouvons choisir n'importe quelle représentation et la soumettre à Tanalyse : nous y retrouvons les caractères logiques de la pensée. C^est donc là un inconscient irréductible, propre à toute idéation et qui explique ce qu'il y a de logique en elle, depuis l'unité de la perception sensible jusqu'à Tunité du raisonnement : car à ce point de vue, il n'y a pas de représentation purement sensible, mais toute représentation participe du* concept, tout concept participe des rapports qui seuls lui confèrent un sens, et ces rapports forment un système cohérent de telle nature que chacun d'eux participe à tous les autres, ainsi que Platon Ta montré. Il y a donc dans l'établissement de Tunité rationnelle un inconscient irréductible qui existera toujours.

11. — L'autre inconscient ultra-psychologique, nous le rencontrons à l'extrémité opposée de notre monde mental. Je Tai appelé inconscient irrationnel. Tandis que Tinconscient rationnel fait participer tous les hommes à une unité logique de pensée, Tinconscient irrationnel concerne l'individu comme tel : or l'individu représenté par l'organisme, par le corps, est soumis à un nombre indéfini d'actions qui s'exercent sur lui; le corps est le lieu même de ces actions. Parmi celles-ci, auxquelles correspond la sensibilité en général, il est nécessaire d'établir une distinction entre la sensibilité par sensation et par états affectifs ou sentiments. L'organisation même des sens fixe chez l'homme les limites des impressions qu'il peut recevoir. Ce n'est pas seulement au point de vue de la qualité des sensations que ces limites sont déterminées par la structure organique, mais on sait que l'intensité des impressions aussi présente un seuil inférieur et un seuil

supérieur. Cette sélection peut s'expliquer par l'adaptation et la fixation des mécanismes acquis.

Ce n'est pas tout : constamment une seconde sélection s'exerce par l'attention; l'attention est un choix et une limiLation; elle exclut un grand nombre d'impressions possibles pour ne conserver que certaines sensations. Le travail de la conscience continue donc à limiter le nombre d'impressions reçues. Mais ici, nous savons que les impressions repoussées de la conscience peuvent créer certaines tendances qui apparaissent de nouveau dès que Taltention se lasse, comme nous l'avons constaté entre autres dans le rêve. La sensation cependant ne nous conduira pas à l'inconscient irrationnel. La sensibilité comprend, outre la sensation, les états affectifs. L'origine des états affectifs est à chercher dans les dispositions organiques. Depuis Descartes, cela a été reconnu, et dans les derniers temps, Lange et James ont chacun essayé d'expliquer le rôle de l'organisme dans la formation des états affectifs* Ceux-ci rendent non pas l'état d'un organe, mais la tonalité générale de l'organisme ; ils sont la conscience du devenir organique. Ils n'expriment pas en nous le corps en tant qu'objet ni le corps en tant que système d actions et de réactions physico-chimiques, mais le corps en tant qu'il est le lieu des échanges entre les choses et nous, avec les chocs, les émotions, les impulsions que ces échanges entraînent : en un mot les états affectifs sont Fétat du corps comme multiplicité qualitative plus ou moins instable.

Dans Tétat affectif le plus simple et le moins durable, rémotion-choc, on constate un changement subit de qualité, pour la vie affective, provenant d'une transformation violente dans plusieurs fonctions corporelles (respiration, circulation, mouvements réflexes, etc.); celte

émotion ne s'explique pas par le cours de ces fonctions, mais par un choc qui les ébranle et se traduit non en sensations particulières, mais en retentissement dans le mouvement et la vie des états affectifs. Ce retentissement n'est pas rapporté à une représentation d'objet ni à un concept; il est direct, immédiat et qualitatif.

Une émotion plus durable doit être soutenue, pour continuer à exister, par des transformations organiques : enlevez-lui sa base organique, elle disparaît. Une intelligence pure n'éprouverait aucune émotion. Si l'on s'adresse uniquement au raisonnement, l'émotion est réduite au minimum. Par contre, une parole qui vient du cœur peut, par l'émotion même qu'elle dégage et que ressent celui qui la prononce, frapper autrui au point de provoquer une transformation organique momentanée qui sera le soutien de l'état affectif. C'est pourquoi, sans cet état organique, «ne émotion ne peut naître. Elle ne naît pas par volonté purement intellectuelle; on n'éprouve pas la peur ou la joie, l'admiration ou l'ennui par un acte de volonté. Descartes l'a montré exactement dans le Traité des Pasnons ; si, éprouvant de la crainte, on veut chasser cette crainte, l'acte de volonté ainsi que les meilleurs raisonnements seront impuissants à y réussir. Seule une représentation pourra y parvenir qui, par ses associations, rappellera certaines attitudes de l'organisme, et ce sont cellesci qui transformeront l'état affectif. Ainsi l'on a souvent remarqué que si, à un individu se trouvant dans un état d'inaction par mélancolie, on suggère la représentation de quelque chose de vivant et qu'il s'en suive une imitation en quelque sorte automatique d'attitudes vivantes, à l'état mélancolique succédera un état de gaîté et de coulage. C'est sur cette communication que se fonde l'effet puissant d'une mimique bien comprise.

fi- ■ LA SYNTHÈSE MENTALE.

