CHAPITRE III
Nous avons essayé jusqu'à'présent de nous faire de la vie mentale une conception qui tienne compte de son mouvement; elle nous semble formée d'un nombre indéterminable de « courants » psychiques de force et de qualité différentes, sur lesquels tombe un éclairage toujours changeant, avec des jeux infiniment variés d'ombre et do lumière; parfois ces courants divergent; ailleurs on les voit qui vont parallèlement sans se confondre ; souvent ils se rejoignent pour se diviser ensuite en ruisseaux nombreux et se retrouver plus loin; d'autres fois ils forment, tous ensemble, un fleuve large et majestueux, d'un cours régulier et fort : ainsi notre personnalité mentale se scinde ou se condense, oscille de la dispersion à la synthèse, de la rêverie à Tattention. La continuité de la conscience est assurée par le mouvement et la profondeur de la vie inconsciente; jamais celle-ci ne s'arrête, ne se lasse; sans cesse elle se répercute de quelque manière dans les états représentatifs, produits de Tacte de pensée, à la fois intuitif et discursif. Le sentiment de notre activité est ininterrompu; il est entretenu par ces mille courants qui
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passent sans arrêt en nous ; la conscience exerce son choix pour s'adapter à la réalité; elle arrête les uns et en accélère d'autres; sa synthèse est guidée à la fois par la pratique et par les rapports entre ce qu'elle a conçu auparavant et ce qu'elle veut aujourd'hui, entre son passé et son but actuel. La conscience est donc pénétration et synthèse; elle est tout entière présente en chacun de ses actes ; elle concentre de plus la vie inconsciente qui lui sert d'aliment ou de matière, en faisant entrer la multiplicité sensible de celle-ci dans l'unité logique de l'idéation. Ce qu'elle maintient de son passé, ce ne sont pas des éléments, des représentations isolées et extérieures les unes aux autres; la mémoire n'est pas spatiale; les représentations ne sont pas, comme on l'admet parfois, autant d'atomes psychiques qu'on puisse faire précéder d'un coefficient numérique. Ce qui se conserve dans l'esprit est essentiellement dynamique ; l'acquis de la conscience n'est pas représentatif; les représentations comme telles n'existent que dans le moment où nous en prenons conscience ; elles coïncident avec Tacte de pensée qui les pose. On pourrait appeler idées Tacquis de la vie mentale, si l'on ne mêle à ce terme aucun caractère spatial et si l'on désigne ainsi les rapports qui s'établissent entre les représentations et le mouvement de Fesprit qui les conçoit ; de tels rapports apparaissent à la conscience réfléchie. Les idées, ainsi définies, n'ont pas d'enveloppe qui les délimite et les isole, elles forment un système tel qu'en analysant Tune d'elles, on peut remonter à ses conditions, qui sont aussi celles de toutes les autres^ et se rendre compte de la vie de l'esprit.
Si les idées ne peuvent se'concevoir^que dans une succession logique qui nous fait passer de lune à l'autre,. c'est-à-dire dans une connaissance discursive, sous cette connaissance pourtant agit l'intuition qui la soutient et la
rapporte à un sujet. L'acte de Tesprit est intuition synthétique autant que pénétration rationnelle. C'est grâce à l'intuition que les idées ne sont pas de vains mirages, mais des réalités vivantes. Tels sont, en résumé, les traits généraux du tableau que nous avons tracé de la vie psychique.
Maintenant nous nous détacherons de la vision mouvante de cette vie, pour nous appliquer à l'ordre logique qui régit le contenu des représentations : on envisage les représentations, soit dans leurs rapports avec l'objet, soit dans leurs rapports avec le sujet qui les pense. Elles ont donc une portée différente, selon qu'on étudie leur contenu objectif, ou qu'on analyse leur lien avec l'acte de pensée. Nous nous demanderons si les catégories que l'on applique au contenu des représentations portent semblablement sur les idées j telles que nous venons de les définir. Notre savoir admet l'existence d'un ordre logique dans toute organisation; l'organisation des objets de représentation se résume en certains rapports logiques généraux ou catégories, sur lesquels se fonde l'ordre objectif. La vie mentale, prise en elle-même, obéit-elle à ces lois? Pouvonsnous la traduire en phénomènes comme nous le faisons pour les objets de représentation et la soumettre aux catégories, aux lois de la représentation d'objet? Comment nous en assurer? La meilleure méthode, semble-t-il, consiste à choisir quelques catégories importantes que l'on applique à l'ensemble des objets d'expérience, et à rechercher si elles peuvent s 'appliquer aux idées.
Reprenons donc les données du problème : si je pars de la représentation d'objet, je puis isoler certains objets, les étudier en eux-mêmes; dès lors, pour mieux les connaître, je suis obligé de les comparer entre eux, de ne garder que les caractères permettant cette comparaison; il me
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faut passer de la réalité concrète qu'est Tobjet dans mon expérience sensible, à une notion plus claire de cet objet, que je transpose en un système logique de concepts;' je dépouille Tobjet perçu des qualités qui le rendent irréductible à d'autres objets; j'applique à plusieurs objets une commune mesure et m'attache aux caractères qui se retrouvent en eux et me permettent de les comparer, plutôt qu'à leurs particularités individuelles. En un mot, je transforme le fait concret en phénomène. Cette transformation repose sur des postulats inhérents à la connaissance rationnelle ; le logicien étudie les conditions de cette connaissance, qui s'applique nécessairement à tout objet de représentation, le transforme en phénomène; dans ce mouvement logique de la pensée il découvre des rapports d'ordre, lois de la représentation d'objet en général, ou de la connaissance ; tous les rapports particuliers que sont les lois des sciences sont impliqués dans les rapports généraux, lois de la connaissance ou de la représentation, catégories. Le système des catégories résume l'ensemble des conditions de la connaissance objective, de l'ordre dans la représentation d'objet. ^
En partant de la représentation d'objet, je puis aussi considérer, d'autre part, les conditions psychologiques de cette représentation, sa relation avec le sujet; je ne regarde plus ici les lois de la connaissance dans leurs rap » ports avecle contenu objectif de la représentation; je cher che la relation de la représentation comme fait conscient avec le moi, avec la personnalité, avec Vacte de l'esprtt. A ce point de vue, la représentation constitue une idée.
Nous avons étudié précédemment le mouvement de la vie intérieure ; nous envisagerons maintenant les idées avec les relations qu'elles impliquent, le rapport des produits de l'activité pensante à Vacte qui les pose, au moiy en
tant que personnalité. J'appelle personnalité la tendance à Tunité, la réalisation graduelle d'une harmonie de plus en plus complète dans la vie individuelle. La conscience est réfléchie; par là elle se connaît et peut se transformer. Si elle n'était que la constatation ou Tenregistrement des mouvements complexes qui rapprochent ou dissocient les courants psychiques, notre étude devrait se borner à décrire les tendances delà vie mentale. Mais le fait que la conscience est réfléchie, qu'elle se dédouble, se critique et se transforme nous conduit à envisager le développement sans fin qui peut en résulter pour l'esprit humain. Par la réflexion, la conscience s'accroît indéfiniment; elle domine son passé, conçoit un but, se crée un idéal et choisit dans ce qu'elle possède, les idées qui l'aideront à s'en rapprocher. Nulle conscience humaine n'est privée de réflexion; les circonstances qui influencent la vie individuelle permettent à chacun de suivre plus ou moins le mouvement de la pensée réfléchie ; il faut, vis-à-vis du milieu, une certaine indépendance pour y réussir; il faut aussi que l'automatisme ne pèse pas trop, ne retarde pas l'élan de l'esprit. Dans les conditions d'un bon équilibre entre les différentes tendances psychologiques, la réflexion se développera, élevant la conscience, la transfigurant et, avec elle, entraînant l'individu tout entier: Ainsi Vindividualité est absorbée par la personnalité.
Les catégories, qui sont les lois de l'ordre objectif, conviènuent-elles également aux manifestations du sujet, au moi, aux faits concrets de la vie spirituelle et morale, aux idées, au développement de la conscience réfléchie ? C'est ce que nous examinerons, en prenant certains types ou catégories usités dans l'ordre des phénomènes. S'appliquent-ils à l'ordre des réalités morales? Les critiques qui suivent s'efforceront de le dégager. Nous choisirons
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comme types les catégories de quantité, qualité, temps, causalité et finalité.