Les fonctions qui ont pris part à certaines formes d'activité mentale ne peuvent en être exclues dans la suite^ même si ces formes subissent des modifications ou s'amplifient. Ainsi les sentiments les plus intellectualisés ne s'expliquent pas uniquement parles Idées avec lesquelles ils s'associent, mais participent aux caractères organiques inséparables de tous les états affectifs. L'idée de justice ne suffit aucunement pour éveiller le sentiment de justice; il faut que celui-ci ait ses racines dans la vie de (individu, se soit formé peu à peu par le contact avec la réalité ambiante : rintelligence ne peut faire jaillir d'une combinaison de concepts ce qui doit naître de la vie. C'est pour* quoi robservation du poète élégiaque latin est toujours vraie : je puis voir le bîen^ Tapprouver par la raison et ne pas Taccomplir : détériora sequor. Le bien, s'il n'est qu'une notion abstraite, ne m'entre pas dans la cbair et les os, ne s incorpore pas en moi. Le sentiment de justice, de beauté ou de bien, aussi idéalisé qu'il soit, n'existe que sirêtre frémit tout entier quand vient à sa conscience ridée à laquelle il est associé.

Tout état affectif par conséquent, du plus subit au plus durable, na rien du dessin de l'objet dans la représentation; il n'est pas vraiment un te état » ; le terme d'état affectif n'est qu'un pis-aller; il s'agit en réalité d'une tendance, d'un retentissement, d'un dégagement de force, et non du résultat d'un rapport entre représentations. L'état affectif est essentiellement vivant; il n'est pas une représentation et ne peut se réfléchir en idée sans abandonner quelque chose de sa vie et de son mouvement; seule l'intuition avec la perception intégrale, intraduisible en concepts ou en motSj lui est adéquate; aussi un sentiment ne se démontre pas, il ne se prouve pas, mais se suggère; le plus parfait raisonnement ne fera pas naître le sentiment

même le plus intellectualisé; il faut qu'il soit suggéré et parte d'une émotion, qu'on le vive et l'éprouve. Sinon, il n'est pas. Et pour suggérer le rappel d'un sentiment éprouvé ou pour tenter l'éveil d'un sentiment qui dort encore dans le cœur de l'homme, il faut trouver le mot ou le geste qui porte en lui la force de la suggestion. Une parole qui touche suffit où un raisonnement est impuissant. Priam eût invoqué le droit et les dieux qui en sont garants, qu'il n'eût pas touché Achille, tandis qu'il l'émeut profondément par cette seule parole : « Souviens-toi de ton père, » Il arrive même que la parole qui touche soit, au point de vue rationnel, absurde, comme le mot célèbre de Bonaparte à ses soldats en présence des Pyramides. Les poètes ont parfois réussi à émouvoir par une suggestion de mots dont il est difficile de rendre compte à la logique ; c'est ce que l'on remarque surtout chez les poètes les plus émus et les plus simplement émus, comme Verlaine quand il écrit, par exemple, ces vers tant de fois cités :

Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville.

On a accusé les artistes les plus émouvants de « s'adresser aux nerfs », non à l'esprit. Toute émotion « s'adresse auxnerfs»; sinon, nous ne subissons aucun sentiment. Ce qui nous saisit n'est jamais purement intellectuel et la théorie de la poésie objective et marmoréenne, attribuée à certains Parnassiens, serait la négation de tout ce qui fait la vie des sentiments.

En résumé, tout état affectif, émotion, passion, sentiment, se caractérise par la présence d'un facteur irrationnel; si le retentissement psychique de l'irrationnel dans le sentiment est profond, son origine pourtant est ultrapsychologique, ou infra-psychologique, comme on voudra

DWELSHAUVBRS. 7

n LA SYNTHÈSE MENTALE.

Tentendre ; elle est à chercher dans rindivida en tant qu'il éprouve, par le mouvement de sa vie affective, la réaction générale de son organisme en face des actions extérieures. Cette réaction ne concerne pas Tune ou l'autre fonction organique en particulier, mais la réponse de l'individu en général à rinfinité des actions extérieures qu'il rencontre; et il ne faut pas considérer ici corps, organisme et individu au point de vue statique, mais comme un ensemble do mouvements et de transformations, comme un devenir que synthétise la conscience et qu'elle est capable de modifier et de diriger. Envisagez non pas l'action de la conscience réfléchie, mais l'origine organique des émotions et par conséquent de toute la vie affective» la part du corps et du milieu dans leurs rapports réciproques, et vous obtiendrez ce quH y a d'irrationnel dans les sentiments. Il est évident que les sentiments sontcela et bien autre chose, mais il me paraît impossible d'écarter ici le facteur irrationnel infra-psychologique. Cet irrationnel est inconscient. Le rôle de Torganismc dans Tétat affectif peut être connu par analyse, mais dans le moment où il exerce son influence, il échappe à l'introspection. On le subit et ce n'est que par Téducation des sentiments qu'on arrive à le diriger dans nne certaine mesure.

Llnconscient irrationnel vient de ce que nous sommes individualisés; plus nous cédons à Tindividualisationp c'est-à-dire à la multiplicité hétérogène d'actions extérieures qui nous sollicitent, nous divisent, nous dispersent et nous réduisent à n'être qu'une partie infime de séries de mouvements qui nous dépassent infiniment, plus nous laissons Finconscient irrationnel régner 'en nous. Ce qui définit l'individu, ce n'est pas l'équilibre ni rharmonie de l'être, mais le fait d'appartenir à certaines tàéries extérieures d'actions et de réactions, qui semblent

se croiser dans chaque être et lui imposer leurs lois. Individualisation signifie division. Nous sommes jusqu'à un certain point individualisés dans la vie mentale comme nous le sommes corporellement. Moins nous réalisons un équilibre intérieur, plus Tindividuation prédomine ; plus aussi nous dépendons des multiples influences du milieu ; notre liberté est vaincue par ces influences ; Tinstabilité l'emporte alors, ainsi que Thétérogène, le devenir tel que le concevait Heraclite, une perpétuelle oscillation entre la naissance et la mort.

Entre cet inconscient irrationnel qui tend à diviser la vie mentale el Tinconscient rationnel qui tend à Tunifier, se meut la vie spirituelle. Mais celle-ci est encore pénétrée d'inconscient. Ce sont les quatre autres classes d'inconscient que notre analyse a dégagées et dont nous devons saisir la portée.

III. — V inconscient de mémoire dans la perception sensible nous condml à définir plus longuement les rapports entre l'acte de pensée et ce qui en subsiste. Toute représentation (la représentation d'objet dans la perception sensible aussi bien que les concepts du raisonnement abstrait) exige pour être comprise, nous l'avons vu, que nous admettions une activité psychique proprement dite et nous avons rapporté celle-ci à l'acte de pensée. L'acte de pensée est intuitif et rationnel à la fois : intuitif en tant qu'il pose le non-moi comme un sujet avec- lequel nous sommes en relation, c'est-à-dire en tant qu'il affirme la réalité du monde extérieur et fonde la croyance en celui-ci ; il est rationnel ou logique en tant qu'il pose le non-moi comme objet; l'objet de représentation n'existe pas en dehors de rapports qui fondent, logiquement, tout système de pensée et par conséquent Texpérience comme pouvant être objet de pensée.

Or, tout acte de pensée transforme et enrichit l'esprit <îuî le pose, non pas que l'esprit conserve les représenta- 4ionâ qu'il se donne, mais parce qu'il accroît ses propres forces en s'exerçant, et qu'il crée en lui un nombre toujours plus grand de rapports à mesure qu'il prend contact avec le réel, c'est-à-dire qu'il vit. Ce ne sont ni des représentations qui se maintiennent ni des images qui s'emmagasinent, mais une propension à établir un nombre plus considérable de rapports, à se traduire en des idées plus fécondes : nous savons qu'une idée est féconde en ce sens qu'elle participe à l'ensemble des idées qui constituent une conscience. L'acte de pensée est donc une synthèse dynamique et non-spatiale d'idées; elle ne consiste pas en représentations d'objets, mais en possibilités de rapports. Corrélativement, nous avons appris par l'étude du cerveau que celui-ci n'était pas un magasin d'images, conception naïve et démodée, mais un système de centres nombreux unis par des voies d'association d'autant plus variées que l'activité intellectuelle est plus développée. Quand nous avons conscience d'une représentation, l'acte de l'esprit consiste en rapports ou idées, issus d'une intuition unitaire, et l'acte du cerveau, en une association de nombreux éléments. La représentation n'existe qu'au moment oîi elle se forme. Ce qui en reste, après qu'elle a disparu de la conscience, c'est, pour l'activité spirituelle, un accroissement dynamique tout intérieur, ne pouvant être traduit en termes mécaniques, et pour le cerveau, une tendance à la facilité d'une action synergique dans les centres qui ont travaillé ensemble une première fois.

Quand la perception porte sur le même objet ou le raisonnement sur les mêmes concepts (dont lés mots sont les objets), il se peut que le fait de mémoire soit parfaitement

L'INCONSCIENT. iûr

conscient; mais alors, comment se manifeste-t-il ? Par 1» conscience de la comparaison. Lorsqu'en pensant une seconde fois à un objet, j'ai conscience du fait de mémoire qui m'en facilite la reconnaissance, cette conscience porte sur une comparaison, un rapport; l'objet présent rappelle à la conscience les rapports qu'il implique; il se présente comme idée, et j'établis entre l'idée reconstruite par la pensée et ma perception actuelle une comparaison. Ce processus n'est manifeste que si le travail de l'esprit vient au premier plan et l'emporte sur l'objet de perception actuel. Si par contre l'actualité requiert fortement mon attention, ce travail, qui a toujours lieu et me permet de me retrouver parmi les sensations, passe inaperçu. Il se manifeste de nouveau si, au lieu de l'objet que l'expérience me fait supposer et attendre, il s'en pré* sente un autre. Alors, l'état affectif d'étonnement déborde la perception et provoque la conscience de l'activité spirituelle; mais cela ne se produit que dans certains cas, et le plus souvent cette activité est inconsciente dans la perception sensible. La même particularité se présente quand l'attention se porte non sur un objet de perception, mais sur les concepts qui servent au raisonnement. Si fréquemment le raisonnement comme tel est conscient avec l'effort qui le soutient, il arrive constamment aussi que les concepts se placent d'eux-mêmes dans leur suite logi* que et soient employés tels qu'ils se présentent, sans que leur contenu devienne objet de conscience. Pour ce cas comme pour le précédent, l'inconscient réside dans le développement de la vie spirituelle. Ce n'est pas l'inconscient rationnel ultra-psychologique, comme dans l'acte de pensée considéré en lui-même, mais l'inconscient qui résulte du développement de la pensée au contact du réel, et qui s'accompagne, corrélativement, de l'organisation de centres et

loa LA SYNTHÈSE MENTALE.

de voies associatives dans le cerveau. La liaison entre l'activité anlérieure et l'activité présente du cerveau se montre ici ; d'autre part, nous savons comment combler la lacune que nous constations lorsque nous considérions Tacte de Tesprit comme s'il se manifestait par explosions et que nous ivavions pas encore étudié ce qui rattache les unes aux autres ses interventions successives. Il y a dans l'esprit un lien intérieur entre toutes ses manifestations, mais oe n'est point un lien spatial, c'est un dynamisme qui s'accroît et se gonfle de vie par son mouvement. Ce qui se conserve, c'est ce mouvement, cet élan qui fait boule de neige à mesure que l'esprit s'affirme. Ce qui se conserve encore, ce sont les tendances synergiques dans les centres nerveux.

Ce n'est pas tout. Nous allons voir comment ces tendances se personnalisent. Il s'agit d'expliquer ici les faits inconscients que la mémoire fait surgir du passé, comme par suggestion et que nous avons nommés inconscient de mémoire par impressions et sentiments latents.

C'est un caractère de notre conscience de synthétiser en un tout, en un tableau dans lequel agit et vit le sujet, les moments essentiels de la vie mentale. Celle-ci, avec ses tendances, n'offrirait pas de concentration, si la cons- -cience n'était qu'un miroir, mais nous serions livrés à un remous d'impressions se perdant les unes dans les autres, tantôt plus intenses, parfois vagues et imprécises; nous serions emportés à la dérive par ce courant dans lequel notre moi se disperserait en tendances insaisissables ; nous voudrions en fixer une, qu'aussitôt elle se déroberait à nous. Ce courant psychique se colore dans la conscience par la tonalité affective qui paraît continue et changeante à la fois, comme la lumière sur un large fleuve par un ciel mouvementé ; la réflexion coordonne

ces mouvements divers ; l'esprit, en vertu de son développement naturel et des tendances rationnelles qui Tin^ fluencent, met de Tordre et de la clarté dans ce qui s'est montré d^abord en états affectifs, en connaissance encore vague et non précisée. Mais Tordre inhérent à Pesprit et par lequel il crée du discontinu et du défini dans les idées qui se rapportent à la vie intérieure, cet ordre porte en lui un caractère essentiel de Tintuition : tous les aspects d'un même moment de la vie de l'esprit, avec ses sentiments, ses actions aussi bien que ses représentations, conservent un rapport intime entre eux et forment un seul tout, un moi particulier dans le moe total; prenez chaque tout dont se forme la conscience, ses différente aspects tiennent ensemble et s'interpénétrent à tel point qu'il suffit d'en rappeler un pour rappeler les autres : c'est sur cette observation qu'est basée l'association; mais tandis que les psychologues associationnistes anglais l'expliquaient par une juxtaposition d'éléments, on semble d'accord aujourd'hui pour admettre que la totalisation associatrice est une synthèse et non une juxtaposition d'éléments. La synthèse, pour les uns, viendra de la vie, de l'intuition, et pour les autres, de la nature logique de l'esprit: en réalité les deux facteurs y collaborent, la logique de Tesprit pour les rapports objectifs, l'intuition pour le moi-sujet et sa valeur propre, qualitative. En effet, la nature logique de l'esprit, par la pénétration des idées, rapproche, identifie, compare: il en résulte que, tandis que la réalité vécue est à chaque moment différente en tant qu'unie à la vie affective (car les sentiments se transforment et le fait même d'éprouver un sentiment nous change pour la suite), par le rôle du rationnel il se substitue au souvenir qualitatif de tous les moments différents de la vie consciente une certaine abstraction avec

des identités et des différences logiques ; aussi les aspects de la vie consciente, quoique ne se reproduisant jamais exactement, peuvent être, jusqu'à un certain point, rapprochés par l'activité logique de la pensée : dès lors, une perception éveillera les souvenirs avec lesquels elle présente quelque ressemblance ; mais au lieu d'une évocation unilatérale, il est laissé une certaine latitude à la mémoire, et une représentation, selon les besoins du raisonnement, de l'action, ou selon les dispositions affectives présentes, pourra en évoquer un certain nombre d'autres. Plus le rôle logique de l'esprit sera marqué, plus cette évocation imitera les rapports entre idées et échappera aux sentiments. Moins aussi, dans ce cas, elle sera inconsciente. Ce sera la mémoire consciente et volontaire, guidée par la pensée qui raisonne.

11 y a d'autre part des cas où la mémoire est inconsciente : c'est, nous l'avons vu, dans le rappel d'états antérieurs unis intimement à des sentiments, dans le souvenir de la vie, avec son émotivité propre ; ici, il suffit de la suggestion d'un indice dans la sensation ou dans le mouvement pour éveiller un état antérieur de la vie dont quelque aspect présente une analogie, fût-elle lointaine, avec un aspect de la vie actuelle. Et ce qui s'éveille ainsi, ce n'est pas directement le souvenir statique de l'état antérieur, mais la personnalité que nous fûmes jadis, un moi fragmentaire qui s'est intégré au moi total, mais s'en sépare temporairement et occupe toute notre attention dans le moment où se produit le souvenir. Le souvenir n'est pas une représentation conservée, telle quelle, dans la mémoire : c'est un moi ancien qui se réveille et domine un instant ; il se réveille par la suggestion d'un seul signe qui offre quelque ressemblance avec lui. C'est pourquoi nous revivons par le sou-

\enir certaines scènes de la vie, avec une intensité qui peut dépasser celle des sensations présentes ; celles-ci sont alors négligées, nos sens se ferment au monde extérieur, nous sommes pris tout entiers par le souvenir, comme dans un rêve. A notre moi conscient et pi ésent s'est substitué un moi antérieur qui déborde celiiî-là et le fait oublier un instant.

Dans ce cas, dont chacun connaît des exemples pour les avoir observés en lui, le rappel des souvenirs a lieu non par association abstraite de termes dans un raisonnement, mais inconsciemment, par révocation d'une totalité vécue, ayant pour lien non la logique abstraite, mais la systématisation vivante et Tintuition du moi-sujet. La mémoire, quand elle n'est pas mécanisée par F habitude et ne se rapproche pas de la mémoire organique essentiellement motrice, va de révocation inconsciente d'un moi-sujet ancien, qui forme un tout et dont nous peuvohs avoir Tintuition, à révocation consciente et volontaire d'idées, de rapports logiques avec les concepts en lesquels elle se développe successivement.

Ce qu'il y a d'inconscient dans l'évocation d'un moi ancien, c'est la cause du retour de ce souvenir, lequel n'est pas voulu et n'était pas prévu ; c'est ensuite la cause de l'apparition de tel souvenir plutôt que de tel autre, alors que plusieurs souvenirs sont possibles et peuvent être suggérés par la même présentation. Ce sont encore les dififérents moi anciens qui composent notre moi inté" gral: de ces anciennes personnalités nous n'avons pas conscience dans l'activité mentale, tant que celle ci s'applique attentivement à ses objets, est requise par eux et suit le cours de l'action ou celui de la réflexion. Il faut dans notre vie psychique une interruption de la tension imposée par les circonstances présentes, comme la rôveri e

en provoque, pour que le moi, maintenu unitaire par Tattention, fonction de résistance et d'inhibition, se disperse sous rinfluence de multiples impressions refoulées par elle et dont, aux moments de détente, l'action, demeurée latente jusqu'alors, se manifeste nettement. Alors la dispersion succède à la concentration et Ton arrive à plusieurs courants psychiques simultanés comme nous les décrivions au début de ce chapitre.

L'inconscient de mémoire participe donc à la fois de l'inconscient rationnel dans l'acte de l'esprit et de l'inconscient irrationnel qui influence la vie affective, mais il est autre chose que l'un et que l'autre ; il n'est pas ultrapsychologique, il est bien dans la vie de l'individu et concerne ce qui se conserve de l'acte de pensée et du vécu, c'est-à-dire ce qui permet à une personnalité durable de se constituer. Il nous fait comprendre ce qui persiste de l'acte de pensée, son retentissement dans la vie psychique ; et nous constatons aussi que si l'acte de pensée est en soi unité intuitive et logique à la fois, l'être pensant dans lequel il se manifeste n'est pas une « substance » pensante, un moi-entité, mais l'accumulation dynamique non-spatiale d'un nombre indéfini de moi ; quand ils s'équilibrent de façon à former un tout harmonique, on peut dire que l'individu est à l'état normal ; mais cet état n'est jamais ni complet ni durable.

Nous avons envisagé jusqu'à présent Tinconscient dans la synthèse toujours renouvelée de la vie mentale, dans le mouvement des sentiments et des idées. C'est la part de l'esprit. Mais il se fait constamment un passage de l'esprit au corps ; il y a, dans le fait de l'organisme individuel, une raison à la répétition et à la mécanisation des impressions et des mouvements ; les uns et les

autres tendent à la stabilité. C'est le domaine de Thabitude, qui est non seulement une loi psychologique, mais paraît expliquer la formation des fonctions et des organes chez tous les êtres vivants. On conçoit en effet que si fonctions et organes se sont dififérenciés, ce processus est dû à ce que certains groupes de cellules, mis spécialement en relation avec des actions déterminées du milieu, se sont adaptés, par une répétition des mêmes réactions, à ces excitations physico-chimiques et ont acquis ensuite, par rhabitude, ^un rôle bien défini dans Tensemble des mouvements de l'être vivant. Le principe de l'exercice se confond en cela avec la loi de l'habitude, qui est donc une loi biologique autant qu'une loi psychologique.

L'habitude en psychologie, ainsi que Ravaisson l'a dit, se fait sentir dans la sensibilité et dans le mouvement; elle atténue la sensibilité (aussi bien les sensations que les états affectifs) et la transforme en nécessité organique; adapté à des circonstances données, je ne remarque plus les particularités du milieu dans lequel je vis, le bruit ambiant passe inaperçu, je ne vois plus les objets qui m'entourent depuis longtemps ; mais c'est devenu pour moi une nécessité organique de vivre parmi eux et si on les enlève, je supporte avec peine l'absence des choses auxquelles mon attention semblait indifférente. Les mouvements aussi subissent l'action de l'habitude : si au début il faut un effort pour les accomplir et les coordonner, ils deviennent déplus en plus aisés par l'exercice et finalement se déroulent automatiquement. La motilité tout entière subit l'effet de l'habitude, depuis les mouvements de la marche qui causent tant de mal à l'enfant quand il les apprend, jusqu'aux coordinations motrices plus proches de l'activité intellectuelle, le langage, le mouvement de la phrase

lit LA SYNTHÈSE MENTALE.

écrite ou parlée et tout ce qu'il y a de moteur dans l'expression des idées.

Ainsi donc, par la sensibilité comme par la motilité, l'habitude pénètre l'activité individuelle. Elle concerne rinseiLioQ du mental dans le physique. Dans l'habitude étudiée au point de vue psychologique, les choses se passent comme si la synthèse mentale descendait dans l'organisme, formant et transformant celui-ci, s'y fixant, prenant corps pour continuer à fonctionner d'une manière automatique. La sensibilité, dans ses manifestations originales, comprend l'application de l'esprit aux choses, la formation de la représentation d'objet, l'émotion qui résulte de ce contact; elle se produit par la synthèse mentale. Ensuite, ou la synthèse se renouvelle et transforme représentation et émotion, ou bien elle se répète et alors elle est saisie par rhabilude et tend à descendre de l'esprit dans la matière, à perdre son originalité, sa vie qualitative pour se rapprocher de la matière ; elle devient une nécessité organique et le corps en est le siège.

Le mouvement qui dans la vie de l'esprit est effort, concentration et élan dynamique, passe graduellement, en se réalisant, à une spatialisation de plus en plus complète; il se déploie en moments et en actes successifs; l'habitude tend à ramener des successions qui s'imitent et se reproduisent plus ou moins fidèlement; elle les fixe; le corps se modèle sur elles de telle façon qu'il accomplira la série à la moindre sollicitation.

Ainsi, dans la sensibilité comme dans la motilité, il se trouve un inconscient ou plus exactement un subconscient qui résulte de la fixation en nécessité organique de ce qui fut d'abord spirituel et nouveau. Cette fixation est utile à Tétre pensant, car elle lui permet de mécaniser ce qui peut être considéré par lui comme acquis et lui

épargne de recommencer éternellement les mêmes synthèses: l'habitude est Fapplication d'un principe d'ordre et d'économie. Elle est la condition des progrès de l'esprit chez les individus. Si les fonctions automatisées conservent leur rôle relatif, ne se perdei^t et ne s'exagèrent pas, elles forment un organisme bien équilibré au service d'une activité mentale toujours en progrès et prête à l'application précise de l'acquis aux événements de l'existence. Mais si quelque partie de l'automatisme s'exagère et tend à prédominer, à rompre l'équilibre, il en résulte une faiblesse pour la vie mentale de l'individu, un état psychasthénique. C'est ainsi que, par la loi de l'habitude, Pierre Janet explique les obsessions et les idées fixes (1),

Dans l'état d'équilibre, la conscience conserve un contrôle sur l'ensemble des états subconscients; elle se rend compte, sans être distraite par l'un d'eux, des états de la sensibilité et dirige sans effort, en évitant les déviations et en utilisant l'acquis, les mécanismes automatisés. Au surplus, le subconscient de sensibilité et de motilité peut reprendre une valeur pleinement consciente: par l'effet de l'habitude, les objets qui m'entourent n'affectent plus ma sensibilité, je les remarque à peine et ils me laissent indifférent, mais si une absence un peu longue ou des préoccupations absorbantes me détournent d'eux complètement, quand je les reverrai mon attention se portera sur eux de nouveau et Je les retrouverai avec joie : ce que j'aurai omis de percevoir et d'éprouver deviendra pleinement conscient. De même pour la motilité, si je cesse d'exercer certains groupes de muscles, si je néglige une habileté manuelle, n'exerce plus mon raisonnement ou ma parole, cesse d'écrire pendant un temps assez long, il

(1) Voir au chap. IV, § 2.

!iO LA SYNTHÈSE MENTALE.

me faudra, pour m y remettre, un effort conscient très énergique. Ou inversement si, suivant Thabitude, je me laisse aller à Taisance d'un métier appris, d'un style acquis et qui me semble commode, il peut arriver que la réflexion me provoque à me renouveler, me dévoile tout ce qu'il y a d'artificiel dans ma technique automatisée: en ce cas aussi, la réflexion, en intervenant, transformera l'habitude, rompra les mécanismes pour s'en organiser de nouveaux et d'inédits.

II n'y a donc pas entre conscience et subconscience de ligne de démarcation tranchée :

Alterias sic AUëra poscit opem res et conjurât amice.

Je rattacherais volontiers à l'habitude le groupe de faits inconscients dans lequel j'ai classé les prédispositions, les vocations. Il y a entre prédisposition et automatisme un caractère commun: c'est la nature psycho-physiologique de Tua et* de l'autre et le rôle que remplit des deux côtés Torganisme. On ne connaît rien de la manière dont se transmet une prédisposition ; cependant le fait de l'hérédité et celui de l'atavisme existent ici, comme la statistique le montre, et il est incontestable, à moins d'admettre la théorie de la réincarnation et le retour dans les corps, des âmes qui vécurent en ceux d'autrefois, que la transmission est un phénomène d'ordre biologique dans lequel les cellules reproductrices jouent un rôle important. Lequel? Nul ne le sait. Je crois qu'une étude psychologique exacte des particularités héritées et de la vie spiritueUc de ceux qui les ont transmises ferait avancer considérablement la question. D'après le jnombre très restreint d'observations dont j'ai connaissance, il me semble que les prédispositions peuvent être déterminées de

L'INCONSCIENT. Hl

plusieurs manières, avoir des origines diverses dans la psychologie des ascendants, mais en tout cas, qu'elles ont des origines psychologiques. L'une d'elles serait, selon moi, l'existence chez un des ascendants, de tendances qui n'ont pas trouvé leur développement dans l'activité de celui-ci, parce que les nécessités de la vie s'y opposèrent. De même que le rêve donne libre cours à des impressions qui furent refrénées pendant la veille, ainsi les dispositions non développées d'un parent ou d'un aïeul pourraient se traduire, chez un de leurs descendants, par des prédispositions. L'inconscient se rapprocherait étrangement ici de ce qu'il est dans la vie affective. Où par contre il s'explique assez simplement par l'habitude, c'est dans le cas où une famille comprend des personnes qui, ayant les mêmes dispositions, se rattachent à un ou plusieurs ascendants chez lesquels ces dispositions étaient techniquement développées. C'est le cas de Beethoven, dont le père et le grand-père étaient musiciens, de la famille Bach, de peintres, d'artistes, d'écrivains, de savants qui, de père en fils, ou dans plusieurs branches remontant à des ancêtres communs, manifestent des dispositions analogues. Il se créerait ainsi, dans la sensibilité et dans l'habileté motrice, une habitude qui se maintiendrait au delà de la vie individuelle et se transmettrait. La complexité des faits explique pourquoi cela ne se produit pas toujours et pourquoi la transmission peut être entravée; il s'agit de faits à la fois biologiques et psychologiques ; il suffit que des circonstances défavorables, l'éducation, les milieux, la réflexion même agissent dans le sens contraire des prédispositions pour que celles-ci ne se réalisent pas. Combien de fois une réflexion sur les désavantages et le manque de sécurité d'une vie d'artiste ne détourne-t-elle pas celui qui s'y sent prédisposé, pour l'engager dans une

lia LA SYNTHÈSE MENTALE.

«arrière plus rémunératrice et plus stable ! Ainsi donc, dans cette question, il faudrait une statistique exacte et complète, des documents psychologiques précis et longuement étudiés, une interprétation prudente du réel, qui est éminemment complexe: il semble pourtant que, d'après les cas cités plus haut, la transmission d'une habileté acquise puisse se produire, comme l'habileté s'acquiert par la répétition et Thabitude dans la vie individuelle; ce qui se transmettrait alors, ce serait non du psychique, mais des aptitudes motrices, chose tout à fait compréhensible et claire. Celles-ci éveilleraient, à mesure qu'elles se développent, des touts conscients, des idées et des sentiments rappelant les associations qui s'étaient formées chez les ascendants. Une telle probabilité nous permettrait de rattacher l'inconscient par vocation à l'inconscient par habitude.

Nous arrivons ainsi au terme de notre analyse de l'inconscient et nous en résumons les résultats. L'inconscient n'est pas une entité abstraite, mais sous ce titre on réunit uu grand nombre de faits que l'analyse permet de grouper en quelques 'classes ; nous en avons dégagé six principales. L*interprétation de ces classes de faits inconscients nous a conduit à admettre une division entre inconscient ultra- psychique et inconscient psychique. Le premier comprend les deux limites de notre vie mentale: c'est d'abord l'inconscient rationnel qui se manifeste dans l'acte de Tesprit; à l'analyse il se décompose en conditions logiques impliquées dans toute représentation; l'inconscient rationnel ne dépend pas des manifestations individuelles de la conscience, mais toutes celles-ci y participent au contraire. On peut donc le considérer, à ce point de vue, comme un type d'organisation, une idée platonicienne:

l'inconscient rationnel est la limite supra-individuelle de la vie consciente. A l'autre extrémité, Tinconscient irrationnel forme la limite de celle-ci ; il se manifeste dans ce quela vie affective a d'inattendu; et cela même engage l'individu en une infinité de réactions vis-à-vis des actions de l'extérieur; ces réactions sont provoquées par les états, affectifs que le monde extérieur éveille par son influence sur l'organisme, influence qui échappe à la conscience jusqu'à un certain point: aussi parfaites que soient la sagesse et la prévoyance chez un homme, il ne peut se défendre d'émotions imprévues et de sentiments inattendus que le contact avec le réel provoque en lui par l'intermédiaire du corps; si ces sentiments sont conscients,, leur formation, leur genèse et leur origine sont inconscientes et irrationnelles; cet inconscient existe parce qu'entre notre individu et l'infini qui l'entoure et agit sur lui, il n'y a pas de rapport commensurable.

La seconde grande division est celle de l'inconscient psychologique proprement dit, qui se manifeste dans la mémoire et dans l'automatisme. Avec la mémoire nous assistons à la formation des différentes personnes dont nous sommes la synthèse ; nous constatons ensuite la prolongation dynamique de l'acte de l'esprit, la durée psychologique, la pénétration du présent par le passé encore vivant. L'inconscient dans la mémoire, c'est le retentissement de la vie antérieure qui n'est pas étalée en termes juxtaposés ou successifs, mais s'explique par le caractère dç pénétration de la vie spirituelle. La conscience prend part à l'inconscient, et c'est l'analyse même de la conscience qui conduit à reconnaître ce qui existe en outre des représentations, ce qui donne la vie et le mouvement à l'esprit. Nous avons vu comment, par le souvenir,, renaissent en nous de véritables personnalités anté-

DWELSHAUVERS. 8

rieures qui sont comme la hantise et l'évocation de ce que nous avons traversé en vivant; ces personnalités se conservent à Tétat normal sans se distinguer les unes des autres et en collaborant à notre personnalité présente. Les expériences (celles du D'' M. Prince entre autres) prouvent que, dans des cas anormaux, certaines personnalités se forment isolément, se séparent de la personnalité intégrale: Tobservation des cas pathologiques confirme en €ela notre analyse.

Enfin, en descendant encore un degré, nous assistons à Tautomalisation delà vie mentale après avoir constaté son retentissement, sa durée. C'est la loi de l'habitude qui nous l'explique. Nous avons vu le rôle de l'inconscient dans l'automatisme, ou plus exactement du subconscient, sa collaboration à la vie consciente, son utilité ainsi que la désagrégation à laquelle, livré à lui-même, il conduit la personnalité. ,

Ainsi la vie de l'esprit nous apparaît non comme des séries d'états, mais comme des courants et des tendances animés d'un mouvement intérieur; le corps en marque le degré de stabilité, la matérialisation relative et en subit la puissance ou la faiblesse.

